Le coup de feu retentit à travers la salle de bains. Lampoule accrochée au plafond rugueux vacilla, tandis que des débris de verre se détachèrent du miroir poussiéreux, placé au-dessus du lavabo.
Il régna alors tout à coup un silence impénétrable, insondable qui rendit latmosphère lourde et oppressante, un tombeau lugubre orné dune faïence crème jaunie par le temps, dune baignoire en fonte désuète, éventrée par endroits et dont les entrailles en plomb crachait sporadiquement quelques larmes dune eau brune et insalubre. Quelques mobiliers complétaient cet endroit anachronique, dont un vieux lavabo souillé par la moisissure, fébrilement accroché à un mur en plâtre qui seffritait de plus en plus à chaque secousse provoquée par ce dernier. On eut dit lantichambre dune morgue abandonnée, glaciale et miséreuse, à la lisière de la vie et du reste, du rationnel et de labsurde.
La fumée grisâtre finit de séchapper du canon usé de larme ; sa funeste besogne était achevée, car il ne restait quasiment rien du cerveau de Thomas Seifert, si ce nest quelques morceaux éparpillés ici et là, dont une grosse éclaboussure coulante sur un bout de mur trop résigné par le poids des ans et lodeur du sang.
La main du jeune homme était encore cramponnée à la crosse de larme, qui pointait en direction de la porte entrouverte. Une marre de sang se dessina alors sous sa tête en imbibant ses cheveux bruns dun liquide tiède et sirupeux.
A peine plus tard, un éclair inonda le séjour dune lumière crue et vive, immédiatement suivi dun roulement de tonnerre magistral ; lorage éclata et, quelques instants plus tard, le déluge sabattit sur New York.
La nuit vint
puis le matin.
Le pistolet était toujours braqué sur la porte, les morceaux du miroir brisé étaient maintenant répandus sur le carrelage et lampoule avait calmé ses ardeurs. Cependant, lodeur de poudre sétait évanouie, ainsi que les projections de cerveau et de sang sur le mur. Il était comme la veille, identique, vierge de toute souillure. Dehors, le monde sétait remis à vivre, imperturbable. Lorage était mort au petit matin et, le soleil, bien quobstrué par un gros nuage sombre, diffusait une douce lumière qui se reflétait sur les façades miroitantes des immeubles de Manhattan.
Si on avait pu demander aux passants, quinze étages plus bas, dexpliquer ce qui avait bien pu arriver à Thomas la veille au soir, il est probable que personne nait été en mesure de trouver une réponse. Certains auraient dit que sa vie ne lui convenait pas et il se serait offert la liberté, dautres auraient avancé diverses hypothèses plus ou moins intéressantes, mais la plupart nen auraient rien eu à foutre.
Cependant, personne au monde naurait pu expliquer pourquoi le jeune homme étendu sur le carrelage gelé dune salle de bains déglinguée au 15e étage dun hôtel miteux, aux cheveux maculés de sang et qui sétait réduit la cervelle en bouillie la veille ; pourquoi cet inconnu aux yeux du monde, ce type banal, paumé, esprit errant sans but parmi tant dautres
avait ouvert les yeux et fixait maintenant lampoule luisante au plafond dun air apathique et incrédule, ampoule dont la lumière froide lui transperçait les yeux. Ses autres sens sétaient tour à tour aussi réveillés. Ainsi, il pouvait sentir sous son corps courbaturé le sol froid et humide qui lui avait servi de lit la nuit précédente. Ses oreilles bourdonnaient, mais il arrivait tout de même à distinguer les bruits alentours qui lui semblaient pourtant si lointains. Voitures, bus, marteaux piqueurs, sirènes de police ou dambulance constituaient le vacarme quotidien de cette ville quil navait jamais pu supporter.
