Histoire dune petite annonce
de Michaël Dupont
Ce matin, Boris Vanneau, un jeune homme au sortir de ses études, une mine sympathique et une tendance à la prise de poids, ne se sentait pas bien. Toute la journée précédente, il avait eu mal à la tête et toussait à tel point quil navait pas pu dormir correctement. Il avait pris un rendez-vous chez son médecin habituel, mais il navait pas eu droit à la voix dure et sèche de la vielle secrétaire du cabinet. Il espérait quelle était malade, ou mieux, remplacée. Surtout que la nouvelle voix était beaucoup plus douce que la précédente. Heureusement, le cabinet nétait pas très loin, car Boris ne se sentait pas en état de conduire. Cest donc dun pas lent et fatigué quil se rendit chez le médecin.
Encore à monter les escaliers -cest fait-, à sonner et à pousser la porte, un peu dure, et
rester planté là. Elle répondait au téléphone, sans prêter attention à ce qui se passait autour delle, et Boris ne pouvait sempêcher de la regarder, comme si le temps sétait figé, lempêchant de bouger. Il ne se sentait plus du tout malade.
"Encore une journée monotone ! " pensa Monique, regardant par la fenêtre le gris du ciel de ce matin. Cela faisait à peine un mois quelle avait décroché son poste de secrétaire, trouvé à lANPE, quelle sy ennuyait déjà. Ce nétait pas un travail pour elle, elle qui rêvait de voyager au bout du monde, dêtre pilote de ligne, un rêve denfance qui ne lavait jamais quittée. Le seul voyage quelle faisait, cétait traverser la route pour aller travailler. Daucuns diraient quhabiter près de son lieu de travail est un avantage, mais elle considérait cela comme un inconvénient. Travailler dans limmeuble face au sien avait quelque chose de dérangeant quelle ne saurait expliquer. Il était lheure. Sans entrain, elle alla gagner de quoi payer le loyer de son deux-pièces "tout confort avec vue sur le jardin ".
Une heure quelle avait commencé, et quelle sennuyait. Sonnerie du téléphone. Elle répondit. Bruit de porte. Tout en parlant à son correspondant, elle avisa le jeune homme qui venait dentrer. Sa seule vue la troubla profondément. Elle continua de téléphoner, comme si elle ne lavait pas vu, tout en sentant quil la regardait. Pourquoi ne bougeait-il pas ?
Il fallait quil fasse quelque chose au lieu de rester paralysé ; elle allait le remarquer.
"Quest-ce que je peux lui dire ? Quest-ce que je pourrais dire ?"
Elle répondait nimporte quoi au téléphone et finalement raccrocha au nez de son interlocuteur.
"Il faut que je dise quelque chose !"
"Faire quoi, quoi !"
Il avait le cerveau comme englué. Ca y est, elle repose le téléphone. Mais bouge ! Fais quelque chose !
"Il ne bouge pas. Dire nimporte quoi, vite !"
Elle le regarde, elle va lui parler !
"Bonjour monsieur. Veuillez patienter dans la salle dattente, sil vous plaît."
Boris réussit à se débloquer et à rejoindre la salle dattente, heureusement déserte. Il prit une chaise et sassit.
"Tu étais complètement ridicule, mon vieux !" pensa-t-il, se réprimandant lui-même.
"Cétait nul. Jai été nulle ! Jaurais pu trouver mieux à dire ! Je ne lui ai même pas demandé son nom pour le marquer sur le registre. Javais lair dune idiote." se dit Monique. La voix du médecin la sortit de ses pensées :
- Sil vous plaît mademoiselle, monsieur Vanneau est-il arrivé ?
- Je
ne sais pas monsieur.
- Pourtant jai bien entendu quelquun entrer.
- Oui, mais je ne sais pas sil sagit de monsieur Vanneau.
- Vous ne lavez donc pas noté ?
- Non
A ce moment, Boris, qui avait suivi la conversation, sortit de la salle dattente et intervint :
- Oui, je suis bien arrivé. Excusez-moi, cest ma faute, jai oublié de me faire noter.
