DEPOT SACD N° 210096
TOUT DROIT RESERVES
CHAPITRE UN
L'EMBOUTEILLAGE
Je n'arrêtais pas de regarder à la dérobée la pendulette de ma Mercedes : je serais en retard ! Six heures trente déjà ! Et il y a déjà trente minutes que je " bouchonne " porte de Bercy ! Ça, y a pas à dire : il a l'air fin, ce tableau lumineux du périf à vingt mètres qui annonce imperturbablement : " porte de Bagnolet : 25 minutes "
depuis quarante minutes déjà !
Et je n'ai pas fait cinquante mètres durant ces quarante minutes
Paris Plage, plus les terrassements du Tramway que l'on installe à grand frais sur les boulevards des Maréchaux, et voilà le résultat ! Toute la circulation automobile de Paris condamnée à passer par ce bout de périphérique sud
Et, cerise sur le gâteau : Pas un seul flic à l'horizon pour tenter de défaire un temps soit peu ce nud quasi ferroviaire ! Preuve que tout le monde ou presque s'en fout.
Voitures, camions, camionnettes, deux roues, sont maintenant épaule contre épaule, yeux ronds de colère, dans le crépitement imbécile de leurs clignotants et de leurs appels de phares. De plus, comme une saleté d'eau grasse, chargée des particules que laisse échapper le diesel des camions, s'est mise à tomber en bruine. Ils ont dû tous, comme moi, remonter leurs glaces
Et de rouler fermé sous le soleil de juillet, je devine, au vu de la gestuelle saccadée de mes voisins, que ça commence à chauffer dans les aquariums
A ce train, aucune chance d'arriver avant deux heures au Mac Donald de Bondy pour effectuer ma visite mensuelle de contrôle.
Déjà six heures trente ! Ça fera donc du huit heures trente à l'arrivée ! Je vais tomber en plein " coup de feu " et tout le monde sera occupé. Las : je suis bon pour remettre mon rendez-vous au lendemain. Et comme demain c'est samedi et que lundi c'est le 31, je suis bon pour passer encore un dimanche devant l'écran de mon ordinateur : Le Boss a lourdement insisté pour avoir mon rapport de synthèse lundi avant dix heures !
C'est ma femme qui va être contente! Elle aussi, elle en a plein les bottes de cette vie de dingue ! Trente inspections par mois (car Le Boss a acquis la franchise d'une trentaine en tout, tous situés en SEINE SAINT DENIS) : c'est beaucoup trop lourd !
S'il n'y avait que le coté hygiène, ça irait : une heure à une heure et demie en moyenne par établissement. On contrôle la propreté de la cuisine et de la salle, on relève la température des frigos, on prélève des échantillons pour l'analyse, on démonte les filtres des fourneaux etc. Mais ce radin m'a collé en sus, à cause de ma formation comptable, le contrôle de gestion. D'où quatre heures de plus pour pointer les factures, les mouvements bancaires etc. Soit cinq heures par restaurant et par mois ! Pour peu que ça bouchonne, on prend très vite un retard que l'on arrive plus à rattraper. Et c'est le cas ces trois dernières semaines !
Présentement, et vu l'heure, rien d'autre à faire qu'appeler le "superviseur " de Bondy sur mon mobile pour lui dire de ne pas m'attendre. Après la tirade habituelle sur " Paris Plage, le Tramway, la bêtise des élus etc." on reportera la visite au lendemain
Et tant pis s'il n'est pas content de travailler double un samedi : autant que ça serve au moins à ça d'être le neveu du Boss !
Puis, profiter de chacun des hoquets qui parcourt l'embouteillage pour riper sur le premier " garage : sortie jour et nuit " et se garer dessus, vu que ça serait étonnant de voir un type assez fou pour sortir sa bagnole dans un pareil enchevêtrement
Eteindre son moteur, reculer son siège, incliner le dossier, retirer ses lunettes et piquer un roupillon. Justement, il y a une gentille musique d'ambiance sur France Inter, une valse sans doute
Et une douce torpeur m'envahit justement
Petit à petit, je glisse dans un profond sommeil
Un sommeil au cours duquel je me retrouve très brutalement propulsé sur le rythme effréné d'une musique disco, coiffé d'un canotier, une paire de chaussures noires aux pieds : J'avance en faisant des claquettes dans la grande salle du premier étage du Restaurant Macdonald de Bondy que je devais inspecter cet après midi.
Dehors, une nuit noire, sans lune et sans étoiles.
Il doit même être très tard, car tout est parfaitement silencieux autour du restaurant. Mais, curieusement, je suis en pleine forme
Je me souviens seulement de m'être garé sommairement pour faire un petit somme, de la valse à la radio, et de mes paupières lourdes qui tombaient toutes seules
Mais quand à dire comment je me suis réveillé et pourquoi je me suis dirigé vers cet établissement malgré l'heure tardive au lieu de rentrer chez moi, impossible
Impossible, car, en réalité, je dors déjà profondément, la tête sur le volant de ma voiture, et ce n'est qu'en REVE que je suis le second d'une ligne continue d'hommes, habillés tout comme moi, juste derrière le meneur de revue qui n'est autre que le Clown Ronnie Mac Donald !
Et dans ce REVE, il y a ce délicieux emballement de mon imagination qui plante là, face à moi, cette autre ligne composée, elle, de jeunes et jolies filles sexy à souhait, toutes vêtues d'un simple bikini, qui avance vers nous sur le même rythme
Puis, ce dérapage de ma libido qui plante une aguichante pin-up au soutient gorge gonflé par deux seins en forme de Big Mac devant moi, et qui, tout en me fixant droit dans les yeux, d'un geste vif, se saisit avec une force peu commune de ma main droite et pour la plaquer d'autorité sur son sein gauche :
- Tièdes et moelleux comme tu les aimes, mon chéri
Vas-y franchement : Arraches moi ce soutien gorge avec tes dents et lèche la calotte. Vas-y carrément : cet article ne te fera pas grossir
Comment résister à une invitation aussi gentille de cette belle inconnue-nue , même en ce lieu dédié à l'épanouissement tant physique que mental de nos chérubins ! Hélas : à contrario des préceptes rigoureux édicté par Monsieur le Président Directeur Général Fondateur de la Société MAC DONALD, bien loin de sortir instantanément de ce cauchemar , un brouhaha incantatoire en bouche, je ne vis innocemment dans l'affirmation "cet article ne te fera pas grossir " que ma participation à une soirée de dégustation-test organisée par l'équipe marketing. Il est vrai que l'on savait les services de recherche diététique de la marque à la recherche éperdue du hamburger dégraissé, voire amincissant
Mais d'ici à en arriver à proposer à la clientèle de lécher des calottes de seins même en forme de Big mac, il y avait un sacré pas !
Un souci cependant me traversa l'esprit dans mon rêve : l'organisation d'orgies sexuelles dans un lieu public à deux pas d'une piscine, d'un stade et de deux écoles était-il légal ? Ne risquions nous pas de finir en garde à vue dans le commissariat le plus proche ?
Je m'ouvris de mon scrupule à Ronnie (le Clown) :
- Cette activité n'est proposée que comme développement additionnel aux gérants pour la nuit. Elle ne sera réservée qu'aux adultes entre deux heures et cinq heures du matin. Le jour, le Mac Do fonctionnera toujours comme restaurant rapide, me précisa-t-il immédiatement
- La réouverture des maisons closes ? En quelque sorte
- Très exactement : Tous les avantages sans les inconvénients. On a d'ailleurs toutes les autorisations officielles !
- Ils sont forts chez Mac Do !
- Ce n'est pas une idée Mac Do : c'est une initiative du plus important franchisé du 93, Le Boss qui a développé ce concept sur ses fonds propres! Il est d'ailleurs en cours d'agrément chez Mac Do France. Et ici, on le test !
CHAPITRE DEUX
LE VOYAGEUR - REPRESENTANT - PLACIER
Je souris : ce fameux BOSS était mon Oncle, le seul de la famille, qui, parti de rien, était parvenu à « se payer » la bagatelle de 30 restaurants «Macdonald» cash, d'un coup ! (à six cent mille euros l'unité, ça représente tout de même un investissement de plus de 18 millions d'euros).
Ma femme ne l'aimait guerre, non pas parce qu'il lui était antipathique en tant que personnage, ou encore qu'il ait pu être vexant avec elle, mais parce que sa seule présence lui rappelait ma « nullité grasse », comme elle me disait.
Elle serrait les dents et poussait écourtait systématiquement les entrevues
Moi, décontenancé au début, j'avais pris le parti de ne plus rien lui dire : car c'est toujours comme ça avec les femmes ! Allez donc chercher une logique à leur comportement !
Car, il faut bien avouer que l'incident à l'origine de cette quasi haine n'était due à aucune faute de goût de mon oncle, méchanceté, faux pas, etc., bref toutes ces choses qui sont capable de vous aliéner la faune féminine à vie
De fait, c'est moi qui, comme elle me l'a très vivement reproché, a été « super nul » !
Cependant, j'avais une excuse : Je n'éprouvais pas beaucoup d'estime pour mon Oncle. Tout ça à cause d' une bêtise, une broutille aux yeux des « grandes personnes » Mais que le gamin de dix ans que j'étais alors n'a pas admis !
A cette époque (qui remonte à prés de vingt ans), il venait de quitter un emploi d'employé de banque pour se lancer, comme on dit, « dans les affaires ».
Il travaillait dur, et détournait la conversation à chaque fois que mon père ou ma mère, ou encore un cousin le questionnait sur « le type » d'affaires qu'il avait lancé. Aussi, la famille avait cessé de le questionner. Elle se contentait de noter qu'il avait l'argent facile et profitait sans vergogne de sa générosité
Nous revenions justement d'une séance de cinéma au Grand Rex. Blanche Neige de Walt Disney était à l'affiche. Et comme dès la sortie du cinéma je lui faisais part, avec la surexcitation propre à mon âge, de ma satisfaction de voir les valeurs de bonté et de justice si magistralement illustrées par ce dessin animé, triompher de la méchanceté et du crime, il m'a proposé de nous arrêter dans un bar du boulevard pour en discuter, le temps d'un chocolat.
Une fois bien installés l'un en face de l'autre, et mon chocolat servi, il attendit patiemment que se tarisse peu à peu le flot de guimauve verbale qui me dégringolait littéralement de la bouche, et qui narrait à l'envie la beauté du triomphe « naturel », de la vertu, de la ténacité, du courage, de la bonté et de la prudence incarnées par Blanche Neige et les sept nains sur le vice, le mensonge, la cruauté, la laideur et la corruption incarnée par la Sorcière !
Puis, une fois mon « réservoir à discours » enfin vide :
« - Moi aussi j'ai aimé ce film coupa mon Oncle : je l'ai bien revu cinq fois quand j'avais ton âge...
- Il était déjà sorti ?
- Oui, car il date de 1936 ! Veux-tu que je t'en raconte l'histoire ?
- Inutile : je la connais par cur !
- Mais
remise au " goût du jour " ?
- Au goût du jour ? C'est quoi ça ?
Il se cala dans son fauteuil, réfléchit intensément, puis, avec un sourire malicieux sur les lèvres :
- Ça donne ça :
(Je commencerais directement par la scène dite du "MIROIR MAGIQUE")
- Miroir, ô miroir, dit moi: suis-je toujours la plus belle ?
- Tu es encore très belle, Oh ma maîtresse. C'est à peine d'ailleurs si l'on arrive à distinguer sur tes joues irisées et dans l'éclat métallique de tes yeux l'usure de tant et tant de siècles de tranquille patience
Mais...
- Mais ?
