Je sais, mon appartement fait peine à voir. Jean-Mi me la dit la dernière fois quil ma rendu visite. Le chien laisse traîner ses croquettes partout, la vaisselle est empilée dans lévier, la tâche de vin sur la moquette na pas encore été nettoyée, les fenêtres ne sont pas souvent ouvertes... La liste serait longue si je devais énumérer tout ce qui cloche dans mon appartement. En vérité, je crois que le point commun à tout ce bordel cest Moi. Et oui, moi, Alphonse, 58 ans, divorcé, sans enfants. Un futur vieil actif et jeune retraité. Un commerçant qui attend patiemment de passer de lautre côté de la caisse
La retraite ? Bien sûr que je lattends. Je nai pas travaillé toute ma vie pour finir mes jours dans mon épicerie. Seulement voilà, je crois quil me manque quelque chose pour que ma retraite se présente sous de meilleurs auspices (super jeu de mot !). Ou plutôt, il me manque quelquun. Ce nest pas que la solitude soit pesante, j'y suis habitué. Ça fait dix ans que je suis un homme divorcé (=libre). Mais, je ne sais pas, jai toujours imaginé finir mes jours au bras dune gentille et charmante femme avec qui jaurais fait le tour du monde en voilier. Un rêve de gosse.
Nallez pas croire que je sois laid ! Jai séduit beaucoup de femmes quand jétais jeune.
Mais je vieillis mal ou je vieillis tout simplement.
La vieillesse fait fuir les femmes. Je suis dans ma vie routinière, attaché à mon magasin et à mon chien. Un célibataire. Oui, un vieux célibataire qui cherche à se recaser, mais qui doit faire face à une rude concurrence. Il y a toujours des hommes plus jeunes, plus beaux, plus intelligents, plus... Ils sont toujours plus que moi.
Je nirais pas jusquà dire que je nai aucune estime pour moi, mais disons que je me trouve un brin « out » lorsquil sagit de penser à une compagne potentielle. Combien de fois Jean-Mi ma-t-il présenté des amies de sa femme (=célibataires femelles) ? Combien de fois tout avait bien commencé jusquà ce quelles se rendent comptent que derrière mon humour se cache lexistence dun homme normal. Une existence sans grand intérêt. Et je les comprends. Qui voudrait partager la vie que je mène ? Cette vie sans surprise, minutée, prévisible. Cette vie dans laquelle je me suis embarqué malgré moi, et que je nai plus la force de changer. Même pour une femme. Enfin, je crois. Cest ça, en fait, je nai pas le courage de tout bouleverser, même si mon cur le souhaite tellement fort. Mon corps ne peut plus suivre. Il veut garder ses habitudes. Ses parties de belote du samedi après-midi, ses rencontres au bistro le dimanche, les récits de jeunesse avec les amis. Ces amis qui sont différents parce quils ont trouvé une femme qui veuille appartenir à cet univers. Moi aussi je croyais lavoir trouvé, jusquà ce quelle en trouve un mieux que moi.
Cest pour ça que je suis seul. Parce que je nai jamais accepté lidée que la nouveauté prenne le dessus sur la protection et la sûreté que je représente. Javais un travail fixe, dexcellents amis, de bons revenus, une jolie maison, un caractère assez agréable, mais elle est allée ailleurs. Parce quil y avait mieux. Parce que je nétais pas assez bien.
Parce que la routine ce nest pas la vie. Les habitudes, on sen lasse. Moi, je croyais que ça suffisait. Mais, elle, non. Elle avait besoin de bouger, de découvrir de nouveaux horizons, de nouveaux espaces. Toutes ces choses que je ne pouvais pas lui donner, parce que jétais trop gagné par la routine rassurante. Je me disais que ce que javais me suffisait, que cétait idiot de chercher plus loin.
Je ne veux pas vous faire déprimer, chers lecteurs, mais je veux juste vous faire part de mes pensées. Je voudrais que vous vous interrogiez sur ces questions : Lhabitude tue-t-elle lamour ? Lhabitude ne nous tue-t-elle pas simplement ? A force de choisir la facilité, ne laissons-nous pas filer l'essentiel ? Ne paye-t-on pas un jour ce manque de courage ?
Mimi F.