Baignant dans une incompréhension totale et désespérante, Thomas essaya en vain de se lever. Il était frigorifié et son corps douloureux le suppliait de le soulager. Il saperçu alors, en tournant la tête vers la porte, larme quil tenait fermement, comme si les muscles de ses doigts engourdis étaient restés contractés dans un spasme permanent. Il la lâcha tant bien que mal et le métal percuta le carrelage à deux reprises avant de simmobiliser complètement. Il commençait à ressentir son corps auparavant sclérosé, quand il sentit ses cheveux tièdes et humides. Il peina à y passer sa main et lorsquil y parvint enfin, un filet de sang coula alors le long de ses doigts. Il sentit également les bouts de verre mélangé au liquide ; certains étaient incrustés dans son cuir chevelu, dautres en tombèrent et le reste était éparpillé par terre, collés au sang qui avait séché pendant la nuit. Il finit par se relever complètement et sassit lourdement sur le bord de la baignoire à lagonie. Il avait mal au crâne, comme au lendemain dune cuite salvatrice et solitaire. Il esquissa un sourire crispé en se souvenant de la bouteille de whisky bon marché quil avait vidé seul et son sourire disparut lorsquil se souvint quil avait pressé la détente de larme plaquée contre sa tempe quelques instants plus tard. Il se demanda alors pourquoi il était assis sur le bord de la baignoire et pourquoi son cur battait encore.
Il le savait pourtant ! Il le savait quil sétait tiré une balle dans la tête
trou noir. Pas dexplication, pas de réponse, besoin daspirine ! Il se leva et fouilla dans larmoire à pharmacie à la vitre brisée. Il ne trouva quun flacon dantalgique aux deux tiers vide, tant pis se dit-il, cela fera laffaire. Il avala les pilules dun seul coup et prit une gorgée deau qui lui laissa un sale goût amer au fond de la gorge. Il laissa couler le robinet pour se laver les mains, ce quil fit minutieusement malgré sa gueule de bois.
En allant vers le séjour, il se baissa mollement et prit le pistolet. Il tira sur la culasse et la balle qui lavait tué la veille séjecta de la chambre et rebondit sur la porte avant de finir sa course sur la moquette décrépite. Le chargeur était vide, cétait normal, il navait pas lintention de louper son coup. Il avait acheté le pistolet à un armurier peu regardant du coin pour 200 $ et une boîte de cartouches de neuf millimètres dont il vida discrètement le contenu dans lHudson River, nen gardant quune, celle qui était ou nétait pas partie la veille, il nen savait rien, au fond
il sen foutait.
Il sallongea sur le fauteuil troué du séjour et alluma la télé. Toujours la même merde se dit-il alors en tombant sur un programme de fitness. Il léteignit. Les bouts de verre plantés derrière sa tête le faisaient souffrir, il pensa alors quil valait peut-être mieux soigner cela avant une éventuelle infection étant donné linsalubrité des lieux. Il resta quelques instants immobile puis quitta son vieux fauteuil pour se diriger vers la porte dentrée.
- Ben dis donc ! Tu tes battu avec une baie vitrée ou quoi ?!! Lui sortit malicieusement la jeune femme en retirant adroitement les bouts de verre restant à laide dune pince à épiler. Thomas avait envie de vomir, mais la rencontre de sa voisine de palier lavait aidé à retenir les élans de son estomac.
- Jen sais trop rien, répondit-il, jai trop picolé hier soir et je crois que je suis tombé dans ma salle de bains et que ma tête a heurté le miroir au passage
En tous cas, cest gentil de maider, je crois que je naurais pas pu y arriver tout seul.
- Mais de rien ! Elle était assise sur le canapé flambant neuf de son salon, indéfinissable de mystère, cette jeune femme dune trentaine dannées semblait pour lui bien trop belle, gentille et bien sur elle pour être aussi dépressive que lui. Cela le rassurait, il se disait au fond de lui quelle pourrait peut-être laider à remonter léchelle dont il avait déjà brisé quelques barreaux. Il navait plus rien à perdre et malgré lincompréhension qui traînait dans sa tête sur les événements de la veille, en sentant sa présence et en voyant le soleil à son zénith à travers une vaste vitre, il sentit comme une gerbe despoir traverser son corps encore endolori et se mit à rire.
La jeune femme, surprise, rit à son tour, sans trop savoir pourquoi, mais le cur y était. Les rayons du soleil se reflétaient sur ses cheveux cuivrés et dans ses grands yeux verts émeraude apparut lagréable humidité que provoque celle des larmes de joie.
Thomas se retourna subitement et lembrassa délicatement. Elle y prit goût et, même si elle ne sy attendait pas, cest ce quelle espérait inconsciemment depuis quil avait franchi le seuil de sa porte.
Elle mourut brutalement lhiver suivant, foudroyée par un mal alors inconnu, le 20 décembre 2027.
Dans sa salle de bains, Thomas pressa une nouvelle fois la détente, comme il lavait fait lannée précédente et cette fois, il ne rouvrit pas les yeux.