- Mais, il semble bien que, par delà les ondes, il soit une nouvelle et jeune princesse aux yeux d'argent et à la chevelure d'or...
- Est-elle plus belle que moi ?
- Oh non, ma maîtresse: Bien au contraire...
- Mais alors, pourquoi, oh mon Miroir, en fais-tu mention?
- Parce que, bien que moins belle et moins douce que toi, elle est courtisée par quantité de Princes en soupir...
- Mais, sans beauté et sans douceur ?
- Oui ma Maîtresse...
- Use-t-elle alors de quelques sortilèges ?
- Elle a troqué sa baguette magique contre une licence de courtier, et s'est spécialisée dans l'assurance vie. Elle joue avec dextérité du stylo et de la calculette, roule en grosse auto et couche dans des palaces.
- Des palaces ?
- Oui. Elle y traque le nigaud fortuné en décolleté provoquant. C'est qu'elle a le truc, elle, pour les reconnaître: se sont, à de très rares exceptions près, ceux là qui prennent l'incorrection pour un trait de caractère et la médisance pour de la clairvoyance. Elle les emberlificote d'abord dans deux ou trois contrats "bidon", où ils perdront toutes leurs économies. Puis, elle concoctera ensuite un petit accident propre à lui permettre de toucher la prime d'assurance qu'elle aura préalablement su asseoir sur leur tête...
- Mais, Miroir ô mon miroir, comment oses-tu me comparer à cette
horreur ?
- Parce que je ne suis qu'un miroir, Oh ma Maîtresse. Et qu'en tant que miroir, je ne puis que refléter la réalité présente. Et il est vrai qu'en ce temps, malgré ta beauté, ta fraîcheur, et la droiture de ton âme et de ton cur, tu n'intéresses plus personne. Parce que la beauté, la fraîcheur, la droiture et l'honnêteté, ça rapporte bien moins que la fourberie, la dissimulation, le vol et le crime. Et la belle princesse aux yeux d'argent et à la chevelure d'or correspond tout à fait à la mode de ce temps. Qu'importe sa beauté physique: il y a la chirurgie esthétique. Et son charme fatal est d'avoir fait fortune ! »
Son histoire terminée, il esquissa un clin d'il, but une gorgée de bière et posa son verre devant lui.
Moi, je le regardais bouche bée, yeux écarquillés, tétanisé de rage !
Il me fallu un bon moment pour parvenir à retrouver le contrôle de mon corps, et dès que j'y parvins :
- Zut, Merde, Crotte ! M'écriais-je, en tapant de toutes mes forces sur la table de mes deux petits poings fermés. Le mot « salaud » me vint bien au bout des lèvres, mais il était encore trop gros pour mon larynx d'enfant. Il se mua en un souffle rauque, et je fondis en larmes
Il afficha une mine désolée, et ne comprit ni mes pleurs, ni ma colère !
En cela, il ne différait pas tellement des autres « grandes personnes », celles que je voyais se regrouper dans le salon paternel après le repas du dimanche
Et tandis qu'ils sirotaient leur liqueur digestive, leurs conversations abordaient les « choses sérieuses » : c'est-à-dire qu'elles se mettaient à rouler invariablement d'un passé qu'elles ruminaient à un avenir qu'elles rêvaient !
Et c'était l'enfilade de ces « il aurait dû » et « on l'a pourtant averti » ou encore « ce n'est pas faute de l'avoir prévenu », ponctuant des jugements autant vains que définitif que l'on portait, d'un ton doctoral, sur les uns et les autres, et le monde en général.
Je les écoutais avec amusement, souriais gentiment quand, d'une semaine sur l'autre, ils se contredisaient !
Puis, invariablement, arrivait le final : ils évoquaient alors avec un regret feint leurs « erreurs » ou « étourderies » mutuelles, tout en prenant bien soin de s'absoudre l'un l'autre, de se convaincre que, tout compte fait, faute d'être dans le meilleur des mondes (qui, comme chacun sait, n'existe pas), ils étaient, du moins, en hommes et femmes réalistes, dans le meilleur des mondes « possibles » !
Je sus détecter, très tôt, ce ton « particulier », ces attitudes « inspirées » qui signifiaient que mon Père, mon Oncle et leurs invités entraient dans leur « bulle » : Ils s'extrayaient littéralement de la réalité, désertaient le Présent, quand ils refaisaient le Monde
.
Et dans ces moments là, ni mes pleurs, ni un tremblement de terre, ni même l'explosion d'une bombe ne semblaient être capable de les interrompre : ils haussaient invariablement la voix jusqu'à couvrir l'incident, tout en signifiant d'un regard à ma mère ou à ma tante de « faire taire le petit » !
C'est ce qui dut arriver à mon Oncle ce jour là : tout à la leçon qu'il voulait me donner, il ne sut analyser les signes avant coureurs de la fureur qui était en train de m'envahir !
Après une ou deux caresses que je refusais sèchement, il se leva, et paya nos consommations.
De retour à la maison, je refusais de le revoir pendant un bon mois
Quant au métier qu'il faisait, j'eu l'occasion de le découvrir quinze ans plus tard. Je venais d'avoir vingt cinq ans, et végétait comme comptable dans une petite entreprise de peinture
De fait, j'avais accepté ce poste que pour une raison alimentaire : je venais de me marier !
J'avais, en effet, rencontré ma femme en fac de lettre, ou elle était étudiante comme moi. Elle est entrée en première année de sociologie alors que j'étais déjà en troisième année de philosophie. Je rêvais, à l'époque, de devenir Professeur !
Ma femme, elle-même, avait accepté un poste de vendeuse dans un supermarché. Nos deux salaires nous permettaient une relative indépendance, et nous nous étions jurés mutuellement de continuer nos études en cours du soir, (ce que, naturellement, comme beaucoup de couples, nous ne sommes jamais parvenus à faire !)
Les affaires de mon employeur ne marchaient pas très fort. Concurrencé par les grandes surfaces, son chiffre d'affaire allait en s'amenuisant au fil des mois. Bientôt, il se mit à parler ouvertement de dépôt de bilan !
C'est alors que mis au courant par mon père de l'évolution de ma situation, mon Oncle décida de me contacter.
Il me téléphona donc directement à mon travail pour me proposer une entrevue. Il avait retenu une table dans un bon restaurant, et, à l'issue du repas, me proposa de travailler avec lui :
« J'ai toujours travaillé avec ta tante, mais depuis qu'elle s'est passionnée pour la brocante, elle est beaucoup moins disponible. Et comme j'ai maintenant plus de cinquante cinq ans, je commence à en avoir plein les bottes des visites à domicile. C'est pourquoi je recherche une personne de confiance et entreprenante pour me seconder. Une personne en laquelle je puisse avoir une confiance absolue. Je me suis alors souvenu de toi.
- Mais, au juste, c'est quoi ton métier ?
- Je suis propriétaire d'une entreprise de vente de vins et spiritueux à domicile !
- Et ça consiste en quoi ?
- A passer des coups de téléphone à intervalle régulier à une liste de personnes pour leur proposer d'acheter nos produits.
- Ils passent commande par téléphone ?
- C'est que ce n'est pas si facile que cela, car chaque années les produits évoluent, changent, etc. Et comme ce sont des vins, des liqueurs et des alcools, il faut les goûter pour les apprécier : d'où notre obligation de passer chez eux avec un échantillon de ce que nous avons à leur vendre !
- On leur fait goûter ?
- Naturellement !
- Tu trouves leur numéro dans l'annuaire ?
- Surtout pas : Car dans ce métier, le secret de la réussite est la qualité du fichier. Et un fichier de « qualité », où se trouve noté le nom, l'adresse et le numéro de téléphone d'un « vrai » amateur de vin, il faut plusieurs années pour se le constituer. Aussi, vois-tu, je l'ai acheté à mon prédécesseur !
- Ça se paye cher ?
- Assez : j'ai dû vendre la maison dont j'avais hérité de mes parents pour le payer !
- Ça consistera en quoi, mon travail ?
- Tu visiteras une partie de mes clients à ma place. Je te propose d'ailleurs de faire un essai avec moi »
Comme le métier de comptable ne me plaisait qu'assez modérément, qu'il était, de surcroît, pas très bien payé, j'acceptais sa proposition
C'est ainsi que j'ai commencé à l'accompagner de dix sept heures à vingt heures lors des visites qu'il rendait quotidiennement à ses clients.
- Chez les V.R.P., Il y a sans doute beaucoup de gens qui font ce métier honnêtement, et qui, de ce fait, gagnent un honnête salaire. Mais que dire des gens de la " trempe " de mon Oncle ! Empereurs de la brosse à reluire et Vampires du porte à porte, ils se bâtissent une vraie fortune par l'exploitation d'un fond de clientèle très " spécial ", genre " petit vieux " ou " petite vieille " esseulée, handicapée, simple d'esprit. On lui ouvre par curiosité, pour tromper l'ennui d'une journée de grisaille, où il ne se passe rien, où on ne reçoit rien, où personne ne vient. Il vous complimente sur la tenue de votre intérieur, votre robe de chambre, votre bonne mine, l'intelligence de votre regard, le soyeux du poil de votre chat, etc. Il engage gentiment la conversation; Il écoute avec patience et sympathie votre long monologue d'aigreur et compatit à vos misères. Encore dix minutes, et vous le mettez dans la confidence de vos secrets familiaux... Encore cinq minutes, et vous croyez découvrir l'ami le plus sincère que la vie ait pu vous donner. Vous commencez presque à l'aimer... Mais, malheureusement, chacun doit gagner sa vie, et, le cher homme à d'autres clients à visiter... Mais, croyez bien qu'il est sensible à votre détresse. D'ailleurs, il va revenir: il va revenir dans quelques jours pour vous livrer l'importante commande que vous allez lui passer maintenant... D'ailleurs, les vins qu'il veut vous vendre, il a pris bien soin de vous les faire abondamment goûter, " sans engagement ", bien sûr...
- Je vous prendrais bien une douzaine de bouteilles, réparties par trois de... ceci, trois autres de cela... Proposa la petite vieille
- Madame, nous ne sommes pas des épiciers !... Nous livrons par camions et la commande minimale est de 72 bouteilles par étiquette... On ne peut pas déplacer un camion pour moins...
- Mais c'est beaucoup trop !
- Pour vous, je vais faire une exception: une caisse. On va panacher les 72 bouteilles par lots de 12 pour avoir 6 étiquettes différentes. Mais surtout, ne le dites pas à mon patron, on n'a pas le droit de le faire...
- ça fait dans les combiens ?
- Vraiment pas cher: 6.500 francs...
- Mais ma retraite n'est que de 6.500 francs par mois !
- Je vous mets trois bouteilles gratuites en plus...
- Mais, je n'arriverai jamais à payer...
Le représentant fait alors des " conditions de paiement " en trois ou quatre chèques. Il fait remplir les chèques sans date, et les emporte. Ils seront mis à l'encaissement passé le délai de rétractation de sept jours. Pour parachever le tout, le représentant se trompe: au lieu de donner à son client l'exemplaire de sa liasse qui lui est destiné, celui qui contient la formule légale de " rétractation ", il lui donne l'exemplaire comptable, dépourvu de cette formule. " Tout le monde peut se tromper... "...
