Je quittais Buenos Aires sans ramener le moindre souvenir pour ma soeur passionnée de culture sud-américaine et un brin de mauvaise conscience associé à quelques minutes davance me firent franchir le seuil dune boutique avant de prendre la direction de laéroport: Souvenirs túristicos.
Menue, le visage dévoré par les rides et pourtant encore pur comme celui dune adolescente effarouchée, Ana attendait le passant sous un air conditionné fatal pour son rhumatisme lancinant. Les clients appréciaient cette bouffée de fraîcheur qui les soulageait pendant quelques minutes de la chaleur humide qui régnait au dehors. Beaucoup dailleurs navaient aucune intention dachat et franchissaient la porte dans le seul but de prendre le froid. Bonjour madame, au revoir madame, merci pour le bol dair frais, désolés, mais cest la fin des vacances et on na plus de sous!
Son regard sombre qui contrastait avec une peau si transparente me figea. Jy voyais couler des larmes qui remontaient à lépoque où elle avait lâge que javais ce jour-là. Je fus frappée par la similitude que présentaient nos visages et nos silhouettes: même contour, même fragilité, même courbure. Je me mis à contempler les articles exposés sur les rayons. Son regard ne me lâchait pas dune seconde. Je ne trouvai rien qui put satisfaire les goûts particuliers de ma frangine, mais je ne pouvais quitter les lieux sans établir un contact plus rapproché. Je memparai dun service à maté et le lui présentai avec mon plus grand sourire. Je le voulais ouvert, mais je le sentis compatissant. Elle me remercia dans un anglais approximatif. Je lui répondis dans un espagnol un peu moins incertain. Le courant était branché.
Elle posa sa main sur la mienne au moment de me rendre la monnaie: Vous savez, quand jétais jeune, comme vous, jétais très belle. Je vivais à Córdoba, une ville provinciale. Et pourtant tellement chaleureuse, ouverte sur le futur, du moins celui qui devait être le mien. Cétait bien loin dici alors. Le voyage a duré plusieurs jours. Un homme il était très beau- ma dit quil ferait de moi une reine à Buenos Aires. La capitale! Cétait un rêve! Je navais jamais connu dhomme avant lui et lui il voulait me rendre la plus heureuse des femmes. Pour la première fois jai porté une robe neuve, un beau collier et puis des chaînes: aux pieds, aux mains et surtout dans la tête. Une esclave. Il ma vendue. Moi, je ne savais pas. Moi, je croyais que tous ces hommes maimaient. La reine, quil avait dit. Jétais belle et regardez ce que je suis devenue
Des clients trop bruyants sont entrés et je lui ai murmuré: Vous êtes toujours très belle!
Elle ma tendu une petite carte de visite : Bandoneón Ana, show de tango érotique. Ici, je ne gagne pas grand-chose. Il faut que jaide mes enfants à nourrir les leurs. Si vous rencontrez des touristes qui aiment les vieilles
Pascale Lora Schyns