Le notaire arriva le dernier, mais à lheure dite.
Le directeur de lagence bancaire le salua et le présenta aux quatre personnes -deux hommes et deux femmes- qui, arrivés depuis vingt minutes, piétinaient dans le hall de la banque en ne cachant pas leur impatience.
Cétaient les héritiers. Ils navaient pas dit un mot depuis leur arrivée. Le banquier avait remarqué quils sétaient à peine salués entre eux.
Lhuissier et le serrurier, assis sur des fauteuils bas, avaient attendu en discutant à voix basse. Ils avaient lhabitude de travailler ensemble et se connaissaient donc et avaient toujours des choses à se dire
Lhuissier regardait sa montre lorsque le notaire entra dans lagence.
Maître X
leur serra la et vint aussi saluer ses clients.
Tout le monde étant présent, le banquier invita alors les deux couples à le suivre, et tous lui emboîtèrent le pas pour sengager dans lescalier qui menait aux sous-sols.
La salle des coffres était fraîche après la chaleur du hall et de la rue. Cette année là, Juillet soufflait une haleine infernale.
Les femmes frissonnèrent en arrivant devant la grille que le directeur était en train de se faire ouvrir par un de ses employés ; un petit homme chauve, sans doute proche de la retraite, qui portait ses demi-lunettes sur le bout du nez et, par dessus, il regardait les gens et les choses dun regard toujours un peu étonné. Lorsque la grille fut ouverte, il fit demi-tour et remonta dans lagence.
Ils entrèrent dans la salle vivement éclairée par des néons.
Les quatre murs étaient recouverts de compartiments blindés. Trois formats de portes, dun même beige maronnasse, découpaient les parois. Le plafond était plus bas que dans une pièce normale et un sentiment dexiguïté, voire décrasement prenaient parfois les clients.
Sur chaque porte, les luisantes molettes nickelées et les deux trous de serrures ponctuaient régulièrement ce quadrillage monotone.
Au centre de la salle, au pied dun pilier en béton, il y avait une table sur laquelle trônait un stylo enchaîné à un socle de plastique noir. Deux chaises se faisaient face. Dans un coin, un escabeau sur roulettes, pour accéder aux compartiments les plus hauts, était rangé
« Cest le 25, dit le directeur à ladresse du serrurier en désignant une porte du petit format.
Celui-ci posa sa caisse à outils au sol.
Lhuissier sortit un bloc de sa sacoche et se tint prêt à noter.
Le notaire rappela que « nous sommes ici pour procéder par-devant Maître X
qui en attestera, à louverture du coffre N°25, en la succursale de la Banque Moderne. Lequel coffre était loué par Monsieur Y
, décédé. Ouverture faite à la demande et en présence de ses héritiers naturels et désignés ; Mesdames et Messieurs Ginette, Marcelle, Paul et Jacques Y
»
Il se recula dun pas et fit un signe au serrurier. Le petit bonhomme sortit une perceuse dans laquelle il introduisit un foret et sapprocha de la porte dacier où le chiffre « 25 » était sérigraphié en doré rehaussé de noir.
Lhuissier, le notaire et le banquier étaient alignés sur un rang et commencèrent alors de prendre leur mal en patience ; habitués de la procédure et sachant déjà le temps que cela prendrait, ils nosaient se mettre tout de suite à bavarder par égard pour les héritiers et les convenances.
Lhuissier avait commencé de prendre des notes dans le but de rédiger lacte qui authentifierait lopération. Maintenant, en quelque sorte désuvré durant que le serrurier travaillait, il crayonnait sans but sur son bloc ; des lignes, des carrés, des ronds
Le banquier se pencha vers lui et chuchota :
« Si vous avez une minute, Maître, après, jai des documents à vous remettre.
Lhuissier acquiesça sans répondre.
Les quatre héritiers sétaient regroupés dans un des coins de la salle des coffres. Aucun nétait client ici, ni même dans une autre succursale de la Banque Moderne. Aucun nhabitait dailleurs la région. Sans doute était-ce les raisons pour lesquelles le banquier et le notaire ne sintéressaient pas plus à eux
La perceuse avait des stridences, des à-coups et des grincements lancinants de roulette dentaire. Une odeur dhuile et de métal chauds sétaient répandus dans la salle. Des gouttes de sueur coulaient sur le visage du serrurier. En travaillant, il avait un tic qui lui faisait passer et repasser la langue sur sa lèvre inférieure. Depuis quil était enfant, à chaque fois quil sappliquait, sa langue allait et venait au dessus de son menton. Avec la poussière que projetaient ses outils, elle finissait par dessiner une trace blanchâtre et humide sous sa bouche.
