Tendu comme un arc. Pas la chaude colère qui flambe sans détruire le moindre ennemi, non. La communion est solennelle. Un grondement
qui vient de si puissants ancêtres quil foudroie les adversaires et glace les curs. Je sens quils sont là, lunivers me montre la porte. Les guerriers autour de moi balancent leurs bras puissants, lancent des éclairs et des incantations magiques. Le soleil de feu dun ciel de sang maccompagne fraternellement sur le terrain de chasse. Je croyais pourtant connaître ce moment par instinct. Le vent ne sert quà faire décoller nos chants de folie. Je vais ouvrir les yeux en grand, fixer ladversaire, rien que moi et lui, avant que la grande cataracte du monde commence à dévaler.
Du courage, des torses cambrés, du respect. Lombre de ma tenue qui sétend sur lémeraude du champ. Un seul combat où je suis quinze. Un ballet. Une brume, au lointain, qui bouche lhorizon en masquant les angoisses. Un instant éternel et farouche.
- « Maui, plonge ton hameçon ! »
- « Ruapehu le tonnant, si tu me donnes la victoire, je
toffrirai mon sang, couvert de la coiffe des anciens ! »
Un mouvement dans la foule. Quelle importance
La lumière décline. Peut-être est-ce le panache blanc du vieux Tongariro ? Vraisemblablement, non
Victoire ou déshonneur, le destin choisit un chemin et me questionne. Je ne redoute rien, que la colère des dieux. Je redresse la tête qui tambourine plus fort que cent mille tambours de force.
Ka mate Ka mate !
Cest la mort !
Cest la mort
Ka ora Ka ora !
Cest la vie !
Cest la vie !
Ka mate Ka mate !
Cest la mort !
Cest la mort
Ka ora Ka ora !
Cest la vie !
Cest la vie !
Ka ora
hurlé par quinze gueules. Ca ne peut que tuer lorgueil de lennemi mais le respect est là
Jai toujours aimé la voix de mes frères, même quand le chagrin me coupe les jambes. La danse me fait léger, je repars en arrière, aux temps des ancêtres valeureux où lhomme était craint des fauves.
Cétait à laube du monde. Ils étaient des millions, tous unis, comme un unique guerrier. Ils attendaient quelque chose ou quelquun. Jétais un cri dans la montagne. Je bondissais ! Je navais nulle peur, nul désir. Ka mate ! Ka Ora ! Cétait merveilleux, un diamant dans lespace, nous étions vivants
En attendant les grandes nuits de victoire, nous bondissions. Des combats qui marquaient les saisons, mais nous étions éternels. Honte aux lâches et aux poltrons ! Quil soit mille fois perdu ! Honte à celui qui se rend ! Il quittait la tribu, le monde des humains. Jétais un homme sage et les femmes mécoutaient raconter le chant des vents du large. Terre sacrée, lacs démeraude et que vive le clan Whanganui .
Tenei te tangata puhuruhuru !
Voici lhomme au-dessus de moi !
Nana i tiki mai whakawhiti te ra !
Qui me donne la force de vivre !
Des combats qui marquaient les saisons. Et, jour après jour, sans que je men aperçoive, jai commencé à danser
La foule, là-bas, se concerte sans un mot prononcé. Valeureux Tana Umaga les inspire, les bienheureux.
Jai renoncé à tout, même à revoir Aotearoa, le pays du long nuage blanc. A la gloire, même elle vous fait comprendre quelle nest quillusion éphémère. Jai renoncé à tout sans un regret aucun. Des pas scandés qui mont levé de la terre aride. Comment pourrai-je oublier mes racines puissantes sur la pelouse des duels ? Tenei te tangata puhuruhuru ! Voici lhomme au-dessus de moi !. Pourquoi accepterai-je vos existences entravées aux piloris du confort ? Pourquoi gaverai-je mes enfants de clichés touristiques ? Aujourdhui, je suis debout et je danse. Ils sont fiers de moi. Ils ont le courage des aïeuls et la sagesse du monde. Pourquoi courberai-je léchine dans ce monde mercantile, gavé de poudre dos ? Ka ora ! Cest la vie !
Lesprit du pays mhabite, je suis pierres, lacs, rivières, volcans
Tongarino, le matin du monde
Le soleil de feu se plonge dans la mer. Il est temps. Je suis aussi massif que le marteau des dieux. Je tourne vers les quatre vents dans quelques instants, que je meurs ou non, je serai un autre. Javais droit à cette minute depuis la nuit des temps. Et la voilà qui sannonce. Le ciel est le toit de ma maison. Tout est possible
Ka mate ! Cest la mort !
Une cérémonie ? Ca y ressemble
Des claquements de mains, terribles et monstrueux. Encore le sang qui cogne dans les artères furieuses. A quoi bon résister, nous sommes inexorables
Et chaque engagement sera pire que le précédent.
Mes compagnons sunissent, ne forment quun seul corps. Ranginui, dieu suprême laisse couler deux larmes qui forment des rivières. Whanganui et Waikato vont laver nos blessures.
Je le remercie dun sourire, je ne connais pas la peur, mes quinze corps vont partir à lassaut
Le coup de sifflet retentit dans le stade immense, si nos maillots sont noirs, cest que nous portons le deuil de nos adversaires
A hupane kaupane
Toujours plus haut, pas à pas
A hupane kaupane whiti te ra !
Toujours plus haut, vers le soleil !
Je suis debout, vivant
Je suis un Maori.
Que le match commence
Pascal Dufrenoy