Ce matin, je suis la plus heureuse du monde. De mon monde, dois-je dire
Le soleil est là, le ciel aussi et le sourire se greffe sur mes lèvres et brille et brille
A côté de moi, mon amoureux ne bouge pas. Il est fatigué car nous avons fait lamour toute la nuit, enfin presque
Nous nous sommes endormis tout seul, notre corps rassasié de peaux, de caresses, de baisers. Jai hurlé de plaisir, il a sali nos draps et le sommeil bienfaiteur sest introduit dans nos corps meurtris, nos esprits surchauffés.
Je me lève, sourire aux lèvres, toujours. Rien ne bouge. Rien na changé mais tout est si différent ! Cest le plus beau matin de toute ma vie ! Il est temps de shabiller et de partir travailler. Ce silence ouaté mouvre les oreilles.
Dans la rue, je ne croise personne. Au carrefour, enfin, je constate que tout sest passé comme prévu. Une voiture est au milieu. A lintérieur, un seul homme, certainement un chef dentreprise vu ses vêtements, est assis, immobile. Les mains encore sur le volant. Il a les yeux ouverts, il est pâle mais est assez beau encore. Comme entouré dun halo de poussière. Jouvre sa portière et lembrasse sur la bouche. Il est froid. La mort doit remonter à quelques heures maintenant.
Je regarde autour de moi. Dans les rues, il ny a pas grand monde. Ce silence nouveau est magnifique et transforme la ville. Leffervescence habituelle sest tue brusquement. Je tends loreille à la recherche dun son quelconque mais rien ne vient me les chatouiller. Le sourire retend mes lèvres de plus belle. Les voitures sont toutes arrêtées, un seul piéton est allongé à 500 mètres de moi, statue sombre sur lasphalte humide de soleil.
La mort a dû arriver tôt le matin. Tout le monde dormait encore. Personne na rien compris, na rien senti. Quelle belle journée! Maintenant, je suis sûre davoir le champ libre. Je décide quand même de marcher encore un peu. Pour être sûre du silence, de limmobilité et surtout, loreille tendue, frissonnante, attentive au moindre bruit. Je me balade pendant presque 15 minutes. Toujours aucune trace de vie. Je suis certaine maintenant que je suis toute seule
Je mapproche de la porte dentrée dune maison. Je tourne la poignée. Elle est fermée à clef. Je sonne. Mon corps est secoué par un spasme nerveux. Je sonne à nouveau, toujours rien. Alors, jappuis sur le bouton 10 fois, 20 fois de suite. Le tintement, assourdit par la porte, me vrille les tympans. Comme cest le seul bruit du monde, il semble fort. Il prend toute la place. Porte suivante ; même résultat. Javance dans la rue. Décidément, tous ces gens sont bien prévenants, enfermés ainsi. Il faudra résoudre ce problème plus tard. Le plus urgent est de trouver une porte ouverte. Au bout dun long moment, enfin, une poignée cède sous ma main. Jentre dans la maison. Elle est sombre, petite et joliment décorée. Je laime bien. Les propriétaires doivent être au lit. La mort les a surpris durant leur sommeil.
Je fouille dans les placards de la petite cuisine. Jai faim, tout à coup. Il ny a que des biscuits. Par contre, le frigo est plein. Je prends tout ce qui me plait, mattable et mange à même les plats. Jallume la télévision. Rien que du noir, lécran est vide. Jhausse les épaules, jai déjà oublié que je suis seule au monde. De toute façon, il y a des tas de choses à faire
Je monte lescalier. Ils sont au lit. Un homme et une femme dune quarantaine dannées sont allongés côte à côte. Lhomme a la bouche ouverte. Jy mets mon doigt et tapote les dents. Rien ne bouge et ne bougera, je le sais bien. Jouvre la penderie. Les vêtements semblent tristes, des robes sans forme, aux couleurs fades et à lodeur dantimite. Je ferme larmoire en frissonnant. La consistance de la mort a déjà envahi les placards. Peut-être que leur vie était aussi terne que cette garde-robe dun autre âge ?
Je décide daller ailleurs. Jai envie de profiter de la richesse du monde, de me vêtir avec les plus beaux vêtements, de manger les meilleures choses du monde, même de dévaliser les magasins et de me laver chez nimporte qui. Et pourquoi pas, conduire la voiture la plus rapide du monde.0
Je sais que je peux entrer dans toutes les maisons. Je peux casser les vitres, arracher les volets et fendre les portes. Personne ne sera là pour marrêter, me mettre en prison ou chez les fous.
