Il séloigne de plus en plus vite de son appartement ou cest du moins ce quil lui semble.
Pour arriver à une telle décision, Martin Verkhof a mis tout son courage.
Sept ans auparavant, ce même Martin, jeune homme de 35ans , grande taille, dallure sportive ,cheveux roux , yeux châtains ,médecin de profession, exerçait avec un tel enthousiasme et sérieux quil raflait toute la clientèle potentielle de ce beau quartier de la banlieue dAmsterdam.
Depuis sa sortie matinale en direction de son cabinet, il occupe ce beau rôle dêtre jaillissant de joie et assoiffé de vie ; cest la conclusion évidente malgré lomission de quelques détails qui ne feront quélargir ce sens de bonheur affiché.
Hélas, depuis cet accident de voiture fâcheux qui a causé la mort à sa femme Berta , cet être sensuel et apaisant ,Martin sest résigné à cette idée ,oh ! Combien crue et terrible, que la vie est un grand chantier dimprovisation téméraire.
Martin a touché le fond puisquil sait maintenant combien sont dérisoires toutes les digues de confort face à une marée de destins dévastateurs, cest vraiment fascinant de se rendre compte à quel on est extrêmement fragile.
Avant de poursuivre dans cet échafaudage morose, le chauffeur de taxi lui rappelle quils sont arrivés à laéroport.
Assez bizarrement, il a limpression dêtre sous leffet dune de ces fameuses décisions quon prend sur un coup de tête.Retenant sa respiration pour un moment, comme pour prendre un peu de distance, il réalise quune décision même hasardeuse ne laurait pas affecté outre mesure, cest pourquoi il prend le premier avion en direction du Maroc. Voyager , ça se comprend , cest quelque part essayer doublier son drame et aussi cette tête de deterrée de sa voisine den bas , Rebecca qui nexcelle quen râlant , ainsi que son voisin den haut Klaus, qui na que deux mots dans la bouche (bonjour, bonsoir) comme un vieux perroquet en grève de communication. Mais pourquoi exactement le Maroc? peut être bien parce que sa femme , quelques années auparavant, lui a émis le souhait de vouloir le visiter .
Maintenant quil est en plein ciel, il a suffisamment de temps pour se remettre en question , sagit-il dune fuite ou dune façon de se détacher pour voir plus clair et plus loin, cest drôle , mais deux jours avant il ne pensait jamais être là. Probablement parce quil en a marre de ces gens qui font semblant de vous écouter , mais personne ne prend une chose à cur , ils ne taccordent même pas le bénéfice du doute. !
Petit à petit, il sest enfoncé dans un doux sommeil comme il lavait toujours souhaité.
Après des heures de vol , il rencontre Marrakech avec cette sensation dêtre nulle part , cependant quelques jours dans un somptueux hôtel de la medina lui ont suffit pour apprécier la canicule et cette chaleur humaine prête à inonder laltérité.
Ainsi tel un bourgeon , Martin renaît à nouveau, après avoir plongé dans la nuit de lâme , néanmoins le doute et le désespoir ne purent jamais briser lélasticité de son foyer palpitant ; ce cur prêt à réagir.
Il a parcouru de bonnes dizaines de kilomètres à pied , notamment les lieux les moins indiqués , pour être enfin immensément étonné par tous ces sommets qui surplombent Marrakech par le sud et quil a vu venir du côté de Bab errab , Surpris par cette tentation au grand air , il sabandonne dans ce songe de les approcher par les bois non frayés.
Que lui reste t-il donc après avoir consommé toute cette nostalgie des premières années. ?
Lidée de grimper le hante de plus en plus , elle se présente pour lui avec une insistance telle , quelle le transperce comme un clou de forge , tout cela probablement pour ne pas tomber aussi bas que ses semblables.
A lexception de Berta qui lui mettait toujours du feu là où il ne lespérait jamais, il se sentait fragilisé suite à une vie tellement creuse et superficielle au point quil a besoin de se raffermir.
Pour parvenir à concrétiser son souhait , il décide de se renseigner auprès des agents de lhôtel , et cest au chasseur de lhôtel Allal - jeune garçon de 22 ans, yeux et cheveux noirs, dynamique et apte à vous installer dans cet état d espérance pour surmonter le pire- de lui répondre :
- Oui Messieur , nous organisons pour le plus grand plaisir de notre chère clientèle , des excursions en fin de semaine vers ces sommets ,et vous navez qua vous inscrire parmi la liste des prochains partants .
- Non , moi je cherche quelque chose dinsolite .
-Encore un amoureux de létrange ! Dites vous bien que vous avez de la chance , pour le hors circuit , jai ce quil vous faut , et notez surtout , quand vous le voulez , vous irez à Tahanaout (deux heures de car) et puis direction village Ouled fares ; même durée, une fois sur place vous demanderez après un homme répondant au nom de Belmejdoub , il saura ce quil doit faire.
- Comment le saurait-je ?
- Il saura vous connaître , bonne route et tenez moi de vos nouvelles !
