Cul de sac
Je suis seul et je marche sur la plage déserte dune petite île étroite et longiligne. Noël approche, il fait froid. De temps en temps je lève le nez de mon col, la vision que jai du paysage mapparaît fragmentée comme si jassistais à la projection des diapositives de ce dernier voyage. Je suis mon seul spectateur, mon unique auditoire et je nai pas de commentaires à faire.
Panorama : lultime rivage au point de fuite, barré par la jetée de cailloux et blocs de béton qui protège lentrée de la baie. Contre plongée, plan plus serré : au sommet de la jetée, jimprovise un demi-tour. La vue du chemin à rebrousser inspire ma mélancolie. Trois clichés : je ressens une solitude plutôt esthétique faite de maisons sur pilotis aux couleurs pastel, de dunes sauvages et de plages érodées, meublée du bruit du vent et de la compagnie de quelques dauphins. Javance pour reculer. Jai laissé mes amis, anciens et nouveaux, sur le bord de tant de routes. Détails : je croise les empreintes de mes pas, ceux du voyage aller. Je me demande pendant combien de temps encore je vais croiser mes traces, seront-elles toujours aussi nettes, aussi fraîches ou bien auront-elles été effacées par quelque vague ? Les reconnaîtrai-je toujours ?
Le vent souffle, je nai pas froid, jai une écharpe cette année. Gros plan sur lécharpe, elle flotte, horizontale, et indique la direction de la terre ferme, du continent. Lan passé je navais que ce manteau couleur olive. Lui et moi sommes souvent allés sur la plage. Elle nest plus là, grignotée par la vague, comme s'il était impossible de revenir exactement sur ses pas. Je me souviens chemin faisant de ce jour où jai couru sans lui, cétait lhiver aussi. Cétait le temps du doute, le temps où le vide devenait de plus en plus solide. Fondu enchaîné
Cétait il y a un an à peu près. Sans doute le climat, sa lumière et sa froideur, laspect désolé de ce bord de mer ont-ils facilité la remonté des souvenirs.
Ils nont fait que replanter le même décor, les saisons navaient pas effacé lessentiel : labsence continue de tout, la présence envahissante de rien. En rentrant à la maison, je trouvai, indiqué par le clignotement dune diode rouge, un message sur mon répondeur téléphonique. Jallais lentendre quand je réalisai que ce message était, comme moi, arrivé à cet endroit, seul dans son petit cul de sac électronique, attendant quon lui prête une oreille attentive. Sil mavait fallu une autre preuve, une autre évidence de mon fourvoiement dans cette impasse, je lavais à peine plus tard.
Un samedi matin, vers onze heures, jallais à pieds par la plage chercher mon courrier dans ce vieux bâtiment du bord de mer qui abrite le bureau de poste. Lair humide et bleuté était vivifiant à chaque rafale. Jétais seul en pénétrant dans la petite pièce aux boîtes postales. Sur trois de ses murs logeaient, régulièrement alignés et superposés, les petits casiers métalliques, tous identiques excepté leur numéro. Derrière, un préposé saffairait. Jétais un peu en avance ou bien était-ce lui (ou elle ?) qui avait un peu de retard. Dun geste que jimaginais habile et méthodique, il jetait les lettres au fond des casiers. Celles-ci, légères, volaient dans leurs boîtes et finissaient leur course en heurtant les parois dun bruit mat. La porte dentrée se refermait lentement, rappelée par son ressort ; le bruit des vagues satténuait graduellement pour finir par nêtre quune clameur. Ressac.
Immobile face à mon casier, jentendais le choc des lettres parvenues au bout de leur voyage. Tchac, tchac. Le bruit se rapprochait de ma boîte, la numéro 104. Un tchac ordinaire provint de lendroit espéré. Je portai la clef à la serrure, mais finalement préférai attendre la fin de la distribution et le départ du préposé. Je demeurai au centre de la pièce. Elle était décorée de guirlandes et de panneaux colorés souhaitant à tous une bonne et heureuse année 92. De loreille, jaccompagnais les lettres jusquà la dernière boîte, puis ce fut le claquement sec de la fermeture de la porte de service et le silence. Le tchac
tchac feutré des vagues contre la dune réapparue comme lécho ralenti du bruit des lettres. Seul, enfin ou à nouveau, je renouvelai le geste douverture. Il y avait une enveloppe frappée dune flamme japonaise. Une lettre partie dune mégalopole pour venir échouer au fond dun cul de sac postal. Je rentrai chez moi par le même chemin en prenant soin de mettre la lettre dans ma poche poitrine, côté gauche, je la réchauffais, la réconfortais après un si long voyage.
Louverture de lenveloppe et la lecture du message donnèrent lieu à une petite cérémonie destinée à en retarder le plus possible linstant. Jemplis un petit verre de cognac, approchais un fauteuil de la baie vitrée. Assis, je contemplais les vagues sombres du Golfe du Mexique et lassaut quelles menaient contre la jetée. Jimaginais leur bruit régulier pour mieux me souvenir de celui de toutes ces lettres dans leurs boîtes. Je serrais les mains autour du verre moins pour le réchauffer que pour mempêcher de toucher à la mienne. Tout en buvant je considérais le timbre que je pensais donner à un collectionneur. Cul sec.
Jai décacheté lenveloppe au papier bleu épais et extrait la feuille parfumée quelle contenait. Je lai lue, posée sur la table basse du salon. Jai allumé une cigarette, tiré quelques bouffées et je suis parti sans même repasser mon manteau.
Jai couru à la poste par la route, le vent ma glacé jusquaux os. Seul, jétais toujours aussi seul en me retrouvant entre ces murs de boîtes, si seul que je percevais la marque intime de ma solitude, ces petits sifflements aigus dans loreille quon nomme acouphènes. Le numéro 104 était toujours à la même place à gauche en entrant à hauteur du regard. Jai ouvert sa petite porte en tremblant. Vide. Le casier sans fond était vide.
Jai commencé par passer mes doigts durs sur ses parois lisses et froides dans lespoir dy trouver une lettre oubliée, invisible. Rien. À mesure que je me hissais sur la pointe des pieds jentrais la main dans le casier, puis lavant-bras, le coude et enfin le bras entier jusquà lépaule. De lautre côté, ma main engourdie dépassait et fouillait le vide. Jessayais dans cette position douloureuse de faire à lenvers le chemin de la lettre, quitter lîle, la Louisiane, traverser le Texas, le Nouveau-Mexique, lArizona en suivant linterstate 40, passer les Rocheuses et la Californie, franchir le Pacifique, aborder LExtrême Orient par lOuest. Je sentais ma main aux abords de Tokyo et mes doigts fouillaient à la recherche du 98 Sakae-cho Kodaira Shi. Je poussais de plus en plus fort. Privant de sang et de chaleur mon bras anesthésié, le bout de mes phalanges devait bleuir.
Je tremblais de froid et claquais des dents. Dans un ultime effort, je fermai mes yeux mouillés pour recréer limage dun être cher. De lautre côté des boîtes, une main chaude et douce serra la mienne tandis quune voix chaleureuse me souhaitait en riant "Merry Christmas" !