Jean Cabas regardait son buffet avec perplexité.
Ce nétait pas sa seule richesse, loin de là ! Mais il y tenait plus quà beaucoup de ses autres biens. Le meuble lui venait de son grand-père
Cétait un grand buffet deux corps Henri II, entretenu depuis des lustres ; qui sentait la cire et les ans. Il trônait dans la salle à manger, surplombant la table et doucement éclairé par la haute fenêtre qui donnait sur la route dAvranches.
La guerre était déclarée depuis des mois, mais à part faire le planton sur les bords du Rhin en sobservant, les belligérants navaient pas bougé dun pouce. On appelait ça « la drôle de guerre ».
Jean Cabas, homme de trente cinq ans, avait des amis à la Mairie et à la Préfecture avec lesquels il discutait, et il était doté dune belle intelligence ! Aussi, il avait rapidement bien analysé la situation et avait compris que ce calme précédait une tempête qui allait sans doute secouer lEurope entière.
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Il était donc grand temps de se préparer et de mettre à labri ce qui devait lêtre.
Mais que protéger ? Quoi mettre à labri ?
Les bijoux de son épouse et les quelques liquidités quil avait, cétait relativement facile. Mais le buffet du grand-père, cétait une sacré grosse pièce !
Et il hésitait car, au fond, la région était bien loin des lignes de front
Oui, bien sur ! Les fronts traditionnels ; ceux que lon avait toujours connus ! Siegfried et Maginot
Loin aussi des grandes batailles contre lennemi habituel ; le Prussien, le Wisigoth ou le Teuton; Verdun, Sedan, Azincourt, Waterloo
Il était un fait aussi que, depuis les Chouans, lIlle-et-Vilaine navait plus jamais été le théâtre de batailles, de destructions ou de pillages.
Mais Jean Cabas avait des doutes sur la pérennité de ces réalités historiques.
Il était mécanicien de formation et il dirigeait lentreprise de mécanique, serrurerie, de son beau-père.
A cette époque, si une entreprise de ce type norientait pas ses compétences, son savoir-faire et son offre vers la mécanisation, la machine-outil ou le machinisme agricole et industriel, elle signait son arrêt de mort à court terme.
Jean Cabas lavait compris avant tout le monde dans la région. Son entreprise touchait donc à tous ces secteurs et, grâce à cela, nourrissait plusieurs compagnons.
Son esprit curieux, sa farouche volonté de durer et de prospérer faisaient quil se maintenait aussi constamment à la pointe de toutes les nombreuses nouvelles techniques et technologies qui naissaient à cette époque. Il était toujours le premier à innover, à proposer plus vite et plus solide pour pas plus cher.
Lui-même inventait ! Un système dentraînement et de frein automatique pour les treuils des carrières de granit par-ci, un outil pour les mécanos auto par-là
Cest ainsi que ses connaissances techniques, sa finesse danalyse, sa vision du monde et son intelligence lui laissèrent donc à penser que la guerre ne serait pas comme toutes celles quon avait connues jusquici.
Féru de technique, il navait aucun mal à imaginer le potentiel de mécanisation des armées qui développerait sensiblement la rapidité dintervention et les rayons daction. Il avait compris que les guerres seraient désormais différentes
Et ce qui linquiétait plus encore, cétait non labsence de mécanisation de larmée française, mais son sous-emploi par des badernes qui se croyaient encore en 1914 justement !
Il déduisait donc de toutes ces réflexions que si les guerres contre tout ce qui avait déferlé de lest ; Uhlans, Huns ou Cosaques, nétaient jamais venues jusqu ici, il était probable que cela ne durerait pas ! La région pourrait bien se trouver ainsi beaucoup plus près des champs de bataille !
Cest pourquoi Jean Cabas regardait son buffet en se demandant ce quil allait pouvoir en faire.
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Quelques jours passèrent. Et puis, un matin, on apprit avec stupeur que la ligne Maginot nétait même pas enfoncée, mais contournée ! Comme un vulgaire machin inutile et insignifiant quil navait même pas été nécessaire dattaquer ou, pour le moins, de bousculer ! Humiliation !
Le jour même, Jean Cabas démontait son buffet !
Il enroba soigneusement chaque morceau dans de la toile huilée. Puis dans de la toile goudronnée. Il chargea le tout à larrière dun camion de lentreprise. A la nuit tombée, il prit la direction dun petit bout de terrain quil avait à la sortie du bourg ; sur lequel se dressait une vieille grange qui lui servait de remise pour des planches, des poutrelles de fer et divers matériaux.
Il creusa un trou dans le sol de terre battue, priant de ne pas tomber trop tôt sur une veine de granit qui laurait obligé à recommencer plus loin. Sa pioche ne toucha la pierre dure du pays quà une soixantaine de centimètres. Jean arrêta de creuser et coucha les morceaux bien emmaillotés dans le trou. Puis il reboucha soigneusement, dama la terre et recouvrit lemplacement avec un empilement de madriers et de morceaux de fer.
