- « Dépêche-toi, dit Darrieux, active ! Voilà le garde
»
Cest la pluie qui nous dissimule. Il est bien trois heures, pour sûr. Pas dautres moyens que de nous vautrer dans la terre fangeuse. Je vois que tout fonctionne dans une sérénité totale, sauf langoisse que doit inspirer la pêche aux engins pour tout braconnier qui se respecte.
Se planquer dans un bosquet, cest lenfance de lart, cest même assez marrant et mystérieux dans un beau buisson touffu et sombre. Mais cette boue collante nest pas vraiment le tapis rêvé. Très noire par lapport de tourbe, elle se plaque goulûment sur nos faces blafardes. A moins de nous faire piétiner enfin, de crier, éternuer, bouger, nous sommes invisibles aux yeux des autorités. Les pas sonnent déjà sur le chemin de hallage qui borde la Gaville. Je reconnais la silhouette fluette de « Quinze Grammes » : le garde à la corpulence et au charme gracile dun petit rat de lopéra !
Il y en a pour un moment. On senrhume ici ! De la boue plein nos poches. On se liquéfie, on sincorpore à la glèbe. Je pense à larrestation, mais quelle aubaine pour « Quinze Grammes ». Voilà Darrieux qui bouge, Oh là ! Cesse donc ! A chaque seconde, les pas se rapprochent.
Pas moyen dy couper, on y a droit. Ciel pur, pas de lune. A ne sortir ainsi que par des nuits sans lune, je ne la connais plus, triste existence dun braconnier professionnel. Si les collègues savaient seulement où lon pêche, çà leur donnerait des vapeurs. Peut-être que sils connaissaient nos coups, la Jacquerie en enverrait quelques uns pour nous piquer la place.
Bon ! Voilà Darrieux qui gigote de nouveau, il refuse les bains de boue, pauvres rhumatismes
Quinze Grammes » ne marche plus sur le chemin ; je le soupçonne de se planquer, histoire de voir venir, sale engeance !
Darrieux fait de durs efforts pour calmer sa danse de Saint-guy, au moins pour la contrôler, de concert avec les branchages agités par le vent.
Si on se fait ferrer aux pattes ici par le mariole, les présentations seront vite faites, on nous conduira promptement au tribunal des grimaces et zoup ! En avant la musique ! Et voilà la brume vent qui se met de la partie. Déjà quinze minutes de passées, mais voilà que me prend une terrible envie de rire. Cest le bouquet, un agité et un comique, vous parlez dun western !
Le garde pêche réapparaît et finalement séloigne, tranquillement
Nous attendons encore cinq minutes et nous nous extirpons de cet infâme cloaque, boueux, crachant, gluant de tourbe et de feuilles mortes. Nous sommes tout content de nous retrouver debout, le regard joyeux dans nos figures crasseuses.
Darrieux sébroue, avance sur le chemin et guette dans le silence. Le « Quinze Grammes » sest évanoui dans la nuit. Darrieux suppose quil va revenir. Le moment est mal choisi pour récupérer les filets, m
des filets neufs. Tant pis ! Faut y aller !
Penchés vers la rive, nous attrapons les filins, et tranquillement, comme un dimanche, nous tirons les engins à nous.
Notre association fonctionne à merveille, Darrieux est une pointure, nous voici à pied duvre et
Rien dans les mailles
Dans notre précipitation, le filet sest ouvert, triste nuit
Je me relève, métire un peu, planque le fourbi dans un taillis voisin.
- « Tu parles dune équipée, saleté de garde, il ne dort donc jamais. On peut dire quon na pas le pot
Il veut nous chopper la hyène
»
- « Bien, bien, cest parfait, la Jacquerie va se foutre de nous demain, et elle aura raison. Notre réputation va en prendre un sale coup. »
On se sent un brin penauds, après un coup de déveine de cette espèce, il ne reste plus que nos yeux à essuyer, poisseux quils sont
Pourtant, on a parfois limpression que certains génies malicieux nous inspirent. Darrieux sexclame :
-« La Tonne, la Tonne de purin, dans le champ à Frémaux. Si on allait la déverser sur son clair logis à cette arsouille ! »
Nouveau parcours en catimini, plongés dans lobscurité. Heureusement, le chemin est en pente, et le tombereau pas trop rouillé. Arrivés derrière la maison, nous jetons discrètement un regard. En face, près de la façade, javise la gouttière de la cuisine. Arrêt Buffet ! Il faut se boucher les narines et fermer les mâchoires, çà pue, cest autre chose, lâpreté du fumier a quelque chose de diabolique
Bien tassée dans la gouttière et aux alentours, londulante puanteur se déverse dans le jardin de la maisonnée de notre tourmenteur.
A nous les honneurs
Belle opération de commandos
Victoire
« Quinze Grammes » va en crever !
Dun seul coup, lhorreur
un chien, grand, furieux, maigre comme une bicyclette détale après nous. Le garde na jamais eu de cador, on réfléchit plus, on court
Passés de lautre côté de La Gaville, Brr
Elle est pas chaude
on entend plus rien, on sarrête, le molosse a renoncé. En sébrouant, Darrieux se fout à rigoler
- Camarade ! On sest trompé de gouttière et de jardin, le chien, cest celui du curé ! »
Vers lhorizon blanchâtre, le soleil rouge est monté, dans le matin naissant, à laube dune journée claire, deux grands pendards rient à gorge déployée
Loos, le 9 février 2005
Pascal Dufrenoy