Et puis, il y a toujours, comme ils disent, la " perle ":
" Je vais systématiquement voir tous les trois mois Madame Isabelle, une petite vieille de soixante dix sept ans, que sa famille délaisse. Elle m'appelle pour que je la conduise toucher sa pension à la poste. En effet, le quartier n'est pas très sûr, et elle a peur d'être suivie et agressée. Puis, nous bavardons un bon moment, tout en buvant un excellent thé et en mangeant les gâteaux qu'elle a spécialement confectionnés à mon intention. Je lui demande innocemment des nouvelles de ses enfants, dont elle n'entend plus parler, naturellement, depuis le jour où, étant gênée après le décès de son mari, elle a vendu son petit pavillon en viager. Elle me demande des nouvelles de ma famille où j'invente régulièrement un malheur : le trimestre dernier, c'était ma femme qui venait de subir une grave intervention, ce trimestre, se sera ma fille qui se compromet avec une personne plus âgée que moi... Plus c'est gros, plus ça passe... Puis arrivera le moment de la commande. Traditionnellement, elle se doit de correspondre à un mois entier de sa pension... soit dans les 9.500 francs. Quelquefois plus, mais jamais moins !
" - C'est que je ne sais quoi vous prendre, mon bon Monsieur, voyez vous-même, j'ai déjà tous vos vins ! "
Et de me montrer son entrée entièrement tapissée jusqu'au plafond de mes cartons...
" - Et je ne sais plus ou les mettre ! "
Nous avons alors pointé ensemble les étiquettes, et j'ai découvert trois de mes références qu'elle n'avait effectivement pas. Je les ai couchées sur mon bon de livraison...
" - Mais où les mettrai-je ? protesta-t-elle... "
" - Mes cartons sont très solides ", répondis-je, " et vous pourrez, avec une couverture dessus, faire comme un banc dans votre entrée où, d'ailleurs, il n'y a rien pour s'asseoir... "
Il me racontait cela, visiblement ravi de m'exposer son " savoir-faire "...
Puis, devant mon air dubitatif:
" Oui, je sais. Ce qui est embêtant avec les petits vieux, c'est qu'il ne faut surtout pas s'endormir sur ses lauriers... Un jour où l'autre, ils deviennent impotents et partent en maison de repos. Pire, même, décèdent... Dans tous les cas, ce sont des clients perdus. Il faut avoir le réflexe de leur demander les coordonnées de leurs amis et parents, même plus jeunes qu'eux. On fait de bonnes affaires avec les retraités qui s'ennuient, et quant aux actifs en fin de carrière, on les garde sous le coude pour plus tard... quand ils prendront leur retraite..."
Puis, devant mon air, décidément, de plus en plus dubitatif:
" Et puis, que veux-tu, si tu ne fais pas cette vente, c'est ton concurrent qui la fera. Il faut que tu gardes bien présent à l'esprit que nous sommes des marchands ! Ce que nous faisons, c'est du commerce. Et le commerce est défini par le Code du même nom comme " l'achat pour revendre ". C'est notre manière à nous de gagner notre vie. En vendant plus cher que je n'achète, je ne vole pas le client ou la cliente. J'exerce tout simplement mon métier. Et mon métier est de vendre le plus possible le plus cher possible...
- Pour gagner le plus d'argent possible...
- Bien entendu !
- Mais, manifestement, cette dame n'achète pas tes vins pour les boire !
- Peu importe ! De toute manière, qu'est-ce qu'elle en ferait, de son fric: elle n'a plus d'ami, ses enfants la laissent lamentablement tomber, et elle ne sort jamais de chez elle. Son fric est beaucoup mieux dans ma poche que dans celle d'un loubard ou d'un vulgaire escroc...
- Et tu n'as pas le sentiment de te comporter " comme un vulgaire escroc ? "
- Tout de suite les grands mots ! Pas du tout ! A l'instar de n'importe quel courtier en matériel de guerre, j'étudie le marché pour sélectionner les secteurs " porteurs ". Pour eux, ce sont les pays en guerre ou en révolution. Il y a en effet dans ces pays des gens prêts à payer n'importe quel prix pour se procurer des armes. De même, il y a chez nous des gens qui crèvent tellement de solitude qu'ils sont prêts à payer n'importe quel prix pour la compagnie d'un de leurs semblables. Même si c'est un marchand de vins. Moi, j'ai le " nez " pour les découvrir, et c'est pour cela que je puis faire ta fortune. A toi d'en profiter ! Si tu prends ma suite et accepte de travailler selon mes méthodes, tu pourrais te faire dans les cinquante à soixante dix mille francs de salaire mensuel, tout en ne travaillant que six heures par jour...
Et, en matière de conclusion:
- On les sauve, d'une certaine façon, de la déprime et du suicide, et même de l'infarctus." Et un sourire quelque peu cynique aux lèvres: "car avec ce qu'on leur laisse, après notre passage, ils n'ont plus les moyens de se faire beaucoup de cholestérol... " Et le plus beau, c'est que certains me reprochent de n'être pas repassé les voir plus tôt !"
Lorsqu'elle a su que je commençais à travailler avec mon Oncle, ma femme a été folle de joie :
- Tu sais qu'on dit qu'il est milliardaire !
- Tu es sûre ? Il vit pourtant simplement
- A cause du fisc, à ce que l'on dit
Mais il paraît qu'il a une magnifique propriété à Saint Trop et un super bateau de vingt deux mètre dans le port !
- Penses-tu : il est à un ami suisse qui a la gentillesse de l'héberger en été !
- L'Ami est un prête-nom, parait-il : tout est acheté au nom d'une société installée en Suisse dans laquelle il est le seul actionnaire. Le suisse, c'est son gérant « de paille »
Comme je lui demandais comment elle pouvait savoir tout ça, elle avoua avoir sympathisé avec sa femme
- Quel mal y a-t-il à piquer le fric de poivrots, s'exclama ma femme quand je lui fis part de mes scrupules, qui, de toute manière, passeront l'arme à gauche avant deux ans, ou encore de vieilles séniles qui finiront par léguer tout ce qu'elles ont à une uvre de charité ! Il a raison, ton Oncle : il ne fait qu'adoucir la fin des uns et récupérer l'argent des autres avant qu'il ne finisse par engraisser une quelconque administration ! Tu aurais dû t'accrocher et prendre des notes ! Et ce d'autant plus qu'il n'a pas d'enfants : Tu es son seul héritier !
- Mais, il y a sa femme, objectais-je !
- Sa femme, qui, paraît-il le laisse tomber pour la brocante ? Allons, allons ! La « brocante » de sa femme est un méchant cancer du poumon : elle « chine » à temps plein dans une clinique de luxe ! Pour la première fois de sa vie, ton Oncle, désespéré par l'agonie prochaine de son épouse est vulnérable ! Rentre donc dans son jeu, cajoles-le, et tu pourras décrocher le contrat du siècle !
- Le contrat du siècle, c'est quoi ça ?
- Il est prêt à tout le laisser pour pas grand-chose pour pouvoir accompagner sa femme dans ses derniers instants !
- Et comment tu sais ça ?
- C'est elle qui me l'a dit : comme elle n'a jamais pu avoir d'enfants, elle a reporté son amour maternel sur toi. Elle te considère comme son fils, et c'est elle qui lui a mis cette idée en tête !
Mais la perspective, à terme, d'être arrêté par la Police pour complicité d'escroquerie, ou encore trucidé par le parent d'une vieille que j'aurais contribué à dépouiller ne m'enchantait guère
J'optais donc pour le chômage !
Ce n'est que dix ans plus tard que mon Oncle me recontacta. Il me proposait de retravailler avec lui, mais, cette fois, comme contrôleur de gestion. Il m'expliqua, en effet, qu'il avait vendu son affaire de vin à un très grand groupe de vente par correspondance à un prix inespéré, et avait immédiatement réinvesti la totalité dans une affaire de restauration rapide : les fameuses franchises de Mac Donald !
De mon coté, j'avais retrouvé un emploi de comptable dans un petit supermarché, avec un petit salaire, et de petites perspectives d'avenir. De plus, ma femme avait actualisée une procédure de divorce à laquelle elle m'avait préparée de longue date, et qu'elle n'avait différée qu'à cause de la naissance de notre fils
Autant dire que ça n'allait pas très fort, et que je broyais du noir
- Pourquoi moi ? lui demandais-je, alors que tu n'as pas été très content de mes performances la dernière fois, loin s'en faut !
- La dernière fois, j'avais besoin d'un voleur, alors que cette fois ci, il me faut un type honnête pour me protéger des voleurs !
- Et tu as donc pensé à moi ?
- Honnête : je ne connais que toi comme ça. Et, avantage suprême, je sais pouvoir compter sur ta conscience professionnelle et ton dévouement car, depuis le décès de ma femme, tu es mon seul héritier !
- Petit salaire et grosse carotte, en quelque sorte ?
- On ne refait pas, tu sais ! Salaire tout de même pas si petit que ça : cinquante pour cent de plus que ce que tu gagnes actuellement, une belle voiture de fonction (une Mercedes), mais surtout une très trés grosse carotte : si tu te défonce comme il faut, je te passerais un à un la gestion libre de mes 30 Mac Do !
- Un par an ?
- Peut-être, mais pas avant une période probatoire de cinq ans pendant laquelle tu apprendras le métier ! Si tu te défonces convenablement et file droit, tu deviendras, à ton tour, « LE BOSS » !
Evidemment, présenté sous cet angle
mais l'augmentation du salaire qu'il m'a donné était largement « gâté » par le travail de forçat qu'il exigeait de moi. Cependant, la nouvelle de mon embauche et « la carotte » fit revenir ma femme à de meilleurs sentiments : elle annula la procédure de divorce !
CHAPITRE TROIS
LA CARTE ROSE
- Ton badge, fit Ronnie en me tendant un rectangle de plastique rose, de la taille d'une carte de crédit.
- Et ça sert à quoi ce badge ?
- A personnaliser ton clone sexuel !
- Mais, je suis déjà avec cette demoiselle, fis-je en indiquant Julie
- C'est le modèle standard de base que l'on a édité pour les tests. Avec ce badge, tu peux monter avec elle pour la "personnaliser" dans l'une des six cabines techniques en libre service !
- C'est bien fait, dis donc : j'ai bien cru que c'était une vraie femme !
- Il faut reconnaitre que la réalisation est particulièrement soignée. Sauf que, pour les poitrines, ils auraient été bien inspirés de faire moins " maison " : on y retrouve les mensurations et le grammage de tous nos hamburgers, du Big Mac, en passant par le Mac Bacon et jusqu'au Mac 280 !
- Je sais : je viens de sucer deux Big Mac très régimes !
A l'étage, une rangée de 6 cabines avait trouvé place contre le parc de jeux miniature des enfants, moyennant la suppression de quelques tables. Elles étaient pourvues d'une porte frontale qui pivotait vers l'avant pour que le mannequin puisse entrer. Elle fermait et se verrouillait électriquement. Un écran tactile clignotait et nous invitait à participer à un jeu de questions réponses pour obtenir l'accouchement d'une poupée conforme à nos fantasmes. Car à peu prés tout pouvait être modifié : couleur de peau et de cheveux, traits du visage, musculature, sexe, pilosité, etc. Une fois le choix arrêté et confirmé, on attend quinze minutes pour que tout ce que le mannequin comporte de moteurs, pompes, vérins, interfaces électroniques puisse effectuer la modification programmée. Seule limitation : pas de vêtements possibles, sauf le bikini pour les femmes, et le simple maillot pour les hommes (car, bien, entendu, on pouvait opter pour un partenaire masculin ou encore choisir la copie conforme d'une vedette du sport, du cinéma ou de la télé) !
