Spirale
de Michaël Dupont
La spirale nous entraîne dans son tourbillon,
Tel un trou noir.
Et la spirale nous entraîne dans son sillon.
Comment savoir ?
Et si tout cela n'était qu'un rêve,
Un cauchemar,
Qui nous poursuit, qui nous poursuit sans trêve ?
C'est sans espoir.
Réveil :
Quelque part dans le cerveau de Nilo, léveil joua son rôle.
"Brrr ! Non, je veux dormir encore un peu ! Fermez la fenêtre, il fait froid !"
Sa voix résonna, comme répercutée contre des parois de roche. De la roche ? Dans sa chambre ? Puis il se rendit compte que le sol sur lequel il couchait était dur, froid, et humide. Rien à voir avec son matelas moelleux et doux sur lequel, lui semblait-il, il sétait pourtant couché hier soir. Il ouvrit les yeux. Et il fut pris dune peur panique. Autour de lui, rien, le néant, le noir total.
"Je suis devenu aveugle !"
Ce fut la première pensée de son esprit encore embrumé. Il repoussa ensuite cette idée.
"Non, cest pas possible. Pour le prouver, je vais allumer la lampe."
Il tendit la main, mais ne rencontra pas dinterrupteur. A la place, il sentit une paroi de pierre froide. Comme le sol. La peur céda la place à une sourde angoisse.
"Mais je suis où, là ? Je dois être en train de rêver. Faut que je me réveille. Je suis en train de rêver, je suis en train de rêver, je suis en train de rêver, je suis en train de
Ca marche pas. Cest pas normal ! Dhabitude, à chaque fois que je sais que je rêve, je me réveille ! Je vais essayer autre chose."
Il frappa la pierre de sa main.
"Aie ! Ca fait mal ! Et en plus, je sens que la pierre est mouillée. Quand on rêve, ça fait pas ça ! Et puis on est pas dans le noir ! Je suis pas en train de rêver ! Comment je serais arrivé là, si je rêvais pas ? Mais on dirait que cest vrai ! Je vais encore essayer quelque chose."
Il cria.
"Maman !"
Le cri se répercuta, de plus en plus faible. De toutes les directions, des Nilos distordus et de plus en plus faibles appelaient : maman, maman, maman. Et ce jusquau retour du silence. Un silence aussi pesant que labsence de lumière.
" Je dois pas rêver ! Alors cest vrai ! Mais je suis où ? Je suis enfermé ! Il faut que je sorte, il faut que je sorte ! "
La panique resurgissait, dans le noir, dans le silence, dans linconnu. Des larmes emplirent les yeux de Nilo, coulèrent sur ses joues. Il ne put que les sentir.
Le bout du tunnel :
"Héhoooo ! Ya quelquun ? Quelquun qui mentend ? Je veux sortir ! Ne me laissez pas tout seul ! Maman !"
Lécho lui ricanait au nez. Soudain, il découvrit un couloir. Le seul. Un étroit couloir de roche. Il sy engagea, courant à laveuglette, butant sur des cailloux au sol, tombant parfois, se relevant, ségosillant, porté par la peur de cet endroit, et de cette situation, quil ne comprenait pas. Sortir dici, savoir où il était, voir où il était, trouver des gens, rentrer chez lui. Trouver la sortie, cétait vital. Il devait bien en avoir une !
Après avoir longtemps tourné en rond, il aperçut enfin au détour dun couloir comme une lueur. La peur fit place à lespoir. Il sapprocha. Cétait bien une lumière ! La sortie ! Lespoir devint de la joie, intense, mêlée dépuisement, tandis quil parcourait ce couloir, se dirigeant vers cette lumière blanche, crue, surnaturelle, qui léblouissait. A mesure quil approchait, le bruit refaisait son entrée, et devenait de plus en plus fort. Enfin il parvint au bout. Et il découvrit lexact contraire de ce quil avait vécu jusquici. Tout ce quil distinguait, devant lui, était blanc, dun blanc éblouissant à perte de vue. La lumière sétendait à linfini de tous côtés, et le bruit, le bruit, était assourdissant.
