En ce pays vivait un homme très rude dont la tâche était exemplaire : depuis toujours, cet homme tentait de canaliser et de détourner le cours capricieux et dévastateur des torrents qui dévalaient des montagnes en risquant de tout emporter sur leur passage.
Cet arrangeur d'eaux, comme on l'appelait, avait appris ce dur métier de son père, qui lui-même le tenait de son propre père, et ainsi de suite aussi loin qu'on pouvait remonter, cette besogne se transmettait de père en fils comme un privilège et comme une mission écrasante, depuis que des êtres humaines s'étaient installés dans la vallée.
L'homme atteignait maintenant la maturité, et il songeait avec effroi que le temps de passer la main viendrait bientôt ; seulement, au contraire de son père et de son grand-père, il voyait arriver la quarantaine sans avoir d'héritier, ni même de femme pour enfanter le futur arrangeur d'eaux.
Son visage découpé par les tempêtes et le soleil portait les traces de la lutte incessante qu'il menait contre l'eau, et parfois contre les animaux qui s'amusaient à défaire ce qu'il avait eu tant de mal à construire. Ici une digue d'argile et de branchages, là un amoncellement savant de roches calcaires qui filtrait le courant pour acheminer l'eau dans un réservoir d'eau potable. Ou bien il retrouvait des canaux défoncés par des sangliers à qui il avait dû involontairement barrer le chemin. Son père l'avait pourtant toujours mis en garde : « la pierre que tu déplaces n'a peut-être rien à faire où tu iras la poser, c'est le temps qui te donnera la réponse ».
Aujourd'hui encore, l'arrangeur d'eaux souffrait quelquefois à tel point des déprédations des animaux qu'il en venait à les détester comme les gens de la vallée qui menaient une existence insouciante en bas, ignorant et méprisant son ouvrage, comme si le village pouvait se passer de ses services.
Cette petite société était incapable de soupçonner l'art de l'arrangeur d'eaux qui était bien supérieur à tout ce qu'elle pouvait imaginer. La condition préalable pour faire un bon arrangeur d'eaux était d'être absolument parfait ; un arrangeur d'eaux ne pouvait se permettre de donner dans l'à peu près, il devait exécuter exactement et précisément sa tâche sous peine de disparaître avec le courant qui anéantit tout. C'est ce qui était arrivé jadis à un piètre arrangeur d'eaux que son père avait connu, et qui prétendait qu'il ne fallait pas une grande science pour accomplir son labeur.
Il s'agissait de savoir évaluer le débit de chaque cours d'eau, non seulement pendant une certaine période, mais également de tenir compte des autres cours d'eau, tout en prévoyant l'augmentation plus ou moins brutale de leur débit qui, à la fonte des neiges, d'une part risquait d'être si soudaine et violente qu'aucune prévision ne s'avérait suffisante, et d'autre part menaçait de réduire à néant les ouvrages de l'arrangeur d'eaux. Prévoir, calculer un débit et jauger son grossissement ne servaient à rien si on ne considérait pas en même temps les autres cours d'eau et leurs débits propres, avec une marge d'erreur possible qui ne manquait jamais de se produire, même pour le meilleur arrangeur d'eaux, et ceci afin de préserver certains passages délicats, de protéger des canaux récents et provisoires, rarement définitifs, quant il ne s'agissait pas, de surcroît, de répondre à des besoins en eau grandissant, humains ou végétaux, en estimant également les chances de durer d'un temps pluvieux ou au contraire très sec, mettant de ce fait la vallée en péril.
Et tout cela n'était d'aucune efficacité si on ne comprenait les différentes propriétés des sols et des roches, la douceur de certains schistes, la rugosité feinte des calcaires, l'imperméabilité des argiles - celles de l'adret avaient l'avantage sur celles de l'ubac - la fragilité silencieuse des sables, l'instinct grégaire des galets de rivière, le désespoir insondable des terres meubles qui se laissent emporter à tous vents, la résistance héroïque des grès, la solidarité touchante des graviers, et la fierté militaire des gros rochers qui abandonnent la place dans un énorme fracas.
Mais ceci n'était d'aucune utilité si on ne connaissait par cur la végétation qui recouvre la montagne, les bouleaux qui retiennent les eaux, les chèvrefeuilles qui s'accrochent aux herbes folles, les fougères gorgées de sève, les châtaigniers ombrageux, les chênes altiers que rien ne déracine, les ormes aux samares rougies, les solides frênes, les aulnes ondoyants et les noisetiers souples, les sapins dévoreurs de terre, les genévriers odorants et les lauriers parfumés ; si on ne savait écouter le langage mystérieux des fleurs sauvages, du perce-muraille la bien nommée à l'arôme fort du serpolet, en passant par la précieuse prêle, l'herbe-aux-charpentiers, la patience, le trèfle d'eau, la bistorte ou la redoutable herbe du diable, la providentielle citronnelle, la livèche, l'épinard sauvage, le génépi des glaciers, le chardon doré ou bien l'angélique
Tout cela n'avait pourtant aucun pouvoir si on ne connaissait parfaitement chaque fantaisie du temps comme les fleurs de la divine gentiane qui referme sa corolle à chaque caprice du ciel ; si on ne savait observer le ballet régulier des animaux, laissant les papillons mourir au soleil. Là un lapin qui relève le museau, ici une abeille qui vole contre le vent, ou bien le cri strident d'un aigle ou le piétinement agacé du cerf, à moins qu'on entende la rumeur lointaine du vent. Il fallait être capable de lire l'augure du faucon émérillon de retour au nid, ou bien le battement d'ailes effarouché de la chouette chevechette. Mais tout ceci n'avait aucun sens si on ne savait pas juger à coup sûr qu'ici on approche du sommet, et que là on se trouve déjà à mi-chemin de la vallée.