Les jours suivants apportèrent leurs lots de nouvelles qui donnèrent raison aux analyses de Jean Cabas.
Pétain se rendit.
De Gaulle se leva.
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Pour la première fois depuis les barbares et les vikings, la région connut donc, loccupation étrangère. Celle-ci fut dautant plus pesante et dure que lennemi, craignant une contre-attaque alliée par la mer, avait fait du littoral tout proche une zone particulièrement sensible. La région rennaise, carrefour de plusieurs axes subissait ainsi une présence dautant plus forte.
Jean Cabas, qui était le plus jeune élu de la commune, et même, de France ! se retrouva désigné, par les nouvelles autorités, maire en titre.
Tout en continuant de gérer dans la pénurie son affaire qui vivotait, il se dépensa alors beaucoup pour ses administrés en général et la ville en particulier.
Cétait un homme adroit et malin ; qui savait plier parfois mais sans jamais en venir à collaborer. Il savait aussi résister dautres fois sans mettre en péril la population et parvenait à aider et favoriser les combattants de lombre. Parallèlement, il s appliquait à opposer autant que possible une inertie de bureaucrate aux désirs de loccupant pour polluer autant que faire se peut leurs décisions et leur action.
Il fut durant toute loccupation une sorte de fusible, qui chauffa certes souvent, et parfois dangereusement pour sa propre sécurité, comme ces jours difficiles quil passa à la kommandantur de Rennes, mais il réussit à sauver quelques têtes, quelques fermes et à faciliter quelques coups de mains sur les installations nazies.
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Le 6 juin claqua dans cette campagne bretonne comme un drapeau qui se déploie !
Les plages étaient à moins de deux cents kilomètres. Les avions qui passaient dans tous les sens pour harceler les colonnes allemandes montant vers le front donnaient un avant-goût de liberté.
Lorsque les Alliés, en venant dOmaha, purent enfin enfoncer leur arme dans le coin du Cotentin, à travers ce fichu bocage qui faisait tant jurer Patton, ils foncèrent sur Avranches pour sinfiltrer vers la Bretagne. Une armée vira vers lest et déferla vers Fougères et Rennes, prenant Mortain à revers. Dimportantes forces ennemies sy étaient retranchées. Il était vital pour les attaquants de les réduire pour ne par garder de poches en arrière des lignes quils avaient pour objectif de déployer vers lAllemagne.
Les combats connurent là une violence accrue. Des unités délite sopposaient avec une grande détermination dans les deux camps.
Pendant cette bataille de Mortain, la petite ville quadministrait Jean Cabas restait déserte. Les Allemands avaient disparu, sans doute retranchés dans Mortain encerclée, mais les habitants se calfeutraient quand même ; craignant les obus perdus, un bombardement par erreur, un accrochage de deux groupes dans la ville même, des représailles
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Jean montait le soir dans le clocher pour apercevoir les lueurs des combats qui illuminaient la colline de Mortain à moins de trente kilomètres de là.
La-haut, il retrouvait le curé. Ils échangeaient quelques mots, appréciant tel ou tel coup pour évaluer la déconfiture allemande tant attendue.
Puis, le prêtre, tout en maintenant sa soutane, redescendait se mettre en prière devant lautel.
Jean Cabas sétait demandé longtemps deux choses : si lhomme de Dieu ne montait voir les éclats de la bataille que pour se motiver avant de sadresser au ciel, et sil priait pour les hommes des deux camps
Mais il ne lui avait jamais posé ces questions.
Ils échangeaient quelques mots, appréciant tel ou tel coup pour évaluer la déconfiture allemande tant attendue.
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Un jour, un de ses ouvriers entra en trombe dans le bureau de Jean Cabas qui travaillait à la mairie !
-« Monsieur Cabas ! Monsieur Cabas ! Venez voir ! ! Les Chleuhs ! Ils arrivent !
Jean suivit lhomme qui redescendait déjà lescalier de la mairie.
Sur la place déserte, Jean Cabas regarda de tous cotés et sétonna :
-« Où sont-ils ? Tu es sur ?
-« Sur la route de Fougères. Ils arrivent.
Lhomme désignait son vélo couché par terre, devant le perron. Il reprit dune voix rendue rauque par lessoufflement :
-« Je ne suis jamais revenu si vite de la forêt ni nai monté la côte à telle allure.
-« On va au clocher pour voir ! lança Jean en partant vers léglise de lautre coté de la place.