Un éclairage tamisé et une succession de cloisons mobiles déployées électriquement transformaient la grande salle à manger de l'étage en véritable boite de nuit, tandis que la salle du rez-de-chaussée restait ouverte à la restauration
Par jeu, je tapais 11 ans pour indiquer l'âge demandé. Le système a accédé à ma demande et j'ai eu entre les mains une Julie de
onze ans
Intrigué, je la retournais immédiatement dans la cabine et choisi 7. Quinze minutes après, ma Julie avait perdu ses seins et ses soutient gorges et arborait une poitrine plate et deux jolies couettes
- C'est normal que l'on puisse descendre l'âge si bas ? Demandais-je à Ronnie
- Pourquoi pas : il vaut mieux qu'ils assouvissent leurs fantasmes avec un mannequin plutôt qu'avec ta fillette
- Je n'ai pas de fille : j'ai un fils
- Ou ton fils : en haut lieu, on a aussi pensé aux pervers !
- Oh ! Moi, tu sais, si je transforme Julie en Jules, fait plutôt gaffe à ce que je ne reparte pas avec le mannequin
- Oh ! Du calme ! Tu peux faire "ça" autant que tu veux ici, mais il est interdit d'emporter le matériel chez soi ! Il n'est pas à vendre comme dans le film !
- Quel film ?
- " Intelligence Artificielle ", le film de Spielberg, celui qui a inspiré ce délire au boss !
- Ah bon ! Figures toi que je l'ai vu et que je l'ai beaucoup aimé : Très bonne cette idée de fabriquer un androïde de la taille d'un gamin et de le proposer comme lot de consolation à un couple dont le jeune garçon est plongé dans un coma profond (suite à un accident)
- Bien résumé
- Sauf que la suite est bien moins idyllique : le fils naturel sort du coma, et le couple se déchire pour savoir lequel des, deux il va conserver !
- Tu l'arranges un peu à ta sauce, ce film : ils finissent tout de même par choisir, sans aucune hésitation, leur fils en chair et en os ! Et le film se termine sur l'errance désespérée de la machine d'avoir été abandonnée par les hommes
Puis, soupçonneux :
- Note cependant qu'ici, nous ne sommes qu'en présence d'objets sexuels. Nous sommes très loin du monde de l'enfance : on se sert du matériel sur place et il est formellement interdit de l'emporter chez soi ! Tout autre usage est formellement prohibé !
- Sais-tu à quoi nous avons pensé, ma femme et moi, lorsque nous avons quitté la salle de projection ?
- A câliner votre enfant ?
- Penses-tu ! Si seulement, on avait pu avoir la chance qu'ont eue les parents qui ont acheté l'androïde câlin : un fils biologique en coma profond suite à un accident. J'aurais été dix fois volontaire pour trafiquer les tuyaux : après un chouette enterrement, on aurait adopté David (c'est le nom de l'androïde « câlin » dans le film) !
- Vous ne l'aimez donc pas ?
- Si, nous, nous l'aimons beaucoup ! Mais, lui, il ne nous aime pas
- Bof, c'est une idée que tu te fais ! Tu sais, moi aussi j'ai un fils
- Il a essayé de m'égorger suite à une remontrance justifiée que je lui ai faite !
- Quel âge a-t-il ?
- Onze ans
- Ce n'était qu'une crise, un coup de colère. Ça lui passera !
- Tu aurais vu ses yeux ! Et il a porté son coup de coutelas avec une force et une précision qui excluent absolument le coup de tête
Et quand je me suis blessé en parant le coup et qu'il a vu mon avant bras en sang et mon cou entaillé (superficiellement, heureusement), il a ramassé la lame et essayé de me planter à nouveau !
- Tu en as réchappé ?
- Oui, car ma femme, qui repassait dans la pièce à coté est intervenu et a réussi à le déséquilibrer en le poussant violemment par derrière. J'ai pu lui asséner un coup de pied pour le désarmer et le bloquer à terre
- On dirait, décidément qu'il n'a pas digéré ta remontrance !
- Il est vrai que je l'ai appuyé d'une claque magistrale, mais vu ce qu'il avait fait, c'était le moins que je pouvais faire !
- Et qu'avait-il fait ?
CHAPITRE QUATRE
L'INCIDENT
Ça remonte à deux mois... J'ai reçu un coup de téléphone "personnel" au bureau. Au bout de la ligne, une voix inconnue:
- Bonjour Vous êtes bien Monsieur Paul André Figari ?
- Oui, pourquoi ?
- Vous êtes bien le père d'Adrien Figari, huit ans ?
- Oui, répondis-je d'une voix inquiète.
- Je me présente : Monsieur Bertrand, Commissaire de Police. Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir passer au commissariat central de Bondy pour le récupérer.
- Quelque chose de grave ?
- Non, rassurez-vous. Rien de grave. On vous expliquera sur place.
Je quittais immédiatement mon travail pour le Commissariat. Après un contact rapide avec mon enfant, gardé à vue, le Commissaire de police me reçut dans son bureau.
- Votre fils, Monsieur, a été appréhendé alors qu'il apportait une dose d'héroïne à un toxicomane...
Comme je le regardais interloqué sans rien répondre, incrédule...
- Rassurez-vous, Monsieur, nous savons très bien que votre fils ne s'adonne pas au trafic de stupéfiants. Il rend des menus services à un trafiquant qui utilise de jeunes enfants pour livrer ses clients...
- Je tombe des nues, Monsieur le Commissaire !
- Rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul. Nous avons donné un coup de pied dans la fourmilière.
Il m'expliqua alors qu'ils avaient démantelé un réseau de vente de drogue dans notre cité. Le ou les dealers donnaient rendez-vous à leurs clients sur le parking derrière notre bâtiment, devant une porte de cave donnant vers l'extérieur. Une fois la somme d'argent récupérée, il remontait dans son appartement, inscrivait au verso d'une enveloppe style "carte de visite" le signalement sommaire de son client (couleur de la veste, cheveux, signe particulier) et glissait dans l'enveloppe une dose. Puis, il introduisait le tout dans une bouteille de plastique d'eau minérale vide qu'il lestait avec trente ou quarante francs en rouleaux de pièces de petite monnaie avant de la jeter dans le vide-ordures. Le tout était récupéré par un marmot dans le local à poubelles. Il gardait pour lui la monnaie et allait livrer la dose au toxicomane qui attendait dehors. Le tout était surveillé par le trafiquant de la fenêtre de son appartement...
- Vous avez réussi à l'arrêter ?
- Nous avons effectivement un suspect... Mais nous n'avons pas trouvé de drogue sur lui ni chez lui...
- Mais, si les bouteilles venaient de chez lui, la drogue, il devait bien l'avoir dans son appartement ?
- Chaque vide-ordures dessert quatorze étages. Comment savoir de quel étage descend la bouteille ? Et puis les dealers ne sont pas stupides au point de conserver leur stock chez eux : ils servent leurs clients un à un, et ne prennent qu'une dose à la fois dans les cinq ou six planques qu'ils ont aménagées dans les parties communes de l'immeuble. Dans le pire des cas, si l'on en trouve une sur eux, ils pourront toujours soutenir que c'est pour leur consommation personnelle...
- Ils ont dû perdre pas mal de doses : nos vide-ordures sont souvent sales... et se bouchent souvent...
- Justement, pas celui là. Une bonne âme avait conclu, au nom de la société gestionnaire de l'immeuble, un contrat d'entretien "spécial" pour ce vide-ordures là.
- Donc c'est une preuve ?
- Non : ça s'est passé par téléphone, et un inconnu est passé le régler en liquide. Et comme nous a dit le responsable de l'entreprise, du moment que le type avait payé un an d'avance...
- Etes-vous certain de ne pas vous tromper au sujet de mon fils ?
En guise de réponse le commissaire se leva et alla chercher dans un casier une boîte contenant une vingtaine de pochettes de photos. Il en tira une sur laquelle était porté le nom de mon fils. Posément; il posa vingt clichés sur lesquels on voyait mon fils donner un petit sachet à différents inconnus...
- Et, dans le lot, des clients de votre fils, nous avions même glissé un policier...
- Que comptez-vous faire de mon fils ?
- Il est encore trop jeune pour être poursuivi. Donc, nous ne pouvons que vous le restituer, en vous priant de le surveiller avec plus d'attention dorénavant. Il n'entre pas dans les attributions de la police de remplacer l'autorité parentale...
- Je suis effondré !
- Comme la dizaine de pères et mères que nous avons convoqués pour récupérer leurs gamins. Bien qu'il soit possible qu'il se trouve dans le lot certains parents qui réprimanderont leur enfant... non pour s'être conduit de cette manière, mais pour ne pas avoir demandé plus au dealer... Et il n'est pas exclu, par-dessus le marché, que la mésaventure de leur fils ne donnent pas quelques idées à certains pères de famille. D'ici à ce qu'ils essaient de remonter pour leur propre compte le réseau, il n'y aurait pas des kilomètres...
- Mais, c'est un peu la faute de la Police : on ne vous voit pratiquement jamais patrouiller dans cette cité. Et quand nous appelons "Police-Secours", nous avons le temps de mourir trois ou quatre fois avant d'entendre votre sirène...
Il m'écoutait, un sourire en coin... Un brave fonctionnaire, que ce commissaire... La cinquantaine bien sonnée, Mais sans qu'il émane de son aspect cette poussière de « désabus », d'écurement contenu et d'impuissance qui caractérise trop souvent les fonctionnaires en fin de carrière : ceux qui ont tellement écarté les bras en signe d'impuissance qu'ils en ont distendu les boutonnières de leur veste...
- Sachez cher Monsieur qu'en tant que Commissaire de Police, Responsable de la sécurité publique de cette commune, je suis, comme la plupart de mes collègues officiant en banlieue, le Capitaine vaincu d'une guerre perdue. Perdue sans déshonneur, puisque nous n'avons pas pu nous battre.
- Comment cela « perdue » ?
- Je ne puis malheureusement, pour des raisons de « réserve » vous en dire plus...
- Vous faites référence, je suppose, au devoir de « réserve » du fonctionnaire ?
- Absolument. Il nous est, en effet, assez difficile de nous laisser aller à dire tout haut ce que nous avons sur le cur : si ça s'ébruitait, j'aurais toutes les chances de me voir infliger un blâme par la commission de discipline. Mais, bien évidemment, ce droit de réserve ne nous empêche pas, par exemple, de raconter une histoire.
- Ce serait, en quelque sorte, une manière détournée de me dire tout bas ce que vous pensez tout haut !
- Je vous laisse l'entière responsabilité de ce propos ! conclut-il d'un large sourire...
Il me proposa un petit cigare, en alluma un et décrocha son téléphone... Puis, malicieusement:
- J'oserai, d'ailleurs, la comparaison avec l'armée portugaise, débarquée au Maroc, telle que l'a relaté dans une de ses émissions la Chaîne de Télévision " Arte " :
En juin 1576, alors qu'il avait seulement 22 ans, Sébastien prit la mer avec une flotte de près de huit cents voiles. Le débarquement eut bien lieu près de Larache, mais, au lieu d'attaquer les défenses de cette ville et de la prendre pour s'assurer une solide base arrière, le corps expéditionnaire se lança en rase campagne à la poursuite des troupes de Moulay al-Malik jusqu'au 4 août 1578. Ce jour là, à Alcacer-Quibir, soit à plus de 300 km de son lieu de débarquement, son armée rencontra les 40 000 cavaliers d'al-Malik.
Le jeune Roi, dont c'était le baptême du feu, avait fait ranger son armée en ordre de bataille face aux troupes maures du Sultan du Maroc. Au centre, sur son cheval blanc, et entouré de sa garde, était le Roi. De chaque coté, les bataillons de lanciers et de mousquetaires alignés derrière leurs officiers. Tout à gauche, la Cavalerie...
