Ce matin
et autres nouvelles
de Philippe Bray



Ce matin

Ce matin, je lis quelques petits textes de Christian Bobin. Ami de la poésie, l’enchantement est simple, j’en ai la certitude. Du balcon, j’observe les branches des arbres se pencher au gré du vent. Les arbres sont nus. Cet hiver est long, très long. Il est question d’Hélène. Je me souviens d’Isabelle au jardin d’enfant. Celui dont on avait la charge remplissait des seaux d’eau pour une amie à lui.
Ce matin, j’écris une lettre à une inconnue originaire de la réunion ; j’observe une nouvelle variété d’oiseau à moitié sauvage dans l’île des Ibis ; le vieil hôtel va être démoli pour un théâtre de verdure.
La délicatesse d’un homme qui écrit est rare. Les gens instruits pensent que c’est le faiseur de phrases qui fait la littérature. Ce que je pense, c’est ce qui s’écrit dans la phrase. Ne pas se soucier de la phrase c’est penser à ce qu’on écrit en elle et avec elle. L’écriture est une exigence dans l’emploi que l’on fait de son temps. Tout vient de la matérialité que l’on extrait de son écriture. Je parle rarement d’écriture parce que les gens que je fréquente n'y attachent aucune importance. Je leur donne raison, je les aime vivants.
J’en reviens à Christian Bobin. L’intellectualisme dessèche. L’imagination égare. L’intuition laisse toujours parler son cœur dans des choses simples et non simplistes que l’on écrit.
J’attends le printemps. Je regarde les ciels dans les saisons et je consomme des pommes et des poires pour de vrai.


D'un Roman à l'autre

Cette année, j'ai reçu une carte postale me souhaitant une bonne année. Rien d'extraordinaire à cela, si ce n'est que cette expéditrice fut une inconnue ; j'ai répondu à une annonce qu'elle a rédigée dans un hebdomadaire. Si je l'écris, c,'est que cette inconnue habitant Orléans m'a fait plaisir sans le vouloir. D'ordinaire,  je ne souhaite jamais la " bonne année " puisqu'il est évident  qu'il m'est impossible d'en souhaiter une mauvaise.
Ce lundi, c'est le premier jour du printemps.  C'est la nouvelle année de la nature à laquelle, je me sens lié. Les oiseaux commencent à se réveiller ; l'hiver a été long. Au premier jour de Mars, il a neigé.
En m'abonnant à cet hebdomadaire, j'ai reçu une montre " Lip ", une réplique de la montre de Saint-Exupéry, celle qu'il a perdue en mer. Rien d'extraordinaire, à cela, si ce n'est que ça fait  des années que je ne porte plus de montre.
Sur le chemin que j'emprunte chaque jour, je chante des mélodies avec des mots qui me viennent sur le moment. Je lis, au soir, des romans autobiographiques ou des autobiographies en forme de romans. Le domaine du roman est vaste et ne se termine de moins en moins, par " ils se marièrent et eurent des enfants ". La vie que je vis est à tout point égale à celle d'un roman. Je n'ai pas fini d'écrire et je ne sais toujours pas si je marierais un jour en ayant des enfants ; si c'est un bon roman, il sera vrai et finira certainement ainsi , alors, et alors seulement, je pourrais en commencer un autre. 


« Connaître je »

Assis sur mes water-closets en train de lire un article du national géographique sur l’Afrique, je tourne la tête en pensant à l’histoire de ce vêtement accroché derrière la porte ; c’est un adolescent qui me l’a donné, lorsque j’étais enfant et que j’habitais la rue des champs.
Chaque objet qu’il soit pratique ou décoratif à son histoire et est passé par plusieurs mains. 
Ce vêtement est un vieux vêtement troué et usager. Je ne sais pourquoi, je l’ai conservé, si ce n’est probablement pour son histoire qui me rattache à la mienne. En pensant à lui, vingt ans plus tôt ou vingt ans plus tard je me rappelle d’avoir été invité, par une tout autre circonstance à revoir celui qui me l’avait offert alors, pour éviter de la jeter à la poubelle.
C’était aux Antilles, cet adolescent qui est devenu un homme était en poste dans un emploi de mécanicien dans une compagnie aérienne, ici même, je me trouvai aussi. C’était dans une île sous le vent, celle où naquit Alexis Léger, le poète Saint-Jhon Perse. Je ne le connaissais pas, alors. C’était pour d’autres raisons que je fréquentais cette géographie au milieu de l’océan. Je vivais ici comme les pauvres puisque pauvre j’étais moi-même. Ils étaient de peaux noirs dans la grande majorité. En tant que blanc (béké ici), j’étais entre deux eaux. Pour eux, j’étais quelqu’un de suspect. Pour les blancs ; je devais être comme eux et être un des leurs et partager, à n’en point douter leurs valeurs.
Du moins, c’était l’impression que je ressentais. J’étais un jeune homme d’une vingtaine d’années en quête de curiosité, alors que je venais pour d’autres motifs. À mon invitation dans cette île (ma première et ma dernière), je retrouvais tout ce que j’avais quitté en m'éloignant de la métropole.
Reçu bourgeoisement, je n’avais jamais mangé et bu autant depuis plusieurs mois. La vue de la terrasse donnait sur un stade. Nous avons parlé de tourisme (la branche dans laquelle, j’espérais trouver un emploi). Ils n’étaient pas cultivés et ne savaient rien de cette histoire de couleur de peaux aussi opposée que la blanche et la noire.
« Le livre de la Jamaïque » de Russel Banks que je lis en ce moment, me remet en mémoire mes fréquentations de jadis. Je me souviens d’avoir discuté avec plusieurs rastafaris. « Connaître je » était leur vision commune et entrait toujours dans leur considération ; elles étaient principalement religieuses en relations avec les « ancêtres ».


