Veux-tu vraiment casser mon jugement,
Me condamner pour assurer ton droit ?
Ton bras a-t-il une vigueur divine,
Ta voix peut-elle tonner pareillement ?
(Job, 40 : 8,9)
La rue étroite était sombre et silencieuse, le rythme régulier des pas usés d'une silhouette s'interrompait de temps en temps, heurtant des détritus en perçant le silence d'une plainte sèche. Le torse égratigné des façades se bombait vers le ciel noir, inanimé. Les chats dormaient ou bien étaient morts.
La forme progressait lentement, à tâtons, longeant les murs qui exhalaient des odeurs d'urine et de salpêtre. On devinait la stature haute et robuste, la démarche lourde trahissait une silhouette percluse d'années : les épaules voûtées, la tête trop grosse à cause d'une large capuche qui escamotait le visage. Au loin, le son étouffé d'un carillon égrena douze notes identiques.
A l'intérieur du crâne de l'inconnu, des pensées sifflaient comme des milliers de serpents, cacophonie qui brisait sans cesse la paix de son âme. Les siècles avaient passé : les épidémies, les guerres, les crimes, avaient apporté leur lot de cruauté et d'injustice ; des hommes et des femmes s'étaient aimés ou lamentés, puis d'autres les avaient remplacés, avaient épousé leurs habitudes, leurs espoirs et leurs douleurs, plusieurs milliers de fois de suite. Cette longue et éternelle succession, cette inexorable répétition rugissait dans la tête du marcheur comme un océan déchaîné, déferlant sans relâche contre les digues de son cur. La rue demeurait insensible sous les pas de l'étranger qui foulait les pavés disjoints comme jadis la terre craquelée du désert de Palestine. A l'époque, il avait reçu un terrible songe dans lequel il avait essuyé le courroux de Dieu. Même si la rencontre avait été orageuse, il avait eu le rare privilège de converser avec le Seigneur ; privilège payé au prix fort.
Ses sandales épuisées conservaient la trace de tant de chemins parcourus, de routes, de sentiers, de monts et de vallées, de prairies verdoyantes et de déserts arides. De tant d'aubes et de crépuscules, de pluies et de vents au nom toujours différent dont ses lèvres avaient gardé le froid, la chaleur ou la tiédeur. Ou bien le souffle du vide. La paume racornie de ses mains se souvenait des fruits mûrs, des figues juteuses, des raisins gorgés de soleil, des dattes à la chair racornie comme la peau des vieilles de son pays. Et des odeurs, des parfums, des encens dont la fumée montait comme les âmes justes. Et des mouches
Ses sentiments pliaient sous le poids du destin comme les branches mortes d'un arbre autrefois vigoureux et majestueux ; à présent cassantes et à jamais privées de feuillage. L'homme ressemblait à un arbre jadis sacré et honoré, aujourd'hui dépossédé de sa sève, ayant maintes fois brûlé et reverdi miraculeusement, ayant connu les parasites, les tempêtes, les morsures du gel, la trahison de la foudre, les brûlures de la sécheresse, ayant éprouvé l'abandon des hommes.
La route des siècles avait été longue et pénible ; il avait souvent aspiré au sommeil de la mort, mais son sang suintait toujours dans ses veines, comme un fleuve qui sépare deux contrées. Et durant ce temps ineffable, l'homme s'était tu, écoutant seulement la plainte sourde de son cur : ses propres yeux avaient vu les massacres et les promesses, les écus frappés d'une croix de sang, ils avaient vu briller l'or et tomber les têtes, l'oubli recouvrir les tombes, les mémoires chanceler ; le destin tragique et sanglant de son pays s'écouler, les hommes oublier jusqu'au nom de leur Seigneur. Il s'était tu, cherchant au fond du silence la source des maux.
Les épées avaient maintes fois tranché dans le ciel des nuages de sang, les paroles avaient souvent perdu la couleur de l'or, l'amour lui-même avait été chassé du cur des peuples. Lui, il avait observé, attendant l'heure propice.