Ils avaient fière allure, ces officiers dans leurs uniformes noirs. Derrière eux, les huit carrés de chacun mille cinq cent piquiers et arquebusiers d'une formidable infanterie, avec, chacun au centre, leur artillerie tenue cachée par quatre lignes d'hommes. Quatre lignes d'hommes jeunes et vigoureux, aptes à s'écarter très vite sur un signal, les uns sur leur droite, les autres sur leur gauche, pour laisser cracher aux canons leurs boulets ou leur mitraille à bout portant. Puis, sur un autre signal, ils reformaient instantanément les rangs. Les canonniers se dépêchaient alors de recharger les deux canons de vingt livres spécialement harnachés pour être facilement manuvrés à bras d'hommes...
Peu de troupes arrivaient à tenir face à ces mercenaires aguerris, et, sur le papier, le Sultan du Maroc, malgré son armée de quarante mille cavaliers, n'avait aucune chance contre les seize mille Portugais. Pour ces derniers, l'issue de la bataille ne faisait aucun doute. Il y aurait, bien entendu, quelques blessés et peut-être quelques morts dans leurs rangs, mais cela ne serait rien en comparaison du carnage qui attendait les gens d'en face...
Le Roi avait d'ailleurs reçu, la veille, un émissaire du Sultan du Maroc qui lui avait transmis la volonté de son maître d'éviter cette bataille. Le Sultan s'était décidé, selon l'émissaire, d'accepter l'essentiel de ce que demandait le Roi. Pourvu qu'on lui permette de " sauver la face ", la partie était gagnée sur le papier...
Mais le Roi refusa en déclarant:
" Il ne sera pas dit que je me sois déplacé avec toute mon armée pour ne signer qu'un papier... "
De même, un Capitaine vint le trouver, accompagné d'un berger dont la famille avait été quelque peu massacrée par les Maures, porteur d'un plan écrit de la disposition des troupes du Sultan. Le Capitaine, qui se portait garant de la véracité des informations, proposa au Roi de donner quelques pièces d'or en récompense au Berger et de changer la disposition de ses troupes pour tenir compte de l'information...
Mais le Roi refusa net, tout en déclarant, fort courroucé :
" Il ne sera pas dit que je gagnerai cette bataille par traîtrise !... "
Puis, se tournant vers le Berger:
" N'as-tu point honte de trahir ainsi le souverain auquel tu as juré fidélité ?... "
Les gens d'en face se tenaient d'ailleurs à une bonne distance. Manifestement, aucune unité ne se bousculait pour être la première à aborder les carrés de lanciers et leur formidable artillerie. Mais, curieusement, justement, cette infanterie resta impassible, immobile sous un soleil qui montait. Au bout de deux heures, les casques et les cuirasses commencèrent à chauffer, provoquant l'évanouissement de quelques soldats...
Le Sultan du Maroc attendit encore une heure avant d'expédier quelques éclaireurs s'enquérir de la raison de l'immobilité persistante des Portugais... Ces derniers s'approchèrent prudemment à portée de mousquet, et, posément, déchargèrent leurs armes. Quelques soldats portugais s'abattirent, blessés ou tués. Ils furent immédiatement remplacés par d'autres, sans qu'aucun coup de feu ni décharge de canon ne partent de leurs rangs...
Voyant cela, les Maures s'enhardirent, et c'est maintenant une nuée hilare de jeunes guerriers qui viennent en vagues tiré chacun son Portugais, et qui repartent vivement recharger leurs armes hors de portée, des fois que le monstre ne consente enfin à s'ébranler. Mais le monstre reste coi et ne bouge toujours pas.
Les Capitaines, cependant, commencent à s'inquiéter. Il n'a jamais été, en effet, dans leur tradition militaire de se laisser ainsi tirer comme des lapins ! Ils dépêchèrent alors leur estafette vers le groupe des Officiers Généraux au sein duquel se tenait le Roi pour réclamer l'ordre d'attaquer.
Cependant, les Officiers Généraux n'avaient pas attendu cette initiative pour réagir. Ils se font même pressants auprès de leur souverain :
- Sire, il faut donner l'ordre !
Mais le Roi n'entend ni ne voit rien. Absent, il semble perdu dans une rêverie...
- Sire, insistent encore les Généraux, nous sommes attaqués : il faut donner l'ordre !
Le Roi se tourne alors vers eux, leur sert un grand sourire, et nonchalamment lâche:
- Attendons encore un peu...
Cependant, c'était maintenant un feu nourrit de mousqueterie que subissaient les lignes portugaises. De plus, l'armée ennemie procédait à un mouvement tournant, et il devenait urgent de manuvrer pour éviter de se laisser encercler. En désespoir de cause, quelques Capitaines "prirent sur eux" de donner, qui des ordres de riposte, qui des ordres de manuvre, qui, décidés sans plan d'ensemble, se révélèrent catastrophiquement contradictoires. Il s'ensuivit une belle pagaille qui permit aux Maures, en disloquant les lignes, de venir à deux contre un au corps à corps. Ils firent ce jour un grand massacre de Chrétiens. Ils tuèrent le Roi et un grand nombre de soldats et d'officiers, et emmenèrent le reste en esclavage...
Puis, avec un sourire pincé:
- Depuis, il m'arrive souvent de comparer notre situation à celle de cette armée portugaise : comme eux, faute d'ordres clairs et appropriés, nous sommes en train de perdre la bataille.
- Quelle serait la bonne politique ?
- Écouter au plus haut niveau les gens de terrains que nous sommes et arrêter de concert avec eux une politique unique et s'y tenir...
- Une politique plus répressive ?
- Pas forcément. Mais, surtout beaucoup moins « naïve »...
- Comment cela, moins naïve ?
- La mansuétude avec laquelle on traite les tout jeunes délinquants multirécidivistes d'aujourd'hui, peut grandement contribuer à faire le lit des assassins de demain...
- Mais, à votre niveau, vous ne pouvez pas prendre d'initiative ?
- Je pourrais, bien entendu, comme les Capitaines portugais, donner l'ordre à mes policiers et inspecteurs de poursuivre les délinquants où qu'ils se trouvent, et de ne pas hésiter à faire usage de leurs armes en cas d'agression. Mais, ce faisant, je risquerais de provoquer, tout comme eux, la dislocation de nos lignes: Car tout ce qui touche à la « banlieue » est politique...
- C'est désolant !
- Ma position m'interdit d'en dire plus. Et d'ailleurs, tout bien pesé, j'en ai déjà beaucoup trop dit...
- Vous ne ferez rien, alors ?
- Je ne puis rien faire
- En tant que Policier, bien entendu
Mais, en tant qu'homme ? Car on peut toujours faire quelque chose en tant qu'homme !
Le Commissaire tressaillit légèrement. Puis, posant ses deux mains sur les accoudoirs du siège de son bureau, il cala son dos au fond de son fauteuil et me fixa droit dans les yeux tout en murmurant :
- En tant qu'homme je ne puis que démissionner ! J'y ai souvent songé, d'ailleurs, surtout depuis quelques temps
- Quelques temps ?
- Oui : un cas de conscience navrant, qui a poussé l'opposition entre l'homme et le fonctionnaire au paroxysme
Comme je n'ai pas le droit de l'évoquer devant vous en tant qu'officier de police je l'évoque en tant que père qui parle à un autre père
- Vous avez, vous aussi, un problème avec votre fils ?
- Non, pas mon fils : mon fils est un garçon qui va bien et travaille bien. Il va passer son bac l'année prochaine
Et finira sans doute commissaire comme son papa
Non : cette histoire ne concerne pas mon fils. Elle concerne un jeune gamin de huit ans sur lequel j'ai dû enquêter
- Il avait fait une grosse bêtise ?
- Tué cinq personnes
- A huit ans ?
- Oui. Pas avec un couteau, bien entendu, ni une arme à feu : il les a empoisonné !
- De sang froid ?
- Pas tout à fait ! C'est, de fait, une histoire assez compliquée et un peu longue
Le Commissaire regarda sa montre
- ça peut attendre, vous savez
- Attendre ? Pour le commissaire Oui
Mais pour le père de famille Non
Car il faut que vous sachiez. C'est très important !
- Sache quoi ?
- Que dans l'armée en campagne dont je vous ai parlé, il n'y a pas que des soldats
- Il y a quoi aussi ?
- Des femmes et des enfants
- Ils partaient en guerre avec femmes et enfants ?
- Non, pas ceux de la fable que je vous ai servie. Je parle de nous, dans ce commissariat
- Ah bon
Et de l'enfant d'un policier ?
- Non, bien heureusement. Car il est impossible à un policier d'habiter dans une cité dite « sensible » : il deviendrait, lui et sa famille, très vite les otages en puissance d'une bande de malfrats
- C'est le fils de qui alors ?
- Son père est cuisinier et sa mère postière. Et ils habitent une cité sensible de la région.
"Il arrive quelquefois que la chance soit avec nous : dans cette affaire, le trafiquant a été dénoncé par ses clients..."
Il m'expliqua que trois toxicomanes avaient dû être admis aux urgences de l'hôpital Jean Verdier, suite à un grave empoisonnement de leur sang, et étaient tous décédés malgré les soins prodigués. Deux autres avaient été retrouvés sans vie chez eux. Les analyses avaient mis en évidence un produit toxique, un dérivé de l'arsenic employé dans la fabrication des piles électriques rechargeables. Une enquête avait été ouverte pour découvrir l'empoisonneur.
« Mon policier enquêteur, activement aidé par les amis des victimes, découvrit assez vite le point commun à tous ces décès : ils avaient acheté la dose mortelle dans la même cité. Une planque fut organisée : un "sous-marin", c'est à dire un fourgon banalisé, déguisé selon les jours en " fleuriste ", ou en " EDF ", etc. et équipé d'un système vidéo de surveillance fut installé sur le parking où se passaient les transactions.
Parallèlement, toutes les doses achetées par les consommateurs étaient systématiquement remises aux enquêteurs aux fins d'analyse...
Au bout d'une quinzaine de jours, nous eûmes suffisamment d'éléments à charge pour procéder « en douceur » à l'arrestation du trafiquant et de ses complices.
Or, les trafiquants, une fois interrogés et confondus par leurs clients, sont absolument tombés des nues quand ils ont su qu'ils n'étaient pas seulement arrêtés pour trafic de drogue, mais également pour assassinat. Et ils ont protesté de leur « bonne foi » avec une telle énergie qu'ils ont réussi à ébranler sérieusement notre conviction.
De fait, nous avons dû constater que durant les quinze jours de « planque », nous n'avions découvert aucun sachet empoisonné »
- Ce n'était pas eux ?
- Absolument pas. Et nous avons d'ailleurs pu compter sur leur totale collaboration pour continuer notre enquête
- Dealer et Police : Même combat, en quelque sorte !
- Tout à fait ! Ils nous ont tout fournis : le nom de leurs grossistes, la liste de leur planque et même offert la « collaboration » de leurs « relations » pour que nous arrêtions au plus vite l'ordure, le salaud, l'être immonde qui avait eu l'outrecuidance d'empoisonner leur « blanche »
- Et vous l'avez trouvé ?
- Nous avions, en effet, relevé des traces d'empreintes digitales suspectes sur un faux compteur électrique qui leur servait de planque. Notre expert détermina, à partir de la dimension de celles ci, la taille approximative du doigt: celui d'un adolescent ou d'une femme.
Aussi ai-je dépêché des inspecteurs armés du matériel nécessaire pour relever les empreintes des gosses de sept à treize ans du bâtiment
- Ils ont accepté de « pianoter » comme on dit ?
