Lhomme avait accéléré le pas ;comme si quelque chose avait pu faire que son train ne fût pas parti à lheure et quil pût encore lattraper
Mais, une fois dans le grand hall, il avait constaté bien sur que son TGV nétait même plus inscrit sur le panneau lumineux annonçant les départs !
Il avait alors cherché lheure à laquelle était le prochain
Il lui avait fallu ensuite prévenir là-bas quil narriverait pas comme prévu ; quils ne lattendent pas pour rien dans ce froid de canard et quil les rejoindrait à laéroport
Il les avait imaginés un instant, battant la semelle sur le quai dans ce vent du nord qui, depuis une huitaine de jours, glaçait le pays sans discontinuer. Non ! Ils allaient plutôt se réfugier à la brasserie. Dailleurs, il les connaissait ; quel que soit le temps, ils nattendraient sûrement pas sur le quai, mais à la brasserie !
Le TGV filait maintenant à toute allure à travers la plaine de Beauce. Lhomme remarqua que la platitude que lon prêtait à cette région nétait pas si réelle. En effet, le moutonnement des vastes parcelles labourées, piquetées ça et là de rares bosquets et plantées, de loin en loin, de poteaux à haute tension, faisait successivement paraître et disparaître les fermes, les boqueteaux et les villages ; prouvant ainsi lexistence dun relief bien réel. Un moment, même, dans le lointain, il crût apercevoir fugacement ce quil voulut prendre pour les flèches de la cathédrale de Chartres
Et soudain, le train freina !
Lhomme dut se retenir à la tablette devant lui tant larrêt était brutal. Un passager qui marchait alors dans lallée se trouva projeté en avant et sarrêta sur les genoux dune honnête femme qui lisait un livre au bandeau rouge.
Il y eut des protestations et quelques cris, puis se mêlant aux crissements aigus des freins maltraités, des réflexions peu amènes où se mêlèrent la qualité, les grèves et les retards divers. Ressurgirent alors toutes les vieilles rancurs contre ce service public !
La rame était arrêtée au beau milieu de nulle part.
Après le fracas de la course à trois cents kilomètres à lheure, le silence soudain avait une texture curieuse
Les passagers, surpris par ce calme impromptu, parlaient dailleurs aussi fort que linstant davant, lorsque le train vrombissait encore.
Seul le ronronnement de la climatisation se faisait entendre.
Les haut-parleurs grésillèrent et, après quelques excuses, une voix annonça que « le train était stoppé en pleine voie et quil était interdit douvrir les portes et de descendre »
Ceci relança quelques réflexions douces-amères.
« Comme si on allait aller se promener ! Par ce temps !
« Ou partir à la chasse
« Ils croient peut-être que lon va descendre pour pousser !
La voie était, des deux côtés, longée par une clôture de grillage derrière laquelle des champs labourés montraient une terre grasse et foncée. Dans lun dentre eux, un gros tracteur vert tirait un ensemble brillant de cinq socs qui fendaient la terre, la retournait et laissait un sillon luisant
Des corbeaux suivaient la puissante machine en picorant tout ce que la terre leur offrait.
Lhomme sabandonna dans la contemplation du paysage. Dans le lointain, un immense silo à grain, fait de plusieurs cylindres, se dressait à lécart dun village. Un fin clocher lui faisait le pendant. Comme son regard suivait lhorizon, passant du silo à un bois, puis à une ferme massive, puis, plus loin, à un autre silo, il finit par revoir la toiture verte et les deux flèches qui se détachaient sur le bleu pâle de ce ciel dhiver. Cétait donc bien la cathédrale de Chartres !
Le temps passa.
Le train était toujours arrêté et navait même pas repris une lente marche à vue. Le tracteur vert avait disparu, avalé par un repli de limmensité du champ quil avait entaillé en longues stries fumantes. Les corbeaux étaient restés, parsemant de taches noires les mottes fraîchement retournées dans lesquelles ils trouvaient une pitance.
Lhomme se demanda quelle heure il pouvait être.
Il calcula ; une demi-heure de retard à larrivée, une heure dattente pour le TGV suivant, un peu moins de deux heures de trajet depuis le départ
Sachant que le TGV initial partait à 8 heures 30
Il devait être aux alentours de midi. Si le train repartait maintenant, ils seraient à Paris à douze heures trente environ ; le temps de sauter dans un taxi ; cela le mettait à Orly vers treize heures
Il navait pas de bagages, donc embarquement rapide. Pour lavion de quatorze heures trente, cétait bon. Il allongea les jambes devant lui et regarda de nouveau la campagne pelée. Des traces de gelée blanche subsistaient dans le fossé bordant le chemin de terre qui longeait la voie. Le long de son épaule, la vitre était glacée. Au dehors, les herbes grillées par le gel étaient agitées par le vent.