Quelque invraisemblable que cela paraisse, Martin senlise encore plus dans le sud du Maroc , sachant quil est à la quête de quelque chose , il trouve du mal à le définir , il suit son instinct qui lenchante puisquil narrête pas dapprécier tous ces beaux paysages quil rencontre le long de la route et qui larrachent à cette image générale plate et uniforme de sa terre natale.
Entre sommet et cratère, et entre bosse et crevasse loge un élément de vie vibrant de couleurs alors que les ruisseaux qui se dissolvent dans la plaine , abîment la terre et donnent lieu à cette rencontre de joie et despoir.
Même si le temps physique quil a passé en car est beaucoup plus long et fatigant quen avion, il en a pris plus de plaisir par cette espèce détrange sensation qui ravive sa curiosité pour sabandonner à linconnu.
Dès quil a mis les pieds sur terre , il est harcelé par une cohorte denfants de tout âge qui crient « gaouri , gaouri , gaouri !! »mais cette poursuite na pas duré longtemps , puisquun homme âgé , sest vite interposé pour mater cette frénésie et demander à Martin de bien vouloir accepter ses excuses .Après avoir fait lhabituel rituel des présentations , Martin lui a expliqué lobjet de sa visite ; sans le moindre commentaire Rochdi (instituteur retraité ) appelle un des mômes qui ne semble pas vouloir écarter Martin de son champ de vision, pour lui chuchoter dans son oreille.
Avant que lenfant ne disparaisse, Rochdi invite Martin à venir sinstaller chez lui le temps quil se ressource , comme le veut la tradition de lhospitalité marocaine surtout pour ce cas de figure où il n y a ni hôtel ni centre d accueil.
Après sêtre établi dans un somptueux Riad de ce beau village enchanteur , et après avoir goûté au miel et à lhuile dolives de la région , il comprend quil ne sera jamais relâché de cet attachement irrémédiable à ce canton .
Entre autres articles qui ornent la chambre damis , Martin scrute la pendule murale qui a affiché 16 heures quand on vint de frapper à la porte , dans cet état de béatitude il se rendit compte que lidée de venir au Maroc nétait pas aussi folle que cela en avait lair .
Rochdi, dallure pressée, sintroduit dans la chambre accompagné dun autre homme dun certain âge, plutôt grand type et chétif, son regard apaisant et la profondeur de ses traits résument à eux seuls la stature de ces aventuriers de première ligne nés qui malgré lendurance quils ont subie , se refusent par dignité , à exhiber leurs stigmates .
De teint brun et de cheveux blancs mêlés à des mèches noires et une moustache mince à peine entretenue, il vous fait penser à cette image dindividus hors paire, associant un grand panache et une spiritualité accrue qui leur octroie un charme immuable .
Avant même que Rochdi ne fasse les présentations , Martin a , par un étrange sens su dès le début que le nouveau venu nest autre que messieur Belmejdoub que lui a conseillé le chasseur de lhôtel, et comme pour sortir de lembarras du début des rencontres ils se serrent la main ; et pour agrémenter cette heureuse rencontre , Rochdi allume un poste de radio, façon quelque peu originale pour souhaiter la bien venue à Martin.
Ils ont parlé de tout et de rien dans un français quils nont cessé dinventer de part et dautres , mais les gestes de mains qui accompagnaient la discussion valaient toutes les promesses du monde.
Tellement épris par la façon mystique de raconter les montagnes , que Martin risque de suivre Belmejdoub comme son ombre , dautant plus quil a découvert avec ce dernier beaucoup daffinités et de points communs notamment cette disposition dêtre en phase de la démesure.
Il commence à faire noir dans le beau jardin d intérieur de Rochdi quand Martin a formulé le souhait descalader un des sommets de la chaîne du haut Atlas auprès de Belmejdoub
Rompant un moment de silence Belmejdoub répond avec une voix corroborative :
- Demain très tôt puis il sest excusé auprès de ses amis pour rejoindre sa petite demeure qui se situe un peu plus en amont
décidément , tout semble aller de soi sans formalités ni pression aucune, reste à révisionner toutes ces belles images de la journée pour trouver le profond sommeil afin dêtre en forme pour demain .
tôt le matin , on frappa à la porte, enfin laube ! Martin est heureux cest le grand jour , la météo est plutôt clémente pour une journée de mi-juillet , les deux grimpeurs doivent partir illico.
A mesure que la marche avance , lombre de la nuit meurt , la lumière jaillit et avec elle le chant des oiseaux retentit.
Après une heure et demi de marche , ils sont au pied du Toubkal (4450 mètres daltitude ) majestueuse momie, séjournant au même endroit .
Totalement ignorant des effets de laltitude et des règles de la marche sur pente, Martin doit entamer son ascension avec seule consigne :partir léger.
Pour un si beau jour , il marque une pause. Sagit il donc de cette peur qui sinsinue dans les curs et ébranle la foi ? il peut encore se sauver en rebroussant chemin , rien de plus facile que de fuir , mais lardente envie daller plus haut loge telle une épile au bas de son pied.