Il avait marché encore, accomplissant plusieurs fois la trajectoire de la lune, jusqu'à Cordes-sur-ciel, petit village touristique perché sur une colline du sud-ouest de la France.
La nuit dernière, trois jeunes femmes au teint de cuivre lui étaient apparues en rêve ; elles avaient débarqué sur la place du village à bord d'un vieux taxi pétaradant, couvert de boue et de poussière. Trois belles brunes à la chevelure dénouée, aux hanches larges et à la poitrine généreuse, vêtues de noir à la mode de son pays. Trois passagères arrivées d'un fastidieux périple depuis Jérusalem. Au moment où les portières s'étaient ouvertes en grinçant, une mouche s'était envolée du véhicule fatigué. Comme les trois passagères, elle venait de Ramallah, en Palestine.
C'était le signe qu'il avait attendu, depuis tous ces siècles écoulés. Cette mouche était semblable à celles qui agaçaient les naseaux de l'âne efflanqué que chevauchait jadis le Cavalier qui franchit les portes de Jérusalem. L'homme s'en souvenait, il avait espionné la foule, il avait jaugé le regard du Nazaréen quand son heure avait sonné pour des siècles et des siècles.
Ce plus que vieillard qui déambulait tel un fantôme au milieu de la nuit dans une rue sombre de Cordes, le dos courbé sous le poids des ans et des questions, c'était le vieux Job qui avait attendu la réponse de son Maître. Le plus pauvre entre les riches et le plus riche entre les pauvres. Et seul, il l'était plus que jamais.
La mouche qui l'avait visité dans son dernier rêve, bruissait des éclats des tirs, des lance-roquettes, du bruit mat des pierres jetées sur la carapace aveugle des chars, des pleurs des femmes et des enfants, elle portait la mémoire de tous les morts, ceux qui honoraient Yavhé comme ceux qui célébraient Allah, la mémoire du regard terrifié des enfants ; la mouche était le Messager, elle faisait éclore en lui des pensées et des émotions, elle contenait la violence d'aujourd'hui, mais aussi les scènes du passé, les heures de gloire de l'enfant de Nazareth, et son agonie sur la Croix. La mouche détenait l'histoire ancestrale des peuples qui souffrent ; dans la Grèce Antique, c'est elle qui transportait les âmes des mourants dans l'au-delà.
Job avait trouvé les trois femmes très belles ; Sarah, Esther et Rébecca. Sarah à qui le Seigneur avait permis d'enfanter au soir de la vieillesse, Rébecca la mère de Jacob, fils d'Isaac. Esther la brave qui avait sauvé son peuple. Et chaque nouvelle Esther, chaque nouvelle Rébecca, chaque nouvelle Sarah chantait inlassablement le même cantique.
Les pensées de Job retournèrent vers le désert, vers son Dieu du désert qui avait tant promis à Jacob et à son peuplé élu. Comme la mouche, les pensées bourdonnaient dans sa tête, comme un carrousel inutile, comme les battements d'ailes d'un insecte de nuit affolé par la flamme d'une bougie. Avec l'odeur des ailes brûlées par la chaleur.
L'heure était venue. Le Messager avait pris la forme d'une mouche et de trois femmes au sein rebondi, les nourrices du peuple d'Israël. Redonner le sourire et l'espoir à nos mères.
il pour il, dent pour dent, songea Job dans son idiome natal. Il était plus que temps.
Il contourna une poubelle ou ce qui semblait l'être, et disparut dans une rue adjacente. La nuit couvrait son entreprise. Là-haut, les Dieux antiques s'ennuyaient, ceux des anciens égyptiens, ceux des grecs et des romains. Les peintres ne leur tendaient plus leur miroir depuis belle lurette, les aèdes les ignoraient, les musiciens ne les entendaient plus, les hommes ne parlaient plus le langage de la nature. Les lyres avaient été brisées par la haine.
Job doutait. En lui s'agitait toujours le jeune homme fier et vigoureux, l'homme riche et puissant, le zélateur de son Seigneur qui avait éprouvé sa foi. L'homme défait, écrasé par la colère divine. En lui l'enfant regardait toujours de ses grands yeux noirs en amande ; enfant au regard tendu vers l'avenir. En son cur vibrait toujours l'amour pour son Seigneur.