Vision :
Peu à peu, ses yeux saccommodèrent à la lumière. De la neige. Ce quil voyait, cétait une plaine enneigée. Le ciel était dun bleu éclatant, sans aucun nuage, et les flocons scintillants qui recouvraient le sol jouaient à qui ressemblerait le plus au beau soleil, là-haut, tout là haut dans le ciel, au zénith. Le vent soufflait aussi fort quil pouvait, mais narrivait pas à faire bouger quoi que ce soit dans cette étendue immobile. Nilo resta un moment à regarder cette plaine figée sous le vent, avec ses flocons qui se croient le soleil. Cétait beau, cétait
Il prit conscience quil avait froid. Et un déclic se produisit, et de nouveau langoisse.
" Ya quelque chose qui va pas, là ! Je croyais quon était en juin ! Ya pas de neige en juin ! Et comment je vais faire pour traverser ça, je suis en
Hein ?! Je suis pas en pyjama, jai mon jean bleu, mon pull gris et mes chaussures ! Jai même pas été foutu tout à lheure de remarquer que javais des chaussures ! Alors que jai couru dans tous les sens ! Mais je suis où, cest pas possible, je suis où ? "
Il se risqua à quelque pas hors de son, malgré tout, abri. La neige crissait sous ses baskets. A chaque nouvelle enjambée, il perçait la croûte gelée à la surface du tapis neigeux. Voilà pourquoi pas un flocon ne senvolait sous le fort vent qui traversait ses vêtements et le glaçait jusquaux os, ralentissant sa route. Cétait gelé.
Au travers du manteau lumineux, il aperçut au loin ce qui lui sembla être une ville. Il se dirigea vers elle, luttant contre la tempête qui hurlait sa rage à ses oreilles. Gelé, grelottant, senfonçant dans la neige, chaque pas lui demandait un effort énorme, et il sinquiéta de savoir sil parviendrait jusquà la ville. Il y parvint pourtant, et sen étonna lui-même.
Dans la place :
Aux abords de la ville, Nilo, sarrêtant un moment pour reprendre les forces nécessaires à franchir les quelques mètres qui le séparaient de lentrée et pour chercher ce quil allait bien pouvoir raconter aux habitants, en profita pour examiner la muraille qui ceinturait la cité. Elle lintriguait, cette muraille dont les tours le regardaient. Déjà, un rempart autour dune ville, ce nest pas courant, ça fait Moyen-Age. Daccord, ça peut être une attraction touristique, mais dhabitude la ville sétend au-delà des murailles, avec peut-être le centre moyenâgeux préservé, et le reste de la cité en dehors. Et puis la pierre dont est fait le mur semble rayonner, diffuser une douce chaleur. Dans cet environnement glacé, Nilo était attiré par cette étrange muraille qui pourrait le réconforter quelque peu. Il avait limpression que toute la ville à lintérieur serait pareille à cette pierre.
Ny tenant plus et étant revigoré, il se leva et marcha vers la porte de la ville. Plus il approchait, plus il sentait ce rayonnement, et plus il était attiré. Enfin il put voir lintérieur de la ville. Daspect, cette ville était assez bizarre : des maisons en bois, comme au temps des rois, mais disposées géométriquement, par parcelles carrées identiques le long de rues parfaitement rectilignes. Comme un quadrillage. Le centre par contre formait une espèce de labyrinthe, un peu en contrebas et parcouru de hauts murs.
" Bizarre, ya personne. Jai jamais vu une ville comme ça ! Mais en tout cas ça a lair de faire meilleur ici que dehors ! Bon, je vais frapper aux portes, je trouverai bien quelquun pour mexpliquer ce truc de fous. "
Il fit quelques pas à lintérieur des murs denceinte. Malgré la tiédeur qui y régnait, la neige nétait pas moins dure et épaisse quailleurs. La ville offrait la même impression dimmobilisme, darrêt étrange du cours du temps qui lavait accompagné depuis sa sortie de la grotte, avec toujours le même vent cinglant nullement gêné par les remparts.
" On dirait que le rayonnement vient du labyrinthe au centre
Je vais frapper à cette porte, on verra bien
"
Il frappa, et attendit.
