Il y avait, non loin de chez moi, une propriété laissée à labandon depuis longtemps. Une vieille bâtisse en bois, au toit de tôle rouillée, achevait de tomber en ruine. Un grand jardin, véritable forêt vierge, barricadé de tous côtés par une palissade, en faisait un lieu mystérieux. Certains disaient même que la maison était hantée !
Terrain de jeu idéal pour les enfants espiègles que nous étions alors, pour nous cétait un endroit magique.
Le long de la clôture, couraient de hauts bougainvilliers couverts de fleurs multicolores. Dans un angle, un vieux manguier se dressait et offrait une ombre bienfaisante. Au milieu du jardin, près dune allée enfouie sous les herbes folles, une fontaine de pierre chantait, ce qui rafraîchissait latmosphère tropicale de ce lieu oublié de tous. Cétait aussi le paradis dun chat qui aimait à jouer dans les buissons.
Nous nous aventurions dans cette jungle avec précaution et même avec une certaine peur mêlée à lexcitation procurée par le fait denfreindre un interdit, car nos parents nous recommandaient de ne surtout pas pénétrer dans cet endroit maudit. Nous observions avec nos yeux denfants émerveillés le vol des papillons et nous écoutions le chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles qui butinaient. Les fleurs semblaient nous observer en souriant, comme pour nous souhaiter la bienvenue. Le chat, gros matou inoffensif, venait nous saluer en ronronnant.
Un jour, cétait la fin dun après-midi ensoleillé, on entendit un gros « boum » suivi dun terrible grognement. Le jardin, sur ses gardes, retint son souffle. Une forme humaine était allongée au pied de la palissade. Un papillon téméraire sapprocha, curieux de découvrir lintrus.
- Laisse-moi ! fit une grosse voix.
On vit une main sagiter pour chasser linsecte.
Un visiteur aurait tout de suite reconnu le vieux Mario, clochard et ivrogne de son état, qui avait enjambé la barrière et sétait effondré là, assommé par lalcool.
Dans le silence qui sétait installé, on nentendait que le bruit de leau qui coulait dans la fontaine. Il y eut un autre grognement, puis le vieux cria :
- Coupez donc cette eau ! Je veux dormir !
La fontaine, stupéfaite, en perdit son débit et, au bout de quelques instants, se tut. Les abeilles et tous les autres insectes avaient cessé de bourdonner. Les fleurs se fermaient lentement, comme attristées par tant de brutalité. Et même le vieux manguier paraissait soudain fatigué. Lorsque le soleil se cacha après avoir dardé avec éclat ses derniers rayons, un terrible ronflement résonna dans le jardin gagné par lobscurité.
Au matin, avant laube il y eut le magnifique concert de chants doiseaux mais lorsque le soleil se leva, on put découvrir un jardin triste qui ressemblait plutôt à un vilain terrain vague.
Mario le clochard se réveilla, sétira longuement et se leva. Avec sa barbe, ses cheveux hirsutes et ses vieux vêtements déchirés, le bonhomme ressemblait à un épouvantail à moineaux. Rassemblant ses frusques, il vit le chat et fit mine de lui donner un coup de pied, puis enjamba la clôture et se retrouva dans la rue. Il fit quelques pas, puis se ravisa et se pencha pour jeter un dernier regard étonné derrière lui. Alors, le jardin retrouva ses anciennes habitudes : le jet deau se remit à couler, le chat à ronronner, les abeilles à bourdonner.
La tête basse, il décida daller souffler sa mauvaise humeur ailleurs.