La rue grimpait raide. On n'était plus très loin. Il allait bientôt atteindre le sommet. Autrefois, c'est sur une éminence semblable que le bras d'Abraham s'était levé sur son fils, pour l'amour de Dieu. Isaac, futur père de Jacob et d'Esaü, deux frères ennemis.
A cet instant, le vieux Job pensa à Moïse près du Buisson Ardent : le Seigneur lui avait parlé, l'avait instruit pour édifier l'humanité à venir à travers les siècles. Pour les futures Rébecca, Sarah, Esther, pour tous les enfants qu'elles réchaufferont dans leur sein généreux. Job songea aussi à ses magnifiques troupeaux, à ses épouses aux yeux noirs, à sa nombreuse progéniture disséminée à travers le monde. Il songea au temps comme à un arbre gigantesque sur les feuilles duquel Dieu a gravé le nom et le destin des siens. Job ressentit une nouvelle fois la puissance et l'omniscience de Yahvé et cela le fit grimacer.
Il poursuivit son chemin car le but était proche.
Les pierres le hélèrent dans l'obscurité : soudées entre elles et se soutenant l'une l'autre, maintenant de leurs bras invisibles les murs réels des maisons et les murs impalpables de l'infini. Elles se mirent à chuchoter sur son passage, car elles le reconnaissaient : « c'est le vieux Job », entonnaient-elles d'une voix fluette, « il cherche son chemin à travers la nuit des temps ». Job les ignora, l'esprit absorbé par le forfait qu'il allait commettre. Pourtant le coryphée encourageait le chur des pierres : « c'est Job, celui qui doute depuis des siècles et des siècles. » Le vagabond anachronique se boucha les oreilles, sourd à l'avertissement des pierres. Il savait, l'histoire ne lui appartenait pas : jadis Judas avait trahi le Nazaréen qui lui avait annoncé qu'il le ferait. Par trois fois, Pierre l'avait renié. La mouche de Ramallah portait l'odeur du meurtre.
La voûte du ciel était obscure et indéchiffrable. La lune avait fui pour ne pas être témoin du sacrilège. Au loin, les ombres des montagnes se recroquevillaient, cachant leurs yeux pour ne pas voir. Les chiens s'étaient réfugiés dans les caves humides, haletant d'effroi, redoutant le retour de Cerbère, leur Maître des Enfers. Dieu avait jeté sur les hommes la poudre magique du sommeil. Eveillé sur terre, il n'y avait plus que le vieux Job et ses questions.
Le moment était venu, comme jadis, quand Job alla à la rencontre de son Seigneur. Tout à l'heure, Yavhé lui-même allait descendre à la rencontre de Job, pour son malheur.
Le vieillard perçut un bourdonnement à ses oreilles. Il découvrit son crâne parsemé de brume blanche. La mouche de Ramallah l'accompagnait comme un chien fidèle, sans doute attirée par l'odeur du sang. Le visage de Job, ridé, découpé par les ans, tailladé par les questions, luisait comme un astre noir dans l'obscurité ; le profil était le même, fier et fragile, le nez camus, la bouche émaciée mais obstinée, les pommettes creusées par le doute. La peau ressemblait à un vieux parchemin jauni et lézardé par des paroles oubliées. Les lèvres craquelées de Job tremblaient. Dans sa poitrine étriquée battait encore un cur pourtant multiséculaire.
Le ciel s'ouvrit subitement, une fine lueur serpenta d'est en ouest, décrivant un arc d'or. Campé au sommet de la colline, Job attendait. Alors le doute l'assaillit : si l'histoire se répétait, si Dieu se dérobait comme jadis ? Il n'eut pas le temps d'en tirer des conclusions, d'immenses chevaux de feu fendirent la nuit dans un fracas de tonnerre, tirant un char doré conduit par Yahvé en personne. Les fougueux destriers ralentirent leur course, freinée par des cordes de lumière qui descendaient du ciel. Le char majestueux atterrit à quelques mètres de Job, sur la crête de la colline de Cordes-sur-ciel. L'horizon s'embrasa un instant dans la direction d'où provenait l'équipage divin, comme après l'explosion d'une bombe.