" Personne. Je vais regarder à la fenêtre. Bon, ben ils ont dû déménager, ou alors personne na jamais habité ici, cest tout vide, ya aucun meuble ! La maison den face
Pareil
Cest pas possible, il doit bien y avoir des gens qui habitent ici, sinon les maisons seraient en mauvais état, ou il y aurait au moins de la poussière ou des toiles daraignée partout ! Mais non, cest tout propre. Ici non plus, rien
Et en plus cest fermé !"
A mesure quil approchait du centre, il se sentait de plus en plus attiré par le labyrinthe. Renonçant à linspection des maisons, il jeta un il dans lentrée du labyrinthe. Cest sûr, cest de là que vient la chaleur de la cité. Il entra.
Il était attiré inexorablement vers le centre de ce qui se révéla être non pas un labyrinthe, mais une spirale. Il avait limpression que ses jambes marchaient toutes seules, et quil ne pouvait les contrôler. Le centre se faisait de plus en plus proche, il le sentait. Puis il laperçut. Cétait un trou béant dans le sol, entièrement noir. Il ne pouvait sarrêter, et il fut aspiré dans labîme.
" Ahhhhhhh ! "
Il tombait, tombait, tombait, comme entraîné par un siphon ou une tornade. Il entendait une voix énorme et qui résonnait à ses oreilles :
" Nilo ? Nilo ? "
La voix lappelait. Il perdit conscience.
Chute brutale :
"Hmmm ! Non, éteins la lampe. Jai fait un de ces cauchemars ! Je
Oh non ! "
Nilo, reprenant conscience, se rendit compte quil nétait pas dans son lit. Il ouvrit les yeux
et les ferma aussitôt, aveuglé par le soleil. Il essaya de se mettre assis, mais perdit léquilibre, la pente étant trop inclinée et le rocher contre lequel il était appuyé nétant pas assez grand pour lui offrir un soutien. Il rouvrit les yeux, cette fois en regardant vers le sol, et regarda sommairement autour de lui. Tout ce dont il put sapercevoir, cest quil était appuyé contre un rocher, ce qui lempêchait de dévaler la forte pente sur laquelle il ne savait pas comment il sétait retrouvé. Le sol était de roche brute de couleur ocre. Une montagne ? Oui, possible. Il faisait chaud, très chaud, et la roche était lisse comme un miroir. Le vent était toujours présent, mais ce nétait plus le blizzard glacial auquel il avait eu droit. La brise était toujours aussi forte, sans adoucir en rien lécrasante chaleur de cet endroit. Il éprouvait quelque chose dindéfinissable.
" Comment est-ce que ça se peut ? Cest pas normal, jentends le vent, je sens le vent, mais il ne rafraîchit pas. Il lui manque quelque chose. Ca me met mal à laise. Cest
je
pff, trop difficile à expliquer "
Il réussit à se mettre dos à la pente, à quatre pattes, et il regarda ce quil y avait au sommet. Car il avait vu quen dessous, il ny avait rien. Des falaises à pic, et, plus bas, aussi loin que portait son regard, une mer de nuages. Une mer grisâtre et mouvementée dont les vagues sétaient figées dans leur fureur, et qui montait vers lui. Bizarrement, tout ce que souhaitait Nilo, cétait fuir cet océan fantomatique. Il avait une peur viscérale de ces nuages agglomérés, tels des spectres, et il ne voulait pas, il ne voulait en aucun cas être englouti par eux. Au sommet, il aperçut une immense bâtisse, sans doute un château, encore plus glauque et sordide dans toute sa majesté que le navet dhorreur américain, pour lequel il avait eu la mauvaise idée de dépenser son argent et son temps, quil était allé voir il y a quelque temps par un après-midi dennui. Il aurait mieux fait de rester chez lui à sennuyer.
Sa décision était prise : il lui fallait parvenir coûte que coûte au sommet. Il préférait encore le château, tout inquiétant soit-il, à la mer de nuages qui montait ostensiblement, de plus en plus, de plus en plus proche de lui.
