« Fondée en 2345. De Pères en Fils -certifiés- depuis trois Générations »
La boutique était avenante et ses murs luisaient de panneaux garantissant un travail parfait, au juste prix. Ce dernier point nétait pas un problème pour Sylvain Greetain, son souci étant de trouver, dabord et avant tout, un fabriquant sérieux. Tout de même, il se félicita de sa persévérance de ne pas être entré chez le premier gougnafier venu. Un sentiment se diffusait davoir mis les pieds chez un entrepreneur de talent, animé dune grande probité, aimant son métier. Quelques fragments dADN et la maison se faisait forte de vous garantir des reproductions, non seulement fidèles, mais aussi des duplications « à thèmes » parfaitement viables ; cétait exactement ce que recherchait Greetain : une réalisation originale mais dune tenue certaine.
Trois vendeurs parlaient à voix basse à lentrée dun des trois cabinets vitrés insonorisés, commentant, probablement, un paragraphe de contrat. Lun des trois abandonna la discussion et se dirigea vers lui
Vêtu dune redingote noire, portant badge de la Maison à son revers, il rejoignit Greetain.
- Que puis-je pour vous ?
- Cest pour une opération
Ça na rien de médical, une rancur à satisfaire
- Je vois
Nous sommes très bien positionnés sur les marchés médicaux mais nous satisfaisons volontiers notre clientèle sur ces marchés annexes. Puis-je vous conseiller ? Nous proposons différents forfaits pour la résolution de ces
problèmes. Nous nous chargeons de tout le processus. Je peux vous proposer le contrat de base qui nous est choisi le plus souvent. Pour ne pas dire toujours. Prélèvement, garanti bien sûr, constitution de lexemplaire, choix du local où se situera lopération, sa préparation, lenlèvement, tout compris : trois mille solars. Je me permets de préciser que ce type dopérations a toujours satisfait notre clientèle.
- Je souhaite de loriginalité.
- Nous la préférons aussi. Mais les prix sen ressentent.
- Ça ne devrait pas faire problème. Jai récupéré quelques fragments quand ma voisine du dessus a secoué ses tapis : la matière première que jattendais.
- Une opération délicate dont nous nous chargeons en temps ordinaire, mais je ne doute pas que vous ayez effectué ce prélèvement avec toute lattention que cela requiert ?
- Des plus soigneusement.
- Vous savez, néanmoins, que des incidents peuvent survenir ? Quelques fois il peut y avoir eu une visite de dernière heure et cela provoque des surprises intempestives au moment de la finition. Cest pourquoi nous préférons
- La personne est suffisamment acariâtre pour navoir aucune visite. Je suis bien placé pour laffirmer !
- Le cas échéant, si nous nous étions accordés pour un contrat, nous vous préviendrions en cas dincertitude. Supposons ce doute levé ! La Maison propose trois sortes de contrats pour calmer ces
agacements qui nous persécutent tous. Dont nous mesurons, par ailleurs, tout lintérêt de se débarrasser. Cest de notoriété publique, ces troubles, de voisinage ou autres, mènent à des stress si aigus quils en deviennent vite et irrémédiablement insupportables.
- Oui
Doù ma venue. Outre ce contrat de base, avec un seul exemplaire, quelles opérations proposez-vous ?
- Je vois que vous vous êtes déjà documenté. Je peux vous proposer la série « Duplications » : la culture de base retenue intégrée dans plusieurs exemplaires. Nombre selon vos possibilités, bien entendu. Lopération peut ainsi être répétée autant de fois le jour venu. Ou, nettement plus coûteuse, la version « Duplication enrichie ». Cette dernière constituée de plusieurs exemplaires mais dapparences fort différentes. Et, enfin, notre série « Duplications enrichies type fantaisies ». Séries originales de personnages ou animales, chacun recevant des implantations diverses. Sujets assortis ou pas, faisant lobjet, au préalable, dune convention précise entre Vous et Nous pour les détails. Bien sûr, la Maison vous demandera une caution. Et nous établissons un dédit pour ces séries car nous engageons des dépenses conséquentes. Vous le comprendrez aisément.
- Je le comprends. Jétais tenté
Une série « duplications enrichies » dites-vous ? Inclure les yeux dans un visage de tarsier par exemple ? De tarsier ou de kangourou ?
Ou dune otarie, pourquoi pas ?! Les bras, la poitrine, etc., en autant dexemplaires ?
