L'homme indécis et la déesse
de Patrick Arduise



Elle avait entrouvert son blouson pour dévoiler le velours ambré de ses seins juvéniles. La douceur de ses lèvres noires avait déjà déposé sur ses joues d'homme blanc deux picotements légers et lourds comme un voyage silencieux. Son visage souriait, comme au dernier instant de vie, comme au premier souffle d'une rencontre. L'hameçon de son corps prononçait les mots d'usage « tu as de beaux yeux », « tu es beau », cherchant à ferrer le désir de l'homme.
Il n'entendait plus rien d'autre que le battement étranger du cœur de la jeune femme. La main de la nuit avait abaissé un voile invisible qui les séparait du monde, du vacarme du trafic sur le boulevard, des odeurs de gas-oil et de peur, de la lumière vulgaire des lampadaires qui accusent d'ordinaire l'atmosphère louche des regards, de l'angoisse des bateaux échoués au milieu des tempêtes des ténèbres.
- On marche un peu ? Avait-elle minaudé du bout de la langue qu'elle avait pointue et frémissante.
Bien sûr il aurait pu la suivre au bout du monde, abandonner les murs opaques des justifications glacées des conventions, embarquer avec elle pour une île inconnue où les oiseaux auraient eu la chaleur de sa peau, il aurait pu la recueillir pour la sauver, redresser l'injustice de la terre, rattraper la course effrénée de la précession des équivoques.
Incarnation d'une déesse depuis longtemps oubliée qui lui faisait l'offrande terrestre de son corps. Elle avait cet âge éternel de la beauté, apparition miraculeuse de la souveraine de ses rêves ; sa peau exhalant la couleur des savanes brûlées par les lointains soleils d'Afrique ; ses yeux, malgré la blessure, demeurant vierges d'espoir, regard d'enfant déjà vieilli quémandant un peu de tendresse humaine au fond du gouffre du désespoir, comme sur les clichés de la mauvaise conscience de l'univers des blancs.
Il aurait pu s'évader avec elle, en fouillant la laideur des immeubles anonymes pour faire jaillir le phare lointain d'un port improbable.
Afin qu'il soit, songeait l'homme indécis, l'élu, le favori des dieux au nom de tous les services rendus : pour modifier le cours hésitant de son destin.
Afin, s'encourageait-il, de rompre l'inexorable succession monotone des journées fastidieuses et identiques au bureau, le rythme saccadé et machinal des formulaires, l'odeur repoussante de l'aquarium dans lequel nageaient à la queue leu leu les poissons de son espèce.
Supporter l'humeur de son chef, l'imbécillité chronique de ses collègues, les sempiternelles plaintes, la gangrène de l'ennui, le chapelet inépuisable des récriminations dont l'unique but consiste à souhaiter en secret que l'étau se resserre encore davantage, que les mâchoires invisibles du fiel finissent par tout engloutir, hymne quotidien au renoncement.
Déesse descendue sur le boulevard pour s'offrir aux humains, déesse si vieille qu'elle aurait l'âge de sa propre fille, s'il accordait un intérêt quelconque à l'ancienneté de la mort de son désir. Pour quelques deniers, elle déroulait à ses pieds le tapis magique aux motifs brodés d'inconnu.
Pour une seule occasion où il aurait désobéi au gouvernement du raisonnable, aurait feint de vivre avant d'avoir seulement humé l'instant, où il se serait soustrait à son juge personnel qui l'observait d'un oeil sévère sur le trottoir d'en face.
« On y va ? » suçotaient les lèvres douces et charnues, le frémissement des narines à la peau fine, l'exubérance de son sourire brillant aussi large que le disque démesuré du soleil écrasant l'horizon dans les paysages d'Afrique vus à la télévision.
Il léchait la rondeur de ses seins dressés comme des sentinelles, le parfum de sa peau à l'arôme sucré entre les cuisses, la fierté généreuse de ses fesses, le velouté de son dos, imaginant déjà le goût d'oiseau sauvage de sa langue, s'il lui était permis d'embrasser une déesse une fois dans sa vie.
Pour périr aussitôt après cette ultime prière au désir, cet animal squelettique qu'il avait toujours pris soin d'enfermer au fond d'un placard.
Quelques billets inutiles pour un souffle de vie, une tempête de révolte, abjurant tous ses principes qui faisaient mine d'attendre le bus à proximité, empilés les uns sur les autres… il pourrait même la demander en mariage puisqu'elle était abandonnée au milieu des mortels : épouser une déesse qui l'avait choisie, d'une façon ou d'une autre…
Qu'il ne méritait pas, lâche et veule, lui qui se dégoûtait, qui commençait à empester l'odeur poussiéreuse de la retraite, lui qui tournait le dos aux miroirs depuis si longtemps et qui rétorquait toujours à ses collègues « on fait aller » lorsqu'ils lui demandaient l'heure.


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