Il commença à gravir la pente. Linclinaison était forte, mais la roche, bien que parfaitement lisse, ne glissait pas. Parallèlement, elle noffrait pas la moindre prise, pas le moindre caillou, pas le moindre brin dherbe où saccrocher. A chaque déséquilibre, Nilo risquait de dévaler la pente sans pouvoir sarrêter, jusque dans la mer de nuages
Il progressait difficilement, avec la peur de glisser à tout moment, ou dêtre déstabilisé par le vent. Heureusement, plus il montait, plus celui-ci faiblissait, sifflant de moins en moins à ses oreilles. Bientôt, il ne perçut plus quune faible rumeur, et il put entendre un autre bruit jusquà présent couvert : le cri rauque de corbeaux, planant on ne sait où dans un coin du ciel, invisibles et menaçants dans lazur immaculé.
Le vent exhala son dernier souffle, et il parvint au pied de limposante demeure.
De nouveau dans la place :
Cétait un château de style moyenâgeux, entièrement construit de pierres gris sombre. Pas très rassurant tout ça, on dirait un bâtiment échappé dun film dépouvante. Les portes étaient grandes ouvertes, donnant sur un immense hall qui se rétrécissait au fur et à mesure pour ne former au bout quun étroit couloir qui faisait un coude, on ne voyait pas ce quil y avait après. Il y entra, pour échapper à cette étrange impression et à cette effrayante mer ; il ferma les portes, pour ne pas que cela parvienne jusquà lui. Il se fichait bien de savoir sil y avait quelquun ou pas ici. Depuis le début de son aventure, il lui était arrivé tellement de choses quil ne comprenait pas ! Il voulait rentrer chez lui, trouver la sortie du terrier, mettre fin à tout cela. Il traversa le hall que pouvait-il faire dautre ? - et saventura derrière le coude du couloir. La sortie était là, au bout de ce chemin, il le sentait.
" Oh non, ça recommence ! "
De nouveau, ses jambes semblaient se mouvoir toutes seules, vers le centre de ce couloir qui senroulait en spirale. Elles le menèrent aux abords du même trou béant que celui de la ville. Il fut projeté à lintérieur.
" Ahhhh ! Nonnnn ! "
Il tombait comme la première fois, et il entendait toujours la même voix forte.
" Nilo ? Nilo ? Nilo ? "
Il perdit conscience.
Dans un lit :
"Nilo ? Nilo, est-ce que tu mentends ? Ca y est, il a bougé ! Nilo, est-ce que tu peux ouvrir les yeux ?
- Hmmm ! Quoi ? Quest-ce qui se passe ? Où est-ce que je suis ?
- Tu te trouves à lhôpital St-Martin. Tu as été renversé par une voiture et tu es tombé dans le coma.
- Depuis combien de temps ?
- Plusieurs heures, mais maintenant tu ne risques plus rien. Repose-toi, tu es en sécurité. "
Apaisé, Nilo sendormit.
Le début de la fin :
Quelque part dans le cerveau de Nilo, léveil joua son rôle.
" Brr ! Je vais remonter les couvertures, jai un peu froid ! "
A peine eut-il bougé la main quil rencontra une paroi matelassée. Il ouvrit les yeux. Rien, le noir total, nihilo. Il voulut se lever, mais sa tête cogna contre la même paroi. Partout, il rencontra ce mur matelassé après avoir ne serait-ce quesquissé un mouvement. Il était enfermé dans une boîte, et une panique indescriptible sempara de lui alors quil reconnut cette légère odeur qui planait. Cétait à un enterrement.
" Je suis dans un cercueil ! Hoooo ! Ouvrez-moi ! Ouvrez-moi ! Quelquun, sil vous plaît quelquun ! Non, non, non ! Ouvrez ! "
Personne ne pouvait lentendre, car tout ce quil y avait au-dessus de lui, cétait un corbeau, perché sur la croix de sa tombe, et qui senvola dans laube dune froide journée dun automne naissant. Il décrivit un ou deux cercles en lair, poussa un croassement, et se dirigea vers le soleil matinal. On nentendit que le bruit de ses ailes qui battaient lair.
© Michaël DUPONT 2001
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