La femme
de Pierre Rive



La femme qui traverse le parc dans la tiédeur du matin a les cheveux bruns et bien rangés. Son chignon lui donne à la fois, un air austère et mystérieux. Son tailleur est élégant, elle marche d’un pas alerte, le bruit que font ses escarpins rassure le désert de mes pensées. Elle me rappelle une enseignante d’histoire naturelle, lorsque je fréquentais les établissements de la laïcité. C’était le temps des premières gauloises, on tirait dessus avidement entre deux sonneries. Je n’étais pas un cancre, plutôt rêveur, j’aimais bien dessiner et écrire sur les coins de mes cahiers. Quand venait le cours en question, je me retrouvais au premier rang comme un élève studieux. Sa poitrine se soulevait pour nous expliquer la vie des batraciens. J’en garde un souvenir merveilleux. Elle avait les yeux d’un bleu presque transparent. Je m’imaginais la transportant sur mon destrier, l’épaule en sang, le visage en sueur, caressant sa chevelure… Les établissements étaient encore en bois. Au fond des classes, il y avait des poêles à charbon. On y faisait fondre des gommes, du plastique. Il y avait des jours, on aurait pu se croire dans les rues de Londres. Et puis, il y a eu Bouboule, c’était un professeur de mathématique. Bouboule passait plus de temps au café que devant un tableau noir. Il nous arrivait souvent de l’attendre. Parfois, il ne venait pas du tout. Bouboule se disait dépassé par les logiques modernes. En vérité, c’était plutôt la fermentation du raisin qui lui montait à la tête. Il disait : « si et seulement si… » On répétait : « si et seulement si le verre est vide, il faut le remplir. » J’aimais bien Bouboule, moins que les cours de sciences naturelles. Dans la cour, les inévitables chiottes à la Turque. Le malin plaisir, était de repérer une personne qui serrait les fesses. Une fois que l’individu était bien installé, on passait la main au-dessus du muret et l’on tirait la chasse d’eau…
Douce France…
La femme qui a traversé le parc avec son chignon
Je l’image nue parmi les rosiers
Les jambes égratignées
Les cheveux défaits
Le bout des seins en effervescence
Le corps mêlé de sueur
Et
De terre.

La femme
PIERRE RIVE

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