Lune des femmes ; grande et sèche, lair dune vieille fille, regarda sa montre avec agacement. Elle portait une montre dhomme au bracelet de cuir.
« On ne peut pas fumer ? demanda-t-elle tout haut, énervée.
Le directeur de lagence sexcusa.
« Non Madame. Cest interdit dans les lieux publics.
La femme haussa les épaules.
« Pauvre France ! maugréa-t-elle.
Un des hommes -un chauve dont le crâne luisait sous léclairage crû- sadressa aux autres et senquit à voix basse ;
« Vous pensez quil y a quoi dedans ?
Lautre homme -un gros qui sépongeait sans cesse- eut une moue qui signifiait quil nen savait rien ou quil sen moquait ; on ne savait pas bien ; mais il ne répondit pas.
La grande femme sèche dit, à voix basse également, mais un plus haut car elle était énervée :
« Aucune idée. Je ne lavais pas revu depuis vingt ans. Je ne savais dailleurs même pas quil avait un coffre
Jespère seulement que ça ne va pas encore trop durer ; jai un train à prendre, moi ! Pour un professionnel, ça devrait aller plus vite, non ! rajouta-t-elle en toisant le serrurier tout près.
Celui-ci lignora : il avait lhabitude de ce genre de récriminations dans de telles circonstances. Il mettait cela sur le compte de lémotion
.
La dernière femme -une rousse très maquillée- répondit tout bas à la première femme avec un sourire moqueur :
« Tu peux repartir maintenant Ginette, si tu veux !
Ginette leva les yeux au ciel en soufflant.
« Toujours aussi pleine dhumour ! répondit-elle. Cest vrai que toi, ton métier te laisse ton temps. Tu portes ton fonds de commerce avec toi
Le chauve coupa la dispute qui naissait et chuchota :
« Cest vrai que nous faire venir pour ouvrir un testament qui ne parle que dun coffre, cest un peu cavalier je trouve ! Mais ce nest pas le lieu pour nous disputer.
La rousse reprit à voix basse :
« Il y a quand même la maison quil nous laisse...
« Tu parles, sexclama le gros en baissant le ton et en passant son mouchoir entre son col et son cou. Cinquante mètres carrés ! Pour nous quatre, ça paiera à peine les frais ! Cest juste le fisc qui va se goinfrer !
« Et en plus, elle est vide cette baraque ! On se demande ce quil faisait de son argent ! glapit la grande maigre qui se retenait de ne pas parler plus fort.
« Et le fisc est le principal héritier dans ce pays ! conclut-elle avec amertume.
Le silence retomba entre eux. Le serrurier tapait maintenant sur un burin.
Le banquier, le notaire et lhuissier étaient rapprochés les uns des autres et, puisque les héritiers ne se gênaient pas, ils papotaient maintenant eux aussi à voix basse.
Il y avait un match de rugby important le lendemain. Une victoire de léquipe locale dans ce championnat mènerait peut-être la ville vers une notoriété télévisuelle dont les notables brûlaient darracher des morceaux. Cétait dailleurs le sujet de conversation de toute lagglomération et tous, connaisseurs ou pas, avaient un avis, un conseil, la solution et la bonne méthode pour gagner
Le serrurier avait repris sa perceuse et les effluves chaudes de métal huilé, tenaces, revinrent instantanément.
La grande femme sèche regarda encore sa montre et souffla ostensiblement. Le chauve lui dit tout bas :
« Ca ne sert à rien de sénerver.
Et il ajouta avec un sourire pour détendre latmosphère :
« Cest même rassurant, car si on ouvrait les coffres forts aussi facilement, ce serait inquiétant.
« Si tu savais comme je men fous ! Moi, je nai pas de coffre ! rétorqua-t-elle.
La femme rousse demanda doucement à lhomme chauve :
« On va partager tout de suite ce quil y a dedans ?
Tous se regardèrent alors, soudain intéressés.
« Je ne sais pas, chuchota lhomme . Cela doit dépendre de ce quon va y trouver.
« Comment ça ? demanda une des femmes.
« Eh bien ! Si ce sont des billets, peut-être le notaire peut-il partager immédiatement car cest simple. Si ce sont des actions par exemple, ou de lor, il faudra alors les évaluer et ce sera plus long sans doute
Je ne sais pas bien. Et puis, il y a les frais, les taxes, les impôts
« Ah ! Ca, ils ne sont pas les derniers ni les plus mals servis ceux-là ! recommença de vociférer Ginette.
« Moi, ça me fait un peu peine murmura la rousse ;
Ginette la toisa avec un air de mépris.