Tout en grimpant les barreaux des échelles successives, il se demandait comment allait se comporter lennemi. Les récits des tragédies dOradour, de Tulle et autres exactions récentes étaient parvenues jusque là
Si près du but, ce serait si bête
Du sommet, Jean Cabas voyait la route toute droite qui filait vers la forêt et, au-delà, vers Fougères.
Il ne voyait aucune troupe. Aucun véhicule, aucun soldat
Marcel le rejoignit quelques instants plus tard, sexcusant :
-« Je nai pas pu vous suivre. Vous allez trop vite pour moi.
-« On ne voit rien. Tu es sur de toi Marcel ?
-« Parfaitement sur, Monsieur. Je les ai vus moi-m
Lhomme sinterrompit et souffla en tendant le doigt :
-« Là !
Dun bosquet à lécart de la route, un char gris-vert venait de surgir ! Derrière lui, trottait une dizaine de fantassins aux casques recouverts de branchages. Puis un autre blindé déboucha du bois et traversa un ruisseau dans une gerbe avant décraser une haie de ronces. Ils étaient à six ou sept cent mètres des premières maisons.
-« Ils viennent ici ! sexclama Marcel, lair effrayé
Jean Cabas ne répondit pas. Il sinterrogeait pour savoir quelle attitude adopter ; donner lalerte et évacuer la ville ? Se terrer ? Attendre pour décider ?
Mais vite alors !
Des deux engins quils avaient vus, un seul restait visible ; immobile à lorée du pré, dans lombre des arbres. Les soldats qui sabritaient derrière lui, étaient accroupis et attendaient la reprise de la progression. De la tourelle, un homme émergeait et observait la petite bourgade au travers de jumelles.
-« Baisse-toi Marcel ! ordonna Jean Cabas. Sils nous voient ici, ils peuvent nous prendre pour des tireurs ou des guetteurs et on va prendre un pruneau !
Le second char avait disparu. Jean Cabas tendit loreille. La canonnade sur Mortain résonnait au loin. Ici, les oiseaux, qui ne connaissent pas les guerres, chantaient dans la tiédeur de lété. Jean nentendait pas le bruit caractéristique des chenilles qui aurait annoncé lapproche du blindé disparu.
Et tout alla soudain très vite !
Un vrombissement allant rapidement crescendo retentit derrière eux et sembla un instant envahir le clocher. Les deux hommes rentrèrent instinctivement la tête dans les épaules. Lancien mécano avion quétait Jean reconnut lemballement dun chasseur qui pique, le staccato des canons. Il y eut aussi un bruit quil ne connaissait pas ; une sorte denflammement brusque et un feulement
Ils virent lavion quand il déboucha, à ras du clocher, piquant vers le char. Ils virent les roquettes, arme nouvelle, qui fonçaient plus vite que le chasseur. Ils aperçurent les soldats qui couraient vers le bois.
Un deuxième avion surgit, canonnant. Le char explosa. Les deux appareils remontaient en faisant hurler leur moteur. Ils virèrent très serré et redescendirent en un nouveau piqué.
Jean Cabas vit le second char qui virait sur place pour senfuir vers le bois. Il fila en biais dans le pré vers un portail de bois qui le séparait dun autre terrain où une grange se dressait. Cétait le terrain de Jean Cabas. La barrière vola comme une poignée dallumettes. Le char fonçait vers la grange. Deux explosions soulevèrent la terre devant lui, suivies de deux autres qui soulevèrent la grange dun bloc avant quelle ne seffondre dans un nuage de poussière !
Jean Cabas, incrédule, regardait le tas de gravats fumants qui était sa grange trois secondes plus tôt !
Les avions avaient de nouveau viré et revenaient vers le blindé. Il explosa à son tour.
Marcel hurla :
-« Ca y est ! Ces salauds sont cuits ! Vive les aviateurs !
-« Ma grange aussi est cuite, dit Jean.
-« Cétait à vous la grange ?
Jean Cabas acquiesça.
-« Ah ben merde ! lâcha Marcel.
- Cest la guerre. On est vivant nous, non ? Cest le principal.
-« Dame, oui. Mais quand même
*
Jean Cabas ne put se rendre à ce qui restait de la grange que le lendemain. Il sétait fait accompagner de deux amis et dun de ses cousins qui laidèrent à déblayer. Les poutrelles stockées étaient tordues, les madriers avaient brûlé.
Le buffet, lui, avait été en partie déterré par les roquettes et les paquets emballés étaient dispersés sous les gravats.
Jean Cabas les ouvrit un par un.
Les deux portes avaient reçu des éclats qui étaient fichés dans les sculptures ouvragées, comme des fléchettes dans une cible !
-« Quand je pense que je lai mis là pour être à labri ! Pour le cas où la ville subirait un bombardement et où la maison serait touchée
Et ce fut là le seul dommage matériel que la guerre causa dans toute la ville !
FIN