Il avait faim. Normalement, il aurait dû manger avec ses amis en arrivant
Ils avaient ri tout à lheure, quand il leur avait annoncé son retard et sa panne doreiller.
Il songea que la voiture-bar était à coté
Le contrôleur apparut. Il ne manquait pas de cran car ce fut aussitôt une reprise des hostilités et, même, des remarques parfois désobligeantes. Le préposé ne perdit pas son sang-froid ; ignorant les réflexions déplacées, répondant poliment et calmement aux questions, donnant les informations quil avait et renseignant ceux qui avaient des correspondances à larrivée. Quand il quitta la voiture pour aller affronter la suivante, les commentaires sur ce désespéré qui sétait jeté sous un autre train depuis un pont, bloquant ainsi tout le trafic, occupèrent un moment plusieurs passagers.
Lhomme imagina cet inconnu qui avait eut assez de courage pour enjamber le parapet, attendre larrivée sifflante dun TGV et se décider juste au bon moment pour se faire happer et ne pas rebondir sur le toit de lengin
En attendant, à cause de lui, plusieurs trains étaient arrêtés en rase campagne pour encore on ne savait combien de temps ! Mais, paix à son âme !
Lhomme refit ses calculs ; Il ne fallait pas quils restent ici plus de trois quarts dheure sinon, son avion serait manqué lui aussi !
Un avion passait justement, très haut, rayant le ciel dun fin trait blanc. Lhomme le regarda, point scintillant qui traçait sa route vers le Nord. Tout-à-lheure, ce serait son tour. Mais lui, irait vers louest
Il ferma les yeux. Le calme était revenu dans la voiture.
Sendormit-il ? Il nen était pas sûr. Quand il ouvrit les yeux, ils navaient pas bougé. Dans le ciel, deux autres avions étiraient chacun leur fil blanc.
Le train démarra enfin doucement et reprit sa marche à petite allure. Lhomme regardait le paysage proche ; une route déserte qui, émergeant de sous la voie, la longea un instant avant de disparaître dans un bois. Un grand silo, le long duquel ils avancèrent au pas. Un village au gros clocher carré. Une gare, avec des wagons de ballast stationnés près de machines dentretien jaunes
Et puis la voie descendit entre deux hauts talus. Les freins grincèrent et la rame sarrêta de nouveau. Cette fois, dans la tranchée, il ny avait rien à voir ! il restèrent là encore longtemps au grand dam des passagers.
Le voyage se poursuivit ainsi au ralenti, entrecoupé darrêts fréquents avant quune vitesse plus normale pût être prise. Aux abords de la capitale, le TGV eut encore des à-coups et dût encore stopper deux ou trois fois dans les entrelacs des multiples itinéraires de la gare Montparnasse.
Quand enfin les portes souvrirent sur le quai, lhomme put apercevoir une pendule qui marquait treize heures ! Pour lavion, cétait donc aussi râpé ! Il se hâta vers le bout du quai pour chercher la station des taxis. Il apprit alors quil devait rebrousser chemin sur le même quai pour monter à létage supérieur où se trouvaient les autos. Un moment, il pensa renoncer, aller sasseoir dans une brasserie, y téléphoner à ceux qui lattendaient maintenant sans doute à laéroport et leur dire que trop de choses se liguaient contre ce départ pour lequel il ne parvenait pas à être à lheure. Il pourrait manger aussi, tiens ! Car il avait cette fois franchement faim !
Il parvint en haut des marches, chercha un panneau qui lui indiquât le chemin des taxis, passa des portes vitrées et se faufila entre des poteaux nickelés qui faisaient serpenter la file dattente jusquà la tête de station. Il dut alors attendre que les quelques autres clients devant lui embarquent, puis quune voiture arrive. Quand enfin il put sinstaller dans une auto conduite par un asiatique rigolard il put dire :
« A Orly-Sud sil vous plait !
« Vous avez de la chance ! Ca roule bien aujourdhui.
Il naurait plus manqué que cela !
Mais cela se dégrada à cause dun accident sur lA6. Comme ils étaient pris dans le flot, ils durent suivre. Le chauffeur, sans doute débrouillard dans Paris intra-muros, nétait pas aussi familier de la banlieue ; il lexpliqua dailleurs, en précisant quil ne saurait aller plus vite en changeant ditinéraire car il ne connaissait pas cette banlieue-là ! Quand enfin, il parvinrent en vue de laéroport ils se trouvèrent de nouveau arrêtés : Le long de la route, nombre de gens chargés de bagages allaient à pied. Lhomme paya alors et entreprit den faire autant. La pendule, dans le taxi indiquait quatorze heures cinquante quand il en était descendu.
Cinq cents mètres plus loin, les CRS refoulaient tout le monde ; laéroport était inaccessible car lavion de quatorze heures trente pour les Etats-Unis avait explosé au décollage !
Assis sur le bord du trottoir, lhomme-en-retard-depuis-le-matin mit plusieurs minutes à réaliser
FIN