Idéalement

Près de moi, l'amour est un compagon des nuits enchantées. Quelques rides se sont creusées à mon visage laissant passer l'eau des sources cristallines. La femme est une jeune fille qui ne se maquille pas en des formes harmonieuses. Sauvage et rebelle, sa voix parle aux enfants des couleurs. Elle cotoie la mélodie des oiseaux. 
J'ai passé du temps avec moi-même à chercher l'impossible pour partager le fruit de mes recherches, de mes découvertes ; découvrir est un enchantement perpétuel.
Se sont posées sur mon âme, à la flamme de l'esprit, toutes les identités du monde : s'oublier un instant totalement, c'est vivre avec l'autre, ce qu'il a à vivre. Le monde en soi est comme un gant de soie qui se retourne pour se distiller dans l'univers de l'amour tout entier.
Un enfant est un poète venant de l'autre monde, un monde étranger aux apparences où ce qui nous habite plus ou moins, se sacrifie au profit de l'autre, pour le faire progresser. Cet enfant, fruit d'un amour hérité vivra encore en lui quelques temps ; le temps de se poser sur ses deux jambes pour faire un pas en avant.
Je suis celui-ci, idéalement qui s'est civlisé, qui a grandit pour tenter de faire partager, qu'il y a à vivre. La matière vivnte est un bouillonnement de la vie intérieure qu'on aperçoit en dehors, dans un sentiment éprouvé et ressenti. Elle est un bourgeon du printemps, une fleur qui étouffe un insecte volant de ses pétales blancs. Charmante et enivrée de parfums éthérés, elle prend le temps de vivre en vivant intensément.
Près de moi, le fruit de l'amour est un enfant qui naît. Mon monde rejoint le sien quand je suis disponible. Il s'en souviendra lorsqu'il grandira et que je serai parti. Formellement, il n'est pas de la prosodie, c'est un poème vivant. Ses sons ne riment pas, il répète ce qu'il entend sans tout d'abord comprendre.
Je reviens de l'amour, je suis le fruit d'un amour passager qui, en un instant seulement, s'est mélangé à un liquide sucré et salé qui poursuit sa destinée, comme un enfant africain mourant en quelques jours.
L'autre soir, un homme m'a offert son dernier souffle. Sa dernière respiration. Dans la nuit il est parti quand je l'ai quitté. C'est probablement ce qu'il voulait me dire dans son langage puisqu'il n'avait plus le droit à la parole.
J'ai trop de chose à dire que j'ai parfois choisi de me taire en restant contemplatif de ce qui m'entoure.
C'est une image poétique, une carte postale vivante, de l'eau qui passe sous un pont, un vieux bateau qui avance à la force du vent ; un couple de cygnes qui ne se sépare jamais en veillant à la béatitude de ses petits.
L'amour c'est probablement ça, cette dernière image, la tentation d'un bonheur à partager pour le perpétuer.


Le blond et le brun.

Je suis une pièce rapportée d'un ancien cousin éloigné. Nous sommes lui et moi jeunes et fréquentons les mêmes camarades ou plutôt ses fréquentations étaient devenus les miennes. Nous habitions dans la périphérie de la capitale, à l'opposé géographiquement. Mes camarades avec lesquels j'étais liés sans son intermédiaire étaient de passages comme les changements d'établissements scolaires que j'approchais.
Comme les jeunes de mon âge, nous étions attirés vers le sexe opposé et nous fréquentions les endroits où on flirtait. J'étais toujours vexé qu'on me dise non quand je faisais une tentative de rapprochement plus intime. Une jour mon cousin fut lié avec une jeune fille plus âgé que nous ; nous formions une bande de jeunes gars très sensible à la mode et les filles des uns et des autres fréquentaient la bande. Patricia Mortefontaine, une fille, un prénom et un nom que j'invente à l'occasion, tient un commerce de bijoux fantaisies, dans une ville voisine de mon enfance. Quand je pense à mon enfance malgré la joie que je ressens à me la remémorer, je suis triste maintenant. Patricia, un jour m'appelle pour la remplacer quelques heures à la boutique. Je m'y rends un peu en avance pour que nous puissions parler ensemble. 
On reparle des vacances qu'on a passé ensemble sur la cote d'azur. J'étais un peu à part, avec la tête souvent ailleurs, rêveur. Je suivais la bande tout en aillant, la plupart du temps, la tête à d'autres préoccupations dont je n'arrive pas à me souvenir.
Patricia aime les gars de type Napolitain : les bruns. Elle me parle d'un chanteur à la mode qui habite dans le quartier et qu'il n'est pas rare de voir circuler dans une grosse limousine américaine. C'est un client à elle, un chanteur de charme. Ce qui m'étonne c'est son admiration qu'elle lui porte. Ce qui m'étonne, c'est de nouveau son admiration qu'elle porte à ce chanteur de charme, en effet, il est loin de l'archétype qu'elle m'a décrit et qu'elle apprécie ; c'est un blond de type nordique.  


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