« Quest-ce qui te fait peine ? Les impôts ? demanda le gros qui pliait son mouchoir.
« Ben, tout ça
Non, pas les impôts !
Ca me fait juste penser au Tonton.
La grande sèche sesclaffa :
« Mais tu ne lavais pas revu depuis des années le tonton !
Elle baissa le ton ;
« Tu ne lui écrivais même pas !
« Nempêche. Je laimais bien
Quand jétais petite, je suis venue passer des vacances chez lui
Il était gentil, avait repris rêveusement la rousse, les yeux dans le vague de ses souvenirs qui étaient remontés à la surface.
« On y est tous venus en vacances, répondit le gros en riant. Moi, je me souviens surtout quil ma botté le cul plus dune fois ! Je ne me rappelle pas de lui comme dun gentil !
Ginette pouffa et linterrompit en grinçant :
« Tu devais les mériter les coups de pied au cul ! Tu lui bouffais ses ufs à peine pondus... entre autres !
« Comment tu le sais ? sétonna lhomme à voix basse.
Elle eut alors son premier sourire de cette après midi là.
« Parce que je tai vu, pardi !
Et elle ajouta perfidement en regardant les autres par en dessous ; ils durent faire un effort pour entendre :
« Comme jen ai vu dautres !
« Et quest-ce que tu as vu dautres ? demanda le Gros, les sourcils froncés.
« Ah ! Si on te le demande, tu diras que tu nen sais rien !..murmura la femme. Il y a CE que jai vu et il y a
QUI jai vu !
Et des fois
ce nétait pas beau !
« Et qui as-tu vu ? souffla quelquun.
La Rousse et le Gros sétaient rapprochés, les sourcils froncés aussi.
Le banquier, de là où il était, observait du coin de lil et cherchait à entendre par-dessus les bruits que faisait le serrurier et les chuchotis du notaire. Il sentait bien planer une dispute, une mésentente qui pouvait mettre un peu danimation dans cette après-midi morne et banale.
Mais la discussion semblait maintenant se tarir soudain ; la grand Sèche, quil avait repérée comme plutôt virulente, se contentait de sourire. « elle a le sourire qui hait » se dit le banquier- et les autres, après sêtre écartés avec un bel ensemble, gardaient maintenant leur visage renfrogné
A ce moment, le serrurier se redressa en se massant les reins. Du bout du pied il repoussa ses outils encore au sol vers la caisse en métal pour dégager les abords et prévint :
« Jy suis Messieurs-dames !
Et sadressant au notaire, il ajouta :
« Maître, le coffre est ouvert. Vous navez quà tirer.
Lhuissier avait repris le bloc-sténo quil avait posé sur sa sacoche par terre et sétait avancé. Le directeur de lagence ne bougea pas. Maintenant quon arrivait au terme de lopération, il était pressé den finir ; trois dossiers urgents lattendaient
et aussi la petite secrétaire à laquelle il faisait miroiter un avenir professionnel brillant
en échange de quelques câlineries le soir entre les étagères métalliques des archives.
Les quatre héritiers sétaient soudain rués.
Le notaire, la main sur le battant encore fermé se tourna vers lassistance pour vérifier que tous étaient prêts et attentifs.
Chacun, à différents titres, retenait son souffle ; tout était encore possible
Lhuissier aimait ces instants ; la nature humaine se révélait. Il avait vu des héritiers, âpres au gain, qui se montraient hagards et frénétiques lorsque dautres continuaient de pleurer comme au cimetière
Ce jour-là, ils étaient plutôt dans la catégorie qui se demandait «combien ? ».
Le notaire aussi aimait ces moments. Mais, lui, les vivait comme un cabotin.
La main sur la porte du coffre, il faisait durer le plaisir et ménageait ses effets. Comme sil entrait en scène. Il jaugeait alors son auditoire
Et il était en représentation.
Le banquier, quant à lui, à ce moment, avait même oublié les trois crédits à monter et les jolis seins de Noémie. Pour linstant !
Cest comme une vie un coffre-fort ! Peut-être parce que cest un être humain qui se cache dedans...
Les professionnels présents savaient que lon trouve toujours dans un coffre les faiblesses, les vices, les marottes, les passions, les goûts, les amours et les envies de son propriétaire
Tout le monde imagine dans les coffres, les timbres et lor. Les papiers de famille et les titres, les tableaux de maîtres que la famille ne soupçonnait même pas !
Mais, lhuissier, le serrurier et le banquier avaient tous leurs anecdotes vécues sur le sujet : Parfois, cest une collection de bouquins de cul que lon trouve... Ou des petites culottes usagées
avec, quelquefois, les capotes adéquates !!