- Ce que vous me décrivez est la série « duplications fantaisies combinées» : des organes différenciés dans chacun des différents supports. Nous réalisons aussi. La Maison se ferait forte de prouver son savoir-faire dans cette spécialité. Remarquez-le, nous pouvons produire des témoignages authentifiés de personnes sétant félicité davoir opté pour ces exceptionnels contrats. Néanmoins, jattire votre attention : le nombre et la qualité des exemplaires livrés influent considérablement sur le prix et le délais de réalisation de lopération. Prévoir un an. Et si vous étiez pressé
- Jentends bien. Cest ce qui me fait hésiter.
- Voulez-vous en revenir à notre contrat-type ?
- Je serais tenté
Et si lexemplaire était dupliqué ? Par exemple : trois fois.
- Je vois que vous navez pas été sans vous apercevoir que les délais en seraient considérablement écourtés. En effet, dans des corps danimaux, ou plus ou moins fantaisistes, nous demandons un délai de six à huit mois, minimum. Tandis que nous disposons de stocks de corps humains standards, masculins, féminins, juvéniles, troisième âge, et ce, dans toutes les corpulences. Vous consultez notre catalogue, vous choisissez un modèle se rapprochant de... loriginal, et nous y développons le, ou les organes correspondants, à votre prélèvement. Évidemment, ce type de contrat doit être défini dans le détail pour chaque combinaison choisie. Les cultures donnent de très bons résultats dans les deux mois.
- Deux mois !
- Certains organes complexes allongent le délai. Et puis il faut attendre que le corps de base assimile limplantation et sa finition.
- Et un seul organe, tel que les yeux ?
- Disons : cinq à six semaines, pour compter large.
- Tentant
Trois exemplaires ?
- Cest vous qui décidez.
- Et pour le corps, la couleur des cheveux, sa morphologie
- Ce stock de corps dont nous disposons, la Maison les renouvelle en flux tendu.
- On ne dira jamais assez le plaisir quil y a à tordre un cou, nest-ce pas !
- Tordre le cou
Si je comprends, cest le mode délimination que vous choisiriez ?
- Oui.
- Pour les trois duplications ?
- Jaurais préféré une seule reproduction, mais quelle soit complète.
Le vendeur inclina la tête en signe de compréhension
- Eh oui, monsieur. Malheureusement
Sinon la Maison ne pourrait que chercher à vous satisfaire !
Greetain voulait un défoulement qui lui serait vraiment en propre. Mais obligation lui était faite de respecter la Législation. Seule une déclinaison, en un ou plusieurs modèles, dans lequel serait inclus un nombre limité dorganes authentiques, était permise. Cela permettait quand même une vengeance, presque totale, et pas trop fugace, en tout cas suffisamment durable et consciente pour soulager le Client-moyen. Hors de propos de réclamer un unique exemplaire correspondant -exactement- à loriginal.
Par ailleurs, un « hic » : pour sa demande, il lui faudrait patienter quelques semaines. Néanmoins, Greetain écouta attentivement les explications développées à propos de la série « duplications ». Le forfait englobait la commande, la livraison, et les implications annexes telles celle de fournir un local propre, ainsi que son décor. Ça se devinait, ce dernier chapitre permettait à la maison damortir les effets dune étude de prix draconienne, en plaçant des accessoires apportant du décorum à ce que certains considéraient quasiment comme une « cérémonie dexorcisme ». Dixit le vendeur qui ne désespérait pas, sans doute, dentraîner Greetain encore plus loin sur ce terrain pour arrondir le dit forfait, et gonfler, ainsi, sa commission. « Accessoires fournis par la Maison ou le client », précisa-t-il. Nimporte quel accessoire, la Maison se chargeait de « tout ». Mais, sil sagissait dune déclinaison en trois corps standards, seulement équipés dun regard, le prix était raisonnable : cinq mille solars.
Lensembles des conditions respirait lhonnêteté, Greetain, mis en confiance, sut quil ferait affaire, ici. Il se décida.