- Pensez-vous : nous savons faire cela avec discrétion : on leur a tendu un cadre 21/27 composé de deux feuilles de verre entre lesquelles nous avons inséré une série de photos de petit format (format photos identité). Le jeu consistait à présenter le cadre aux gamins (vu son poids et sa taille, ils devaient le saisir à deux mains) en leur demandant s'ils reconnaissaient quelqu'un. Il nous suffisait, ensuite, de récupérer les empreintes sur les deux feuilles de verre
- Et alors ?
Nous avons trouvé le propriétaire des empreintes relevées : c'était un gamin de huit ans !
Il a avoué ?
- Oui
- Et vous l'avez donc arrêté ?
- Avant de répondre à votre question, laissez-moi donc vous raconter l'entrevue que j'ai eue avec ce gamin
Le Commissaire se cala confortablement dans son fauteuil, et, commença son récit :
« - Alors petit, racontes moi un peu comment t'est venue cette idée saugrenue !
- Antoine, mon grand frère (16 ans) m'a demandé de ne pas rentrer le Mercredi en 15 à la sortie de l'école et d'aller faire mes devoirs chez mon copain. Il m'a expliqué que ce jour là, comme il n'avait pas cours l'après-midi, il comptait se réunir entre grands chez nous, en l'absence de nos parents. J'ai d'abord pensé à une surprise partie, sauf que, dans ce cas là, ça se passe le week-end ou le soir : mon grand frère demande la permission à Papa et Maman. Mais, bizarrement, il m'a fait jurer de conserver le secret
- Pourquoi le secret ? Papa et Maman te laissent organiser sans problèmes tes petites fêtes ?
- C'est que ce n'est pas une fête ordinaire que je vais organiser ce soir
- Ha bon ? Et c'est quoi alors ?
- Une Rave Partie !
- C'est quoi une Rave Partie ?
- C'est un truc de grand. Tu comprendras plus tard
Mais mon frère, tout à la préparation de son projet, ne prit pas suffisamment garde au « petit » qui, comme tout gamin de son âge, laissait volontiers traîner une oreille par-ci, un il par là. Tant et si bien qu'au bout de trois jours je m'étais fait une idée assez précise de la « partie » qu'il préparait. Il ne s'agissait, de fait, ni plus ni moins que de goûter à une nouvelle expérience
- En somme, vous allez vous réunir pour « sniffer » de la coke ! Lâchais-je au bout de seulement trois jours d'investigations
- C'est qu'il est futé le petit, fit mon frère, en guise d'aveu, tout en me frictionnant affectueusement la tignasse
- L'herbe ne te suffit plus ?
- Tu sais, c'est simplement pour essayer !
- Tu ne crains pas la dépendance ?
- Non. Elle vient avec l'héroïne, jamais avec la coke
- Mais c'est, paraît-il hors de prix
Comment as-tu pu te la procurer ?
- Une occase
Je l'aurais pour rien
- Gaffe : je vais le dire à Papa et Maman !
- Mais tu peux : ils seront là tous les deux !
- Ce n'est pas vrai : tu mens ! »
- Les parents étaient de la fête ?
- Absolument : ils l'ont même reconnu devant moi
- Ils ne devaient pas être fiers ! Mais c'est dingue ! Des parents avec leurs enfants !
- Oh vous savez, la culture télévisuelle à haute dose tend à niveler les générations : pas un « triller » ne passe sans que l'on voit un personnage « sniffer » un rail de « coke » à l'image. C'est devenu d'une telle banalité : ça sera, bientôt, devenu aussi anodin que de fumer de l'herbe !
Puis, reprenant le cours de son histoire :
« Je ne pouvais pas rester sans rien faire, et il me fallait, pour le bien de tous, tenter quelque chose...
J'ai donc cogité un petit plan, un truc complètement dingue : j'ai pris une poignée de doses dans la cache du dealer. Là, installé dans ma chambre avec une pile dont j'avais découpé le fond
- Mais comment as-tu fait pour trouver la cache du dealer ?
- La drogue était planquée dans un faux compteur dans l'armoire électrique de l'étage
- Comment l'as tu repérée ?
- L'armoire est dans la ligne de mire du judas de la porte de mon appartement, et j'étais intrigué de voir un type l'ouvrir deux ou trois fois par après-midi...
- Tu voyais ce qu'il faisait par le judas ?
- Non, car bizarrement, il prenait soin de provoquer une extinction de la minuterie du couloir en manipulant le bouton d'allumage. Je trouvais bizarre de prendre le soin d'éteindre la lumière avant de consulter son compteur. Puis, poussé par la curiosité, je l'ai ouverte à mon tour pour constater qu'elle comportait neuf compteurs pour huit appartements. Intrigué par une pareille anomalie, j'ai effectué une revue de détail de chacun d'eux pour découvrir que le neuvième « compteur » n'était, en fait, qu'une carcasse lestée. En l'observant bien, j'ai découvert qu'elle était percée sur le coté droit d'un trou rectangulaire, et que ce trou était soigneusement bouché par un opercule de plastique noir enfoncé « en force » En le retirant, j'ai trouvé à l'intérieur une vingtaine de petits carrés de papiers sulfurisés contenant une poudre blanche cassée. C'était de la cocaïne. J'ai immédiatement pensé que mon frère avait découvert avant moi cette cache, et qu'il y faisait sans doute allusion lorsqu'il parlait de cette coke qu'il allait se procurer « à bon compte »
La veille du jour « J », j'ai pris dans la cache du dealer huit doses, les ai ouvertes et ai rajouté à leur contenu un peu de la poudre blanche que j'ai retiré de ma pile. Puis, après les avoir soigneusement refermées, je les ai remises en place dans le faux compteur en veillant bien à les disposer au dessus des autres carrés de papier. Comme je savais, de l'aveu même de mon frère, que pour des raisons évidentes de sécurité il ne disposerait des « doses » que quelques heures avant le « sniff », je m'arrangeais ainsi pour que ses doigts tirent, de préférence, une des doses trafiquée
- Mais pourquoi cette poudre justement ?
- J'avais constaté qu'elle provoquait un sacré « mal au pif » lorsqu'on la respirait
- Et tu voulais dissuader tes parents de « sniffer » la cocaïne ?
- Oui : Ils auraient immédiatement eu mal au pif et auraient jeté la drogue !
- Pourquoi n'avoir pas prévenu la police ?
- Parce que ce sont mes parents, et que je n'avais pas envie de les envoyer en prison !
- Tu ne pensais pas que le poison serait aussi virulent ?
- Et non : j'ai compris, à la lecture du journal, que ce que j'ai pris pour de la cocaïne était, de fait, de l'héroïne ! Et la dose de poison qui aurait seulement incommodée le "sniffeur" a tué celui qui se l'est injecté...
- Malheureusement, il y a eu mort d'hommes : tu as tué cinq personnes, dont l'une avait à peine treize ans... »
Le Commissaire s'interrompit
- Vous l'avez arrêté ? Repris-je
- Non : parce qu'il n'a que huit ans
- Bien qu'il se soit rendu coupable d'assassinat ?
- Il n'a, en aucun cas, voulu donner la mort
- Ce serait donc une gaminerie qui a mal tourné ?
- Une gaminerie
Oui, vous pouvez penser ça
si vous voulez
- Comment ça ?
- On parle dans la bible de vérités que « même les pierres crieront » si les hommes qui ont pour charge les dires choisissent de se taire ! Et, je me demande un peu si la réaction « enfantine » de ce gamin ne devrait pas résonner à nos oreilles comme une de ces pierres dont parle la Bible et qui se serait mise à crier
- Ça donne quoi, en clair ?
- En clair ? Ce gamin, comme vous dites, a eu assez de présence d'esprit pour relever, sans le savoir, l'épée d'Alexandre Le Grand de la boue dans laquelle les héritiers de ce dernier l'ont jeté !
- Que vient faire cet empereur macédonien dans votre raisonnement ?
- Par référence au nud
Au fameux nud gordien !
- Oui, celui qu'Alexandre trancha d'un coup d'épée alors qu'on lui demandait seulement de le défaire ?
- Oui
Gordien fait référence à Gordios, ce laboureur qui devint Roi de Phrygie pour avoir accompli un oracle promettant royauté à celui qui entrerait le Premier dans le temple de Jupiter à Gordium. Il consacra au dieu, par la suite, le char qui l'avait aidé à remporter cette victoire. Or le nud qui rattachait le joug au timon de ce char était si artistiquement formé qu'on ne pouvait en découvrir les deux extrémités. Et comme un ancien oracle promettait l'empire de l'Asie à celui qui parviendrait à le dénouer, Alexandre, de passage dans la contrée, fit un petit détour pour soumettre la question à la sagacité de son esprit. Mais, après plusieurs tentatives Infructueuses, il dégaina son épée et, sans plus de cérémonie trancha d'un coup sec et puissant le nud mystérieux
- D'où l'expression « trancher le nud gordien » qui a cours encore de nos jours
- Parfaitement
Et c'est exactement ce qu'a fait d'instinct ce gamin pour dénouer une situation qui lui était devenue inextricable. N'acceptant pas de voir sa famille sombrer dans la drogue, et devant la démission de ses parents, il a choisi de contaminer les doses avec une substance corrosive pour les dénaturer.
- Il pensait, de fait, que son frère se servirait lui-même dans la réserve du dealer !
- Hé oui
mais que voulez-vous : on ne peut demander à un gosse de raisonner comme un adulte ! Il ne pouvait se douter, le pauvre, que les doses de cocaïne seraient offerte par le dealer lui-même au garçon de quinze ans pour qu'il fasse, lui et ses parents, l'expérience du sniff de coke !
- Et qu'est devenu ce gamin ?
- Il a déménagé très vite lui et sa famille pour une destination lointaine et inconnue
- Ils se sont mis à l'abri de l'éventuelle vengeance des dealers ?
- Et des amis et parents des toxicomanes décédés
- Ça commençait à faire beaucoup de monde
Mais pourquoi m'avez-vous cité cet exemple ? Où voulez-vous en venir ?
- Au fait que la tolérance et la mansuétude dont on fait preuve nos politiques vis à vis des voyous grands et petits tendent à générer, en réaction, la montée d'une intolérance haineuse chez des garçons et des filles respectueux des valeurs morales de notre société
- Intolérance ? Mais contre qui ?
- Contre les voyous et tous ceux qui, directement ou indirectement les servent !
- Contre la police ?
- Absolument. De plus, comme ce sont des garçons et des filles respectueux de nos lois et de nos règles morales, ils ne font, bien entendu, pas encore trop parler d'eux
- Trop ?
- Pour l'instant cependant
Mais ça fait tout de même si longtemps que la chaudière surchauffe qu'il ne faut pas trop s'étonner que de temps en temps un tuyau pète ici ou là
- Comme le gamin de votre histoire
- Oui
Dieu merci, ça reste encore désordonné
Mais déjà l'on voit poindre à l'horizon des esprits habiles, de beaux parleurs qui trouveront dans le ras-le-bol généralisé se toute une génération la matière explosive dont ils ont besoin pour assouvir leur ambition de pouvoir
Pourvu qu'ils arrivent à fédérer tous ces honnêtes jeunes gens, qu'ils arrivent à les faire voter pour eux, et je ne donnerais pas cher de la tête de votre fils et de tous ses semblables !
- La tête ? Ne serais ce pas quelque peu excessif ?
- Là, vous vous leurrez : vous pourrez compter sur eux pour voter comme un seul homme le rétablissement de la peine de mort ! Et c'est au nom du risque mortel que pourrait faire courir à notre démocratie de pareils aventuriers que j'enrage de tous ces rapports que l'on m'expédie journellement pour m'interdire de manier l'épée du Macédonien. Et pourtant, on sait déjà que trop, en haut lieu, depuis les trente ans que l'on s'échine sur le problème, que nous n'avons pas la moindre chance de parvenir à le défaire, ce foutu nud, sinon, comme le Roi du Portugal dont je vous ai conté la fin, « en rêve » !