Le paysage est dune diversité qui donne à méditer , de temps à autre , Belmejdoub se retourne pour voir si Martin arrive à suivre , les pentes sont raides et très exposées , par moments , Belmejdoub distance Martin qui ne tarde pas à le rejoindre, comme Belmejdoub, il tente des fois quelques manuvres et des sauts périlleux, même sil glisse, la main de Belmejdoub est toujours tendue pour le repêcher in extremis, en lui disant : relève toi compagnon !
De drôles didées bouillonnent dans la petite tête de Martin , il ne ressemble plus à ce quil était des années auparavant. Lui, qui pendant toute sa vie professionnelle, était payé pour jouer le sérieux afin daider et satisfaire les clients, il eut confusément limpression dêtre le compagnon dun homme qui le traite en partenaire dascension et qui nexige rien de lui sinon de croire à cette passion de rêver aux sommets.
Conduite avec patience et méthode , lascension est lancée depuis bientôt deux heures , et cest pour prendre le temps de sessouffler que Belmejdoub ordonne un arrêt de vingt minutes .
Martin est à la fois assommé par laltitude et sidéré par la diversité du paysage , source de toutes les richesses ;sur des tapis de végétation ,paissent des troupeaux de caprins alors que les falaises abritent une panoplie doiseaux, arborant des plumages de différentes couleurs , il y a notamment une espèce qui, dès quun caprin approche son lieu de nidification , elle livre ses premières offensives en effectuant des prouesses de vols saisissants, comme pour rappeler aux intrus quils sont des visiteurs indésirables, scènes qui offrent des trésors de rêve, démerveillement et de bonheur.
Après ce bref moment de repos , lascension peut reprendre et à mesure que les deux compagnons gagnent en altitude, Martin se découvre des potentialités à combattre ce mal interne quil a gardé comme un secret ridicule , et qui a failli gangrener, il sagit de cette culture uniforme , conséquence de cet ordre immuable des êtres et des choses ,et de la prépondérance du quotidien et des vérités établies dont il doit saffranchir afin de faire émerger le propre de sa personnalité doù le refus de persister dans ce lâche silence puisquil demande à Belmejdoub son avis sur cette tendance moderne à luniformisation, qui lapprouve par une liste de proverbes tel que : « les gens sont des minerais ! ».
toutefois, aujourdhui est un autre jour, par rapport à cette existence dhier qui a failli chavirer, ou rien ne le passionnait, quand il déclinait, et voulait précipiter ses jours, puisque la vie la fait tomber et tomber encore jusquà lui avoir fait abandonner lidée même de survivre.
Cependant, maintenant, il se sent vide comme un fantôme heureux, avec la beauté de ce paysage, et cette rencontre inopinée de Belmejdoub, lune des rares personnes à le voir en tant quêtre humain , et qui a pu larracher à cette horrible sensation quest lisolation, tout cela la énormément aidé à garder le contrôle et surtout la propulsé à vivre intensément.
A lapproche du sommet, Martin progresse avec plus de peine, dans de telles situations, où le fait de bouger relève du défit , et que la prépondérance de lindividualisme est manifeste, et où toute morale est un cercle luxueux et creux, à ces moments se décortique la vraie nature humaine , mais Belmejdoub, loin de toute fureur de gagner des trophées, aide tant quil le peut à poursuivre lascension.
Malgré leffort , Martin semble moins déprimé et hors course comme il létait avant, peut être que ces oiseaux qui paradent y sont pour quelque chose, ou parce quil a dissout cette tumeur qui a failli lemporter, ou cest leffet de la joie qui précède la rencontre dune tendre aïeule, la montagne, qui même si elle vous punit continue à vous aimer.
Désormais, selon lui, heureux sont ceux qui cessent de voir la montagne comme un espace de consommation, mais plutôt comme une alliée qui renvoie dos à dos tous les signes de confort et les éléments de sophistication à létat darticles encombrants et désuets, et tant que des hommes comme Belmejdoub gardent la diversité, les vagues des rêveurs ne cesseront de déferler, pour le bonheur de ceux qui veulent bien se battre et qui ne renoncent jamais en vue de toucher au sublime.
Après trois heures et demi dascension , ils gravirent le sommet , le vertige de Martin se dissipe ; il renaît de nouveau et arrive à mieux se sentir et à mieux se connaître, et sans retenir ses larmes , il se dirige vers Belmejdoub avec qui , dans une longue étreinte, célèbre la découverte de deux grands amis.
Et comme dégagé après sêtre profondément embourbé, il saccroche aux jambages de quelques vers , comme pour entretenir un rapport de voix au vif et a dit en chantant :
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Toubkal !
Gigantesque clément
Parfum retentissant
Veillant même sous la nuit profonde
A guérir les êtres défaillants
Leur accordant
Tels les papillons
Une seconde éclosion
Révélée par les coulisses de leffacement
Sakhi noureddine