Dautres fois, ce sont des manuscrits originaux décrivains ou de musiciens
Ou bien, encore du papier ; mais de vieux journaux inutiles ! Des billets de banque quelquefois, oui
mais périmés !
ou non, cest selon !
Et puis aussi, au hasard, des trains électriques, lintégrale dElvis en trente-trois et quarante-cinq tours, des vieux bocaux de pâté, des pots de yaourts vides, des pièces de un et deux centimes de francs
Tout ! Même linimaginable, on peut trouver de tout !
Et, des fois, plus souvent que lon croit dailleurs, tout simplement, rien !
Ce jour là, dans le coffre N°25, les témoins aperçurent un document.
Un document tout seul.
Dans lespèce de grotte qui exhalait encore des senteurs dhuile tiède où le notaire était en train de braquer le rayon dune lampe de poche, il ny avait quun seul document !
Le coffre en paraissait presque plus grand.
Cétait un plan qui occupait le compartiment N° 25. Un vulgaire plan darchitecte. Un bleu, comme on dit dans ce métier !
Tandis que le notaire dépliait le document de papier épais qui craquait, la grande femme sèche sexclama :
« Mais cest le plan de la maison quil nous laisse !
Tous entouraient le notaire qui avait déployé le plan et ils regardaient avec des sentiments divers les lignes et les côtes inscrites sur le papier bleuté.
La femme rousse éclata de rire en ramassant son sac et son foulard :
« Le Tonton a toujours eut le sens de lhumour ! Allez ! Je me casse ! La représentation est finie ! A jamais tous !
Et elle quitta la salle.
Ses pas dans lescalier et son rire retentirent encore.
Tout le monde se détourna alors du coffre vide pour se préparer à quitter les lieux.
Lhuissier avait tout noté. Il rangeait maintenant ses affaires.
Le banquier et le notaire avaient dorénavant dautres choses bien plus urgentes et importantes à faire.
« Je passe par votre bureau, disait lhuissier.
« Il ny en a pas pour longtemps, Maître. Jai dailleurs un rendez-vous dans cinq minutes
Et ils poussaient en même temps, mine de rien, les héritiers vers la sortie.
Quant à ces derniers, qui nhéritaient de rien de plus, ils se souvenaient soudain quils avaient une famille quelque part ou un patron qui navait donné « qu un jour pour affaires familiales». Il leur revenait alors, dun coup, quils devaient reprendre la route ou un train pour partir avant la nuit et rentrer chez eux
Tout le monde était désormais pressé et saffairait pour remonter vers le jour et la touffeur de lété.
Le serrurier, lui, devait encore remettre le coffre en état car celui-ci serait reloué au plus vite. Il resta donc seul dans la salle des coffres pour entreprendre les réparations.
Quelques temps plus tard, à quelques centaines de kilomètres de là, le serrurier acheta le château qui dominait le village où il était né, au fin fond dune magnifique vallée du centre de la France.
Il déménagea alors et quitta sans éclat la ville où il travaillait depuis des années. Il y avait fait courir le bruit quil partait en retraite. Il organisa dailleurs un simple repas dadieu avec ses meilleurs clients, dont lhuissier. Ceux-ci lui offrirent un nécessaire pour la pêche en mer car il avait raconté à tous quil se retirait au bout de la Bretagne pour pêcher le bar et les dorades
Mais il avait gardé son métier quil pratiquait maintenant en dilettante.
Il se rendait chaque matin à son atelier en Rolls et cela lui procurait tous les jours un plaisir proche dune jouissance
Mais cétait tous les matins quil goûtait le plus grand plaisir : En se réveillant et en repensant à cette après-midi dans la salle des coffres de la Banque Moderne
Après avoir, comme les autres, regardé par-dessus lépaule du notaire le plan trouvé dans le coffre, une fois tout le monde parti, il avait remis le coffre en état.
Puis, deux jours plus tard, il était allé trouver le notaire et lui avait expliqué que, pour implanter son atelier
pour ne plus être en pleine ville
pour investir
Bref ! Il avait racheté la fameuse maisonnette aux quatre héritiers !
Ceux-ci avaient été trop heureux de trouver un gogo qui leur rachetât une telle masure.
Alors, à chaques endroits marqués sur le plan, il avait trouvé les lingots, puis les titres au porteur, puis les tableaux et, enfin, les monnaies anciennes qui avaient fait désormais de lui un homme immensément riche ! Il navait gardé que les très grands crus pour arroser ça chaque dimanche
Mais il se demanda toujours comment, ce jour là, personne navait aussi remarqué, comme lui, sur le plan, les annotations, certes très discrètes, qui indiquaient les cachettes du Tonton Y
FIN