- Alors, quelle solution ?
Il haussa les épaules et, en guise de réponse :
- Vivement la retraite !
- Que comptez-vous faire de mon fils ?
- Il est encore trop jeune pour être poursuivi. Donc, nous ne pouvons que vous le restituer, en vous priant de le surveiller avec plus d'attention dorénavant. Il n'entre pas dans les attributions de la police de remplacer l'autorité parentale...
Puis, il me montra la photo des autres, tout en me disant:
- Enregistrez bien ces visages: nous avons formellement interdit à votre fils de les revoir !
Je reconnus, en effet, quelques visages connus pour être de ses bons " copains "
Et sur ce, il se leva pour aller lui même ouvrir le cagibi de " garde à vue " pour me remettre mon fils...
- Prenez en soin, Monsieur, et bon courage...
J'ai poussé sans ménagement ce dernier dans la voiture et l'ai conduit nerveusement jusqu'à la maison. Puis, le saisissant par le collet, je l'ai poussé dans l'appartement jusqu'à la cuisine...
- Qu'est ce qui t'a pris ! Lui fis-je, hors de moi
Mais, pour toute réponse, il leva les yeux au ciel, se donnant un air de " cause toujours, tu m'intéresses ! "
Cette réaction m'a fait entrer dans une fureur noire : je lui ai décroché une claque qui l'a couché par terre. Elle a dû lui faire très mal, car il s'est relevé avec toute la joue rouge...
Effrayé par la violence de mon coup, j'étais déjà en train de me confondre en excuses et m'approchais pour l'embrasser quand je sentis quelque chose de froid sur mon cou. Mon fils avait saisi un coutelas sur le présentoir et me l'avait calé sur la carotide.
Par chance, le couteau qu'il a utilisé était démuni de dents et émoussé par un usage quotidien intense, et il n'a pas réussi à entailler sérieusement mon cou. Aussi ai-je réussi à me dégager in extremis comme je te l'ai raconté.
CHAPITRE CINQ
LE DESSIN
- Le lendemain, une fois calmé, il a tout de même bien dû réaliser la gravité de son geste ? Il aurait pu te tuer !
- C'est justement ce qui nous déconcerte
Aucun regrets, si ce n'est peut-être celui d'avoir manqué son coup. Et il ne nous est même pas reconnaissant de ne pas avoir porté plainte !
- Il est fou ?
- Le psy en doute
- Un psy ? Et il n'a pas prévenu la police ?
- C'est justement la Justice, en l'espèce le juge pour enfant, qui a institué un suivi psychologique de notre fils, comme d'ailleurs tous les gamins arrêtés par le commissaire lors de son coup de filet . Il le voit une fois par semaine. Mais dès la seconde visite, il nous a convoqués. Et avant que nous ayons eu le temps de nous résoudre à lui raconter l'agression au couteau dont j'avais été victime, il a tiré quelques dessins du dossier de notre fils et, en nous les commentant, a souligné comme un point très positif : l'extrême maturité de ce dernier
- C'est tant mieux !
- Et il a conclu à la guérison prochaine de notre enfant. On est alors sortis tous les deux soulagés, et assez content de ne pas avoir cédé à la panique en déposant plainte pour l'agression au couteau. Il faut dire que, comme la crise de notre fils a été déclenchée par un très innocent dessin, elle ne peut être très sérieuse !
- Si un dessin déclenche une pareille crise chez un gosse, c'est qu'il est tout, sauf innocent ! Et qui l'a fait ?
- Il l'a fait lui-même !
- Je t'avoue ne pas comprendre !
- Ça remonte à 3 ans, alors qu'il était seulement en cours préparatoire. Sa maîtresse avait lu à la classe l'histoire du Petit Prince écrite par Antoine de St Exupéry. Or, pour s'assurer de sa compréhension par ces jeunes enfants, elle leur avait donné comme devoir la consigne de demander à leurs parents de "leur dessiner un mouton " sur une feuille de papier blanche, tout comme l'avait fait Antoine de Saint-Exupéry dans le conte
- C'est tout ?
- Oui, c'est tout
- Et tu le lui as dessiné ?
- Non, car comme je dessine très mal, il m'aurait fallu m'appliquer, et comme j'ai des journées chargée et ne rentre que vers 20h, je suis toujours affamé et épuisé.
- Après le repas ?
- Après le repas, il y a le film
- Alors, c'est ta femme qui le lui a dessiné ?
- Elle ne rentre qu'une heure avant moi de son travail et a juste le temps de mettre la table et réchauffer le repas surgelé...
- Personne donc ne lui a donc dessiné son mouton ce soir là ?
- Non, mais ce n'était pas très grave, vu que la maîtresse lui avait donné un délai d'une semaine...
- Vous le lui avez dessiné le lendemain ou le surlendemain ?
- Non, car chacun s'est mis à compter sur l'autre pour cette corvée et vice versa, et nous nous sommes renvoyé la balle pendant une semaine. Nous sommes arrivés ainsi la veille du jour prévu pour rendre son devoir avec une magnifique page blanche. Alors, il nous a fait une scène ! Comme il était tard, j'ai cru avoir une idée de génie pour me débarrasser de cette corvée : j'ai dis à mon fils de prendre son cahier et lui ai passé une poignée de crayons et une gomme et lui ai suggéré de se le dessiner lui-même son foutu mouton... Après pas mal de pleurs, une ou deux crises, mon fils a fini par s'exécuter : C'est à dire qu'il a tracé, à l'instar de tout enfant de son âge, une espèce de truc cubique et infâme qui ressemble plus à un monstre préhistorique qu'à un mouton... Pas stupide pour deux sous, très conscient de l'imperfection de son épure, il nous l'a mis sous notre nez en plein milieu du film, un sourire malicieux en coin, pour nous démontrer exprès qu'il n'y arrivait pas :
- C'est ça un mouton papa ? fit-il malicieusement...
Il s'attendait certainement qu'après un soupir ou deux, une remontrance, nous corrigerions son dessin, ou, sans doute mieux encore, nous prendrions une feuille de papier blanche pour le lui dessiner effectivement...
- D'ailleurs, la maîtresse a demandé que ce soit " les parents " qui dessinent le mouton, exactement comme l'aviateur l'a dessiné au petit prince... rajouta-t-il, en tapant du pied !
Nous nous passâmes le dessin de l'un à l'autre, tout en lorgnant l'écran de la télé par-dessus, pour ne pas perdre le fil du film... Tout à coup, ma femme s'écria, sur un ton admiratif :
- Mais c'est très bien mon chéri, fit-elle, en mimant une extase...
Puis me posant le dessin sous les yeux, tout en me faisant un clin d'il...
- Comme c'est mignon, repris-je de concert, comme c'est bien vu...
- Tu vois, tu y arrives très bien, renchérit ma femme,
- Il suffisait de t'y mettre, concluais-je...
- Et la réaction du gamin ? Demanda Ronnie
- Ravis et fier. D'ailleurs, il a conservé toute la soirée son dessin, n'arrêtant pas de le regarder à la dérobée. Et quand ma femme est allée le coucher, il a absolument tenu à l'emporter avec lui dans son lit !
- Excuses-moi, reprit le Clown songeur, mais je ne vois absolument pas en quoi ce dessin a pu changer la vie de votre fils !
- Justement, cette nuit là, nous avons été réveillés par des cris stridents venant de sa chambre. Nous nous sommes précipités tous les deux, allumé la lumière pour le trouver trempé de sueurs, debout sur son lit en train de pousser des hurlements terribles. Et même réveillé, il est resté un long moment à trembler et à claquer des dents. Il était évident qu'il avait fait un horrible cauchemar
- A quoi as-tu donc rêvé ? Lui demandions-nous de concert, assez inquiets
Mais notre enfant, tout à sa terreur, ne pouvait que trembler, transpirer et pleurer... Nous avions beau le serrer dans nos bras, tout en tentant de le persuader de ce que les monstres qui le terrorisaient n'existaient que dans son imagination, et qu'il ne fallait pas y prêter attention, rien n'y faisait... Nous restions avec lui alors le temps qu'il s'endorme, et l'autorisions même, de temps à autre, à venir dormir avec nous dans notre lit. Devant la persistance de ces crises, nous l'avions présenté à un psychiatre qui, après quatre séances, nous a avoué son impuissance à le "faire parler de son cauchemar " :
- Dès qu'il l'invoque, il se met à trembler comme une feuille et claque des dents ! Peut-être parviendra-t-il, dans un an ou deux, à décrire la vision qui le terrorise tant. Mais en attendant, donnez-lui ceci. (" Ceci " était un puissant calmant...). Ça l'assommera un peu, mais, surtout, ça le fera dormir d'un trait, sans rêve
Je dois dire que ce produit a apporté le calme à défaut de sérénité à notre fils. Grâce à lui, fini les yeux cernés du matin, et cette fatigue chronique qu'il traînait toute la journée...
- Et ça a marché ?
- Oui, mais ça a mis du temps : ce n'est qu'au bout d'un an que nous avons pu enfin supprimer le calmant. Il avait cessé de faire ces affreux cauchemars
- Il était guéri ?
- En apparence seulement, puisqu'il y a eu sa crise de violence au cours de laquelle il a essayé de m'égorger !
CHAPITRE SIX
L'APPARITION
- Je comprends Ton désarrois ! Dire que sa névrose a été provoquée par l'évocation de la fable la plus innocente qui a pu être écrite de main d'homme, et du dessin d'une créature aussi adorable qu'un " mouton "! C'est à n'y rien comprendre !
- Oui, Un mouton. Bizarre tout de même : je me suis d'ailleurs toujours demandé, dès que l'on m'a lu ce texte (je devais avoir l'âge de mon fils) Pourquoi le Petit prince avait-il demandé à Antoine de Saint-Exupéry de lui dessiner un " mouton ". Un mouton, et pas une Maison, un mouton, et pas un avion. Moi même, d'ailleurs, si j'avais été à la place du Petit Prince, j'aurais certainement demandé à Antoine de St Exupéry de me dessiner un avion et de m'apprendre à piloter !
- Effectivement, reprit Ronnie : J'ai toujours pris ce petit môme pour un type pas très malin, ni très curieux ! Il vient d'un astéroïde à pied, a la chance de tomber sur un aviateur, et ne pense même pas à demander le dessin de la machine nouvelle qu'il voit pour la première fois pour en rapporter le dessin au géographe !
- C'est tout à fait vrai, renchéris-je : se faisant, il aurait fait son boulot d'Explorateur !
- Non d'une pipe, avoue tout de même qu'il nous « emmerde » confortablement, ce sale marmot !
- Mais mon fils n'y est pour rien : c'est une idée de la maîtresse !
- Ce n'est pas de ton fils que je veux parler : mais de cet ectoplasme en pyjama bleu, aux cheveux blonds et à la gueule angélique et que l'on appelle LE PETIT PRINCE !
- Mais en quoi il nous emmerde ?
- Ça crève les yeux : Il vient d'un astéroïde à pied, a la chance de tomber sur un aviateur, et ne pense même pas à demander le dessin de la machine nouvelle qu'il voit pour la première fois pour en rapporter le dessin au géographe qui l'a embauché comme explorateur !
- Tu as parfaitement raison. Bizarre tout de même que ce gamin qui se vante d'être EXPLORATEUR demande à l'aviateur qu'on lui dessine un MOUTON.