N'empêche que tout cela n'était d'aucun secours si on n'était expert à reconnaître la qualité de l'eau : il y a l'eau de printemps et celle de l'été, l'eau d'automne et l'eau d'hiver. Il y a l'eau qui coule, claire et franche, et l'eau sournoise, hésitante, qui racle le fond. Il y a l'eau limpide et fraîche, et l'eau sombre et froide. Il y a l'eau jaillissante et l'eau fatiguée. Il y a l'eau remplie de soleil, et l'eau porteuse de pluie, il y a l'eau aux gouttelettes d'or, et l'eau terne et silencieuse. Il y a l'eau qui invite et l'eau qui repousse, l'eau qui galope et l'eau qui ravage, l'eau qui abreuve et l'eau qui engloutit, l'eau qui baptise et l'eau qui endeuille, il y a l'eau vive et l'eau morte, l'eau qui s'annonce et l'eau qui surgit. Il y a l'eau des montagnes et l'eau des plaines, l'eau qui entraîne et l'eau qui sommeille, l'eau qui se fige et l'eau qui s'agite, l'eau qu'on traverse et l'eau qui étreint, l'eau qui s'apprivoise et l'eau indomptable. Il y a l'eau des torrents et l'eau des rivières, il y a tant d'eaux différentes qu'un bon arrangeur d'eaux n'a pas trop d'une vie entière pour les connaître toutes.
Mais tout ceci n'aurait aucune vertu si l'arrangeur d'eaux ne possédait un robuste bâton façonné par le vent et la pluie, la sueur et le sang. Un bâton noueux et droit qui résiste aux rochers et sait montrer le chemin. Un bâton plus tout à fait arbre mais qui parle encore leur langage, un bâton solitaire et bavard, qui accueille les rires et les larmes, un bâton d'écoute, de victoire et de déroute, un bâton qu'on tient bien en pogne, un bâton pas très gros mais solide et dur à la tâche, un bâton encore presque serpent dont le mouvement figé attend un signe pour bondir à nouveau entre les herbes, un bâton d'aurore et de crépuscule, un bâton qu'on sculpte avec sa solitude, un bâton qui veille, un bâton sans crainte du bûcher, un vrai bâton domestique.
Pourtant cela n'apporterait aucune science sans le talent de l'arrangeur d'eaux qui doit avoir un courage à toutes épreuves : aller consolider une digue en pleine nuit pour éviter l'anéantissement d'un mois de travail, ou bien se résoudre à détruire ici à cause d'un minuscule ruisseau gonflé d'orgueil ce qu'on avait mis des mois à bâtir, ou alors faire écran de son corps et de son âme quand tout risque de lâcher et de précipiter la vallée dans un épouvantable chaos. Savoir sacrifier la souplesse d'une main ou d'un pied pour sauver une biche égarée ou un chevreuil surpris par les eaux, ne pas hésiter à aller jusqu'au bout de ses forces pour dompter l'eau, pour la contraindre à se soumettre à la volonté de l'homme. Jouir d'un moral sans faille quand il faut uvrer des heures et des heures sous la pluie glacée et supporter ensuite le regard curieux des promeneurs. Connaître le repos agité des nuits de printemps, lorsque les torrents grossissent à vue d'il et provoquent l'arrangeur d'eaux. Avoir un corps assez fort pour résister aux assauts de la bise et du gel, des orages et du soleil brûlant, aux pièges de la vase, aux chutes auxquelles l'arrangeur d'eaux ne peut échapper, sans compter les blessures légères qui ne se referment jamais complètement.
Ce soir là, l'arrangeur d'eaux respirait tranquillement l'odeur douce d'un feu de bouleaux qui se consumait lentement devant lui. En ce début de printemps, il prenait un repos bien mérité en écoutant le concert mélancolique des oiseaux. Cette nuit encore, tout pouvait être brusquement remis en cause par un seul petit ruisselet si la neige du sommet se mettait en tête de fondre trop rapidement.
L'arrangeur d'eaux observait la danse brillante des flammes qui le distrayait. Il sentait son corps endolori par ces années de labeur acharné à canaliser les caprices des cours d'eau. Depuis la fin de l'hiver, sa barbe commençait à blanchir et personne ne lui succéderait.
Il prit son fidèle bâton et le contempla, comme pour trouver un ami à qui confier sa lassitude. Etait-ce à cause d'une violente bourrasque de vent ou d'un geste malheureux ? Le bâton fut projeté dans le feu et l'arrangeur d'eaux n'eut pas le temps de le rattraper : une étrange forme humaine sortait déjà du bâton fumant et transperçait l'arrangeur d'eaux d'une voix tonitruante :
- Je suis celui qui laisse les choses exister en ce monde comme elles doivent être, pose ton bâton, laisse-toi couler. Qui es-tu pour prétendre détourner le cours des rivières ? Qui es-tu pour oser lutter contre le cours du temps ? Pose ton bâton, laisse-toi couler. Achèveras-tu jamais l'ouvrage que ton père t'a légué ? Qui se soucie de toi à présent ? Pose ton bâton, laisse-toi couler. Détourne-toi d'une tâche inutile qui t'épuise, laisse les montagnes et les torrents en découdre. Pose ton bâton, laisse-toi couler. Je peux bien te le dire maintenant, que tu sois là ou non, rien n'est différent. Pose ton bâton, laisse-toi couler, prends ta besace et redescends.
Et le bâton disparut, emporté par les flammes. Alors celui qui avait été un arrangeur d'eaux si impeccable, celui qui durant toute sa vie n'avait jamais capitulé devant les flots, celui-là, pour la première fois de son existence, ne put retenir l'eau qui s'écoulait de ses propres yeux.