- Dans ce cas, suivez-moi, je vais vous ausculter. (sadressant à Monique : ) Mademoiselle, soyez vigilante désormais !
Après la visite médicale, Boris sapprêtait à sortir du cabinet lorsquil fut interpellé :
- Monsieur ! Monsieur ! Attendez ! Je voudrais mexcuser. Je me suis montrée si idiote
- Non, non, cest ma faute, je nai pas réfléchi.
- En tout cas, merci dêtre intervenu tout à lheure.
- Ce nest rien, je voulais vous éviter des ennuis par ma faute. "
Elle sourit. La lueur que Boris avait perçue dans ses yeux verts en était si accrue quelle semblait tout illuminer alentour.
- Au revoir, monsieur Vanneau.- Au revoir
Dites-moi, à quelle heure finissez-vous le soir ?
- A sept heures. Pourquoi cette question ?
- Oh, simple curiosité. Au revoir mademoiselle
- Evennaz, mademoiselle Evennaz.
- Mademoiselle Evennaz. Au revoir.
- Au revoir.
Il sortit du cabinet.
Cétait complètement fou, Boris le savait bien. Cette idée farfelue lui était venue lorsquelle avait souri, tout à lheure, et il allait réaliser cette idée. Il était sept heures. Boris attendait devant limmeuble, sous la pluie. Les heures précédentes lui avaient paru des jours entiers. Il était là depuis bientôt une heure, et les minutes se changeaient en siècles. Enfin, elle sortit, et il ne regretta pas davoir attendu lorsquil la vit.
" Mais que faites-vous ici ? sétonna-t-elle.
- Et bien,
je me disais que je pourrais vous raccompagner, réussit à bredouiller Boris.
- Cest que
jhabite en face. "
Ils se sentirent alors tous les deux très bêtes. Boris prit la parole après quelques secondes de silence confus sous la pluie :
- Je suis vraiment désolé. Cétait stupide. Je suis stupide. Excusez-moi, vraiment.
- Ne dites pas ça. Et regardez-vous, vous êtes trempé. Vous ne guérirez pas de cette façon. Venez au moins prendre une tasse de café.
- Volontiers, merci. Au fait, mon prénom est Boris.
- Et le mien Monique.
- Enchanté, Monique, de faire votre connaissance.
Ce fut le début de leur vie ensemble. Ils étaient inséparables, et au bout de trois mois seulement, ils envisagèrent de se marier. Tous deux acceptèrent et le mariage fut programmé quatre mois plus tard. Tous les préparatifs seffectuaient, et Boris avait remarqué une robe de mariée quil trouvait splendide. Il décida den faire la surprise à Monique. Mais quand il rentra après lavoir achetée et empaquetée :
- Monique, jai une surprise pour toi !
- Comme cest gentil ! Quest-ce que cest ? (elle ouvrit le paquet) Mais, quest-ce que cest ?
- Cest une robe de mariée. Dis-moi si elle te plaît.
- Elle est un peu
originale.
- Je lai trouvée magnifique, cest pour cela que je lai achetée.
- Franchement, désolée de te contrarier, je sais que tu voulais me faire plaisir mais
je ne la trouve pas à mon goût. Il faudra la rapporter au magasin. Ce nest pas grave, nous choisirons une belle robe ensemble.
- Si tu ne laimes pas, tant pis, je vais aller la ramener.
Boris retourna au magasin, mais la vendeuse lui apprit quils ne pouvaient reprendre une robe. Lorsque Monique apprit cela ainsi que le prix quavait coûté la robe, elle décréta quil fallait trouver une solution.
- Je sais, dit Boris, nous pouvons passer une annonce dans le journal.
Cest ainsi que lon a pu voir dans le journal local cette annonce : "Vends robe de mariée nayant jamais servi
". Voici lhistoire dune des innombrables petites annonces de journaux
Par la suite, Monique et Boris vendirent la robe Ils eurent un beau mariage Aujourdhui, Monique est caissière dans un supermarché et Boris bagagiste dans un aéroport. Après deux ans de mariage et un enfant, ils sont sur le point de divorcer. Comme quoi il faut se méfier des coups de foudre.
© Michaël DUPONT 2001
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