Je décide dabord daller chez des gens de ma connaissance. Je suis curieuse de voir comment ils vivent. En entrant chez eux, je suis fébrile. Pas habituée à cette liberté nouvelle, je frissonne. Les surprises sont parfois de taille mais, dautre fois, je regarde et trouve lendroit inintéressant. Alors, je pars pour mieux y revenir plus tard. Lorsque jentre pour la première fois dans un magasin, la fébrilité me reprend. Jarrache les vêtements des cintres, je me change sans pudeur. Je me maquille, parfume, restaure en adorant cette défunte société de consommation.
Au bout dun moment cependant, après avoir dormi dans les lits les plus confortables, après avoir pris des bains dans toutes les baignoires, je décide de partir de ce secteur que je commence à un peu trop bien connaître. Jai toujours eu envie de voyager. Alors, je prends une voiture, nimporte laquelle et je me mets à rouler, à rouler. Je marrête dès que lenvie men prend ou que la curiosité se fait trop sentir. Je vois des paysages magnifiques, je visite des lieux incroyables. Le monde en est gorgé
Je désire en voir bien plus encore. Et toujours ce silence autour de moi
Ce silence latent, plus que jamais ouaté, plus que jamais désiré et qui maccompagne dans mes découvertes.
Mais, au bout dun moment, un désagrément se fait sentir. Je men rends compte un matin de pluie. Une odeur aqueuse, douceâtre, écurante à force dêtre là pénètre mes narines. Je mets du parfum partout sur mon passage mais lodeur sincruste dans mes pores, me bouffe le cerveau. Pour la première fois depuis quelques temps, le sourire figé sur mon visage se transforme. Un rictus dur et douloureux crispe ma mâchoire. On ne peut donc jamais être tranquille dans le monde ! Jai toujours su que cela arriverait mais pas si vite, jai encore tant de choses à voir et à faire.
Les morts. Ah, les morts ! Je les ai oubliés, je ne les voyais pas. Alors quand la décomposition les a frappés, je ne men suis pas rendue compte. Pourtant, quand je les regarde, je vois la nette différence. La peau a prit une teinte indéfinissable, entre le violet, le bleu et le noir. Les yeux sont creusés dans les orbites renfoncées. Les lèvres minces sont ou le trou béant dune bouche aux dents énormes, ou deux fines lignes blêmes qui traversent un visage de bois. Les mains, les bras, les jambes sont minces, frêles. Je frissonne en voyant les corps grouiller dimmondes vers blancs, visqueux qui revivent de la mort, se saoulent delle. Les morts redeviennent vivants. Je tends loreille et jentends les larves, les vers se tordre sur cette viande avariée. Mon silence se brise dun coup ! Mon monde est envahit par la vermine.
Où que jaille, lodeur me suit, tenace. Les corps entreposés pourrissent à vue dil. Les entrailles fument au soleil et les vers sen nourrissent à leur aise. Il faut que je parte, que jaille le plus loin possible. Je ne supporte plus du tout cette odeur, cette vie qui, irrémédiablement, reprend le dessus. Alors, je monte sur lendroit le plus haut trouvé à proximité. Autour de moi sétale un paysage de désolation. Les cadavres grouillants semblent fixer leurs orbites brillantes de larves sur moi. Leurs lèvres dévorées forment un horrible rictus. Ils se foutent de moi !
Tout avait pourtant si bien commencé. Il ne me reste alors quune chose à faire. Je ferme les yeux et pense à mon amoureux resté sur notre lit. Il doit être tout bleu lui aussi. Je me pince le nez, avance un pied dans le vide
Je plonge.
Quand jouvre les yeux, le sol arrive. Lasphalte humide de pluie ou de soleil, je ne sais plus très bien, sapprête à mavaler. Un cadavre, en bas, les restes dun homme qui a dû être beau avant, me réceptionne entre ses bras. Cest mou, poisseux
Je ferme les yeux avec, pour dernière vision, pour dernière sensation, mon corps jeune et frais senfonçant dans la carcasse dun irréel bellâtre pourrissant.
Fin
Mylène Rossez