Le moment est venu, s'encouragea le vieux Job, les yeux soudain baissés, craignant le regard du Seigneur. Il pensa au temps qui avait glissé sur ses épaules, à son corps décharné à force d'attendre, à son cur fatigué à force de battre, à son sang engourdi à force d'accomplir le même trajet. Il pensa au désir et à la mort, à Sarah, à Rébecca, à Esther ; il pensa à tous ses fils, il pensa à l'amour et au glaive, à la paix et à la mouche de Ramallah. Il leva enfin les yeux sur son Créateur entouré d'une formidable couronne de lumière.
Malgré l'éblouissement, Job eut l'impression inattendue de se contempler dans un miroir : le vieillard qui semblait flotter devant lui, à quelques battements d'ailes de mouches, était à sa semblance, aussi vieux et pour ainsi dire exsangue, les os sur la peau, et vêtu de la même façon que lui, d'une épaisse robe de bure relevée d'une large capuche ; les pieds aussi nus et sales dans les sandales épuisées. Comme deux frères à travers les siècles et les siècles, deux frères qui s'étaient aimés, haïs, espérés, séparés et maintenant réunis sur cette colline pour une ultime cérémonie. Deux frères d'Israël autour desquels bourdonnait la mouche de Ramallah.
Le corps perclus de rhumatismes de Job tremblait des pieds à la tête, comme autrefois, lorsque son Seigneur l'avait admonesté. Mais cette fois il ne savait plus si Celui qui venait d'apparaître était Yavhé, son Dieu du désert, ou bien un autre lui-même contre lequel il avait si longtemps combattu. Sa volonté vacilla un instant, sa gorge se noua et son sang se figea. La folie de son projet lui jaillit à la figure. Alors le vieux Job lut sur les traits de Yavhé son propre visage, celui du doute et de la peur. La lame était froide dans sa main dissimulée sous l'étoffe râpeuse.
Comme jadis, il entendit résonner la voix du Seigneur :
- Ceins tes reins comme un brave :
Je vais t'interroger et tu m'instruiras. (Job, 38 : 3 et 40 : 7)
Ainsi rien n'a changé, gémit Job, les mots sont restés les mêmes ; la seule différence, c'est que nous sommes face à face, sur le même palier. Il avait attendu ce moment durant si longtemps qu'il n'était pas certain que ce ne fut pas un rêve. Et les mots s'évanouissaient dans sa poitrine.
- J'ai eu la faiblesse d'écouter Satan et d'éprouver la foi de mon plus fidèle serviteur, reprit Yavhé. Es-tu si désespéré que tu ne puisses pardonner à Celui que tu vénères le plus ?
La mouche de Ramallah allait et venait de l'un à l'autre, comme si elle acheminait leurs pensées de l'un vers l'autre. Job voyait le cur de son Seigneur briller à travers la robe. il pour il, dent pour dent, récita-t-il pour se donner du courage.
Un terrible doute s'empara de lui : là-bas, sur sa terre natale, les mouches volaient autour des cadavres, le frère ne pardonnait pas à son frère d'avoir érigé une frontière entre leur naissance, et chacun craignait le pardon de l'autre. Baissant les yeux, le vieux Job parla dans un murmure :
- J'étais celui qui brouille tes conseils,
par des propos dénués de sens.
Aussi ai-je parlé sans intelligence,
de merveilles qui me dépassent et que j'ignore. (Job, 42 : 3-6)
Les yeux toujours baissés, il s'avança vers son Seigneur : la distance n'était pas grande mais elle lui sembla infinie et harassante. Il ne leva les yeux qu'au dernier moment, apercevant le geste de bénédiction dans la main de son Seigneur. Son propre visage le regardait. Même s'il encourait les Enfers pour l'éternité, Job plongea le poignard dans le cur de Celui qui lui ressemblait tant. La mouche s'envola au loin dans les ténèbres revenues sur terre.