La discussion sur les détails, leur rédaction, se poursuivit et fut conclue dans un des trois box. Le « Client » sinterdisait, puisquil fournissait la matière renfermant lADN, de poursuivre en Justice la Maison en cas derreur de duplication des organes considérés. Pour ce qui était du jour dit, On mettrait à sa disposition un local qui serait agrémenté dun décor style « familier ». Il ny aurait pas darmes, objets contondants ou tranchants, à fournir, puisque son intention était détrangler. De même, du seul fait de cette méthode, le nettoyage des lieux serait réduit à la plus simple pratique. Mais, pour le reste, livraison et enlèvement, entre autres, les tarifs habituels étaient appliqués. La facture senvolant pour chaque duplication rajoutée, le calcul seffectua sur le nombre définitif de « trois ». Chacune des dites duplications portant un regard, conforme au prélèvement fourni par le Client, développé sur trois souches identiques, dont il restait à définir les caractéristiques : la quarantaine, bouche pincée, cou maigre, cheveux blonds mi-longs, taille et corpulence. Ce que fit Greetain après avoir consciencieusement feuilleté le catalogue quon lui présenta.
Les avenants signés, la conversation ségara sur un terrain plus général et Greetain ne put sempêcher de formuler ce qui lagaçait, et, quand il y réfléchissait, le révoltait.
- Quand même, il aurait été plus rationnel de réformer cette loi qui interdisait de reproduire un être nanti dune carte didentité, plutôt que dobliger les gens à contourner un règlement devenu désuet et contraignant ! Dautant que cétait pour, le plus souvent, détruire définitivement, et ainsi ne porter aucunement atteinte à la véritable personne !
Un argument que le jeune vendeur réduisit dune esquisse de sourire, puis dun geste de dénégation discret et modérateur :
- Certains client ne faisaient pas mystère de souhaiter, à demeure, et pour des années, dune victime à martyriser à portée de poings, et ce naurait pas été sain. Cétait donc exclus de la législation de la Corporation. Le forfait se devait dêtre limité dans le temps, même pour des êtres imparfaits, et ce, pour la seule durée de lopération : livraison, cérémonie, enlèvement, en une seule journée. Admettre un prolongement dans le temps, « question déthique », nétait pas convenable. Et, qui plus était, déjà illégal.
Greetain crut bon de rappeler que ce nétait pas son cas et quil se rangeait aux règles. Cétait seulement pour soulager un besoin de vindicte contre une mégère qui, tous les jours, par sa fenêtre, lui expédiait ses pollutions de sans-gêne invétérée. Il nergotait que sur un plan général, pour le principe. Largument demeurait pourtant : un seul clonage -à lidentique- aurait suffit, cétait son opinion, puisque lopération était parfaitement encadrée, se concluant par la destruction de la duplication.
Mais la maison était intraitable sur ce chapitre, un panneau, à lentrée, insistait sur le texte de cette loi. Elle se préservait ainsi des tentatives de fausses déclarations : « son fichier étant couplé avec celui du Ministère des Reproductions ». Espérer lui faire réaliser une chimère complète, dun Citoyen vivant, et de ce fait dûment et officiellement répertorié comme tel, relevait dune totale impossibilité. Et si un contrat sen avisait, « les deux parties étaient coresponsables », termina, sur une petite moue désolée, mais aussi, un regard appuyé, le vendeur.
Alors Greetain se contenterait des « déclinaisons » proposées. Tordre le cou à trois exemplaires, cétait déjà un incomparable soulagement ! Assassiner trois fois cette carne qui passait ses journées à baver sur les gens et à lui envoyer ses cochonneries ! Oui
Les yeux seraient inclus
Il fallait quElle vît tout ! Tout ! Quelle nen perde pas une miette !
Encore tout échauffé, Greetain parapha le contrat qui le liait à la Maison et versa un acompte. Puis, sur un sourire, prit congé.
Dehors, il fit quelques pas, se prit à hésiter
Peut-être aurait-il dû investir sur quatre exemplaires
? Ou choisir un mode délimination plus
Oui, un mode délimination plus brutal, tel un bon coup de hache, par exemple, sa vengeance aurait été plus salvatrice
Ou taillader les corps, lun après lautre, avec une lame, sous les regards des duplications encore vivantes
Mais il aurait eu bonne mine, à présent, de rentrer et de faire modifier ce contrat. Et puis, pour le cas où il devrait produire un curriculum vitae de bon aloi, le choix pour un étranglement démontrerait quil nétait pas un de ces énergumènes sanguinaires.
Oui, cétait mieux ainsi, mieux valait laisser en létat. Sen tenir aux termes
Avec une Maison si consciencieuse, cétait bien le moins.
Van Malaerth Pierre Juin 2003