- Moi même, d'ailleurs, si j'avais été à la place du Petit Prince, j'aurais certainement demandé à Antoine de St Exupéry de me dessiner un AVION et de m'apprendre à piloter !
- L'explication est sans doute très simple, si simple d'ailleurs qu'on l'avait dès le début sous le nez sans la voir !
- Et laquelle ?
- Le PETIT PRINCE n'est qu'un CRETIN !
- Un crétin ? comment ça, un crétin ?
- Logique ! Saint Exupéry s'est amusé à nous dépendre un « demeuré », et, pour que ça passe , il l'a transformé en gosse !
- Mais, dans quel intérêt ?
- Pour pallier une panne d'inspiration, pardi ! Il lui fallait pondre un nouveau livre, et comme il avait complètement épuisé le filon de ses souvenirs d'aviateur à l'AEROPOSTALE, il a usé d'un procédé bien connu des écrivains : la transposition ! Et la transposition est un procédé littéraire qui a pas mal réussi à un auteur récent !
- Qui ?
- Celui qui a eu l'idée géniale de transposer une banale histoire de gamins dans le cadre d'une école de sorcellerie !
- Tu veux parler l'auteur d'HARRY POTTER ?
- Parfaitement !
- Vrai que si on supprime POUDLARD, ça perd pas mal d'intérêt. Mais, tout compte fait, les gamins de la bande d'HARRY sont bien plus réels que celui décrit par SAINT EXUPERY ! Car je puis t'affirmer, au vu de l'expérience que j'en ai (vu mon métier de Clown), que les enfants sont très loin d'être aussi demeurés que le personnage décrit dans LE PETIT PRINCE !
- Il y a beaucoup de vrai dans ce que tu dis
Il m'aurait, en effet, demandé de dessiner un avion, j'aurais su le faire
Une maison, j'aurais su le faire, Un soleil, j'aurais su le faire
Une orange, j'aurais su le faire, Mais un mouton ! Tout comme un écureuil d'ailleurs, ou encore une girafe, un bouc, une chèvre, tout cela, je ne sais pas le faire ! Quelle idée le MOUTON ! Quelle raison bizarre a pu pousser ce demeuré à demander à l'aviateur de lui dessiner UN MOUTON ?
J'étais tellement pris dans mon énumération que je ne me suis pas du tout aperçu que j'étais en train de parler dans le vide. Ronnie s'était éloigné de quelques mètres et regardait inquiet, en direction du haut du grand escalier qui menait à la salle de l'étage. Un silence pesant remplaçait la musique d'ambiance qui avait cessé net. Je remarquais également que les autres personnages présents dans cette salle se sont mis à imploser en une série de " floc - floc - floc silencieux " un peu comme font les bulles de savons qui entrent en contact avec un corps étranger...
C'est alors que j'entrevis à la main de Ronnie un énorme crochet de boucher ! Et tandis que j'en étais à me demander où diable avait-il pu se procurer un pareil article dans un Mac Do, qu'il recula jusqu'à se camper a quatre pas devant moi
C'est qu'il a vu, tout comme moi, se profiler un bien curieux personnage en haut du grand escalier qui débouche dans la salle du premier étage :
Un petit bonhomme vêtu d'une espèce de pyjama bleu clair, une grande écharpe, (aussi blonde que ses cheveux), roulée autour du cou...
Ce qui rendait inquiétant ce personnage était un inexplicable aspect vaporeux de sa structure, quelque chose d'irréel, et qui le faisait ressembler à un spectre, d'où ma gêne et la terreur de Ronnie, Je me détendis cependant au fur et à mesure des pas que l'apparition fit vers moi
C'est que ce personnage à l'écharpe blonde, aux grands yeux bleus et à la chevelure d'or ne m'était pas inconnu : Je reconnus presque immédiatement le petit garçon décrit par Antoine de Saint-Exupéry dans son petit ouvrage intitulé "LE PETIT PRINCE".
Aussi pris-je soin de calmer d'un signe Ronnie Mac Donald avant que l'apparition n'arrive à portée du redoutable crochet qu'il brandissait d'une main ferme.
Ce dernier se rangea alors latéralement, à un pas de moi, tout en escamotant derrière son dos le redoutable crochet d'acier
Le Petit Prince s'avança jusqu'à ma hauteur, tout en appuyant sur sa gauche de manière à contourner le plus largement possible l'énorme Clown.
Et comme ce dernier corrigeait sa position en fonction du déplacement du garçonnet, il s'ensuivit un étrange ballet des deux personnages autour de moi...
D'abord amusé, je laissai faire, mais comme l'apparition commençait à me lancer un regard de plus en plus inquiet :
- N'ai pas peur ! Fis-je, à son adresse
- Je sais qui tu es ! Cria le nouveau venu d'une voix mal assurée qui laissait percer, malgré son timbre enfantin, un véritable sentiment de terreur, et comme je suis venu spécialement pour te rencontrer, je ne te crains pas. Mais lui, je ne le connais pas. Qui est-il donc ?
- Mais de quelle planète viens-tu donc pour ne pas reconnaître le Clown Ronnie Mac Donald ? Aboya ce dernier, furieux
- Ce n'est pas une planète, là d'où je viens. C'est un astéroïde. Il ne porte d'ailleurs pas de nom, mais seulement un numéro : B 612
- Et il est près de la terre ? demanda le Clown, décontenancé...
- Non, plutôt loin. Comme tout astéroïde, il croise, avec des millions d'autres, entre les orbites de Mars et Jupiter
- Quelle taille a ton astéroïde ?
- Trois cent cinquante mètres de diamètre...
- Comparé à une planète, c'est "tout petit"...
- C'est assez pour une personne, puisque j'y suis seul !
- Comme tu dois-t'ennuyer !
- Pas tant que ça, car il me faut veiller en permanence sur une rose capricieuse que convoite assidûment un mouton vorace
- Et pourquoi es-tu venu me voir ?
- Ce n'est pas toi que je suis venu voir
c'est lui !
- Et pourquoi lui ? D'habitude, c'est surtout pour moi, mes cabrioles et mon sourire, que les enfants viennent ici ! Hurla le Clown, vert de jalousie
- Il le sait bien : je suis venu pour répondre à sa question...
- Quelle question ?
- Celle qui lui est passée par la tête et qui est directement à l'origine de ma présence, " en interférence ", comme il le pense tout haut...
C'était on ne peut plus exact : cette question, d'ailleurs, était déjà au bout de mes lèvres :
- Pourquoi as-tu demandé à Antoine de Saint-Exupéry de te dessiner un MOUTON plutôt que tout autre chose ?
- Ah ! C'est une longue histoire, et, si tu me permets de m'asseoir dans ta sandwicherie, je te la raconterai...
- Le Mac-Do est un restaurant !
- Si tu veux... Un restaurant où l'on doit payer d'abord et où ce sont les poubelles qui vous disent merci...
Puis nous nous assîmes tous les deux à une table. Le Petit Prince commanda un menu Mac Bacon, avec un maxi coca cola...
Après avoir bu et mangé, le Petit Prince commença son récit :
CHAPITRE SEPT :
DOMINIQUE
" Mon Père était Berger. Un pauvre berger corse...
En Corse, pays de montagne, on sait à quel esclavage conduit le métier de Berger : Jamais de vacances, une vie rude, passée à gravir les pentes escarpées où s'accroche un maquis souvent impénétrable, même pour les chiens et les brebis, et dont seul le feu permet de venir à bout...
Parce que, marié très jeune, il avait eu la chance de voir naître tout de suite des jumeaux, Xavier et Dominique (Dominique, c'est moi), qu'il a retirés de l'école dès huit ans pour les employer immédiatement comme pâtres.
Il avait pu, en effet, racheter à un bon prix le cheptel d'un vieux collègue en partance chez ses enfants, sur le continent.
C'était un honnête homme, fidèle en ménage, dur au travail et économe de ses sous. Nous étions menés à la dure : Comme notre père et notre mère, nous vivions, couchions, mangions et même rêvions au rythme des brebis.
Aussi, notre troupeau, impeccablement tenu et surveillé, s'accroissait d'année en année d'une bonne quinzaine de têtes. Point ou peu de mortalité : Un animal présentait-il le moindre symptôme de maladie ? On l'isolait immédiatement dans un local aménagé dans une petite grange attenante à la maison familiale, pour éviter qu'il ne contamine les autres. Chaque bête avait un numéro, et chaque numéro avait un carnet, qui suivait chaque animal de sa naissance à sa vente ou sa mort...
Au café du village, où il allait de temps en temps se taper la belote et boire son Casanis, la sympathie du début avait fait place à de l'admiration pour l'organisation de ses affaires.
Lui, en toute modestie, mettait en avant l'intelligence de sa femme, qui tenait les registres avec ponctualité et savait comme personne négocier les prix avec la Société Roquefort, qui achetait le lait.
Mais, dans son dos, on raillait sa rapacité et son avarice. Pour lui un sou était un sou. C'était de plus "son" sou, et non celui du voisin. Aussi ne laissait-il pratiquement jamais de pourboire, ni au café, ni à la fin de la messe, pour le bon Dieu.
Nous étions toujours habillés de vêtements un peu trop justes, tellement il attendait pour en racheter : qu'ils grandissent encore de quelques centimètres, on prendra la bonne taille d'un coup !
La rapacité et l'avarice de notre père avaient cependant une bonne raison : il voulait acquérir coûte que coûte de la terre, et la terre, c'est cher.
Il rêvait de devenir propriétaire du sol sous ses bergeries, pour commencer. Puis, ensuite, d'une ou deux parcelles autour d'elles.
Il pourrait alors les raser et les faire reconstruire par une entreprise, en s'inspirant des croquis de la "bergerie modèle " qu'il avait découpée dans un numéro du "chasseur français "...
Son plan était de pister les vieux sans héritiers et les veuves sans enfants. Et notre mère savait à merveille leur rendre visite avec discrétion quand on ne les apercevait plus au bistro ou à la messe du dimanche, manifestant son inquiétude de ne plus les voir. Elle se dévouait pour les veiller quand ils étaient malades et payait un journalier pour leur chercher les médicaments prescrits par le Docteur à la ville...
Mais, de ses deux faux jumeaux, Dominique, le blond aux yeux bleus, l'inquiétait...
Non que je fusse un mauvais garçon, mais j'étais assez volontiers rêveur et rebelle aux préoccupations bassement matérielles de mon père.
De plus, même si je soignais mon travail, je ne manifestais aucun goût prononcé pour le métier de berger.
Or, il sentait bien que je le faisais "par nécessité"...
Et mon père avait beau m'expliquer que le propre d'une personne intelligente était de s'adapter, je n'en avais cure.
De fait, assez versé dans les spéculations intellectuelles, j'avais tissé des liens particuliers avec Monsieur le Curé.
Ce Dernier m'aurait bien fait entrer au Petit Séminaire, mais mon père s'y opposait farouchement :
"Mon père était Berger, mon grand-père était berger, mon fils sera berger. Berger de moutons, et non de brebis comme celui des évangiles, précisait-il même...
Le fada dont vous parlez à la Messe et qui est assez stupide pour laisser tout un troupeau à l'abandon pour une seule brebis soi-disant égarée...
Que mon fils fasse cela une fois, une seule fois, et je lui casse la tête !"
Aussi, à part à la Messe, à laquelle on assistait en famille le dimanche, en costume, comme il se doit, il m'interdit absolument de voir le Curé, sous quelque prétexte que ce soit :
" Un homme qui fait l'apologie du berger qui laisse son troupeau pour aller cherché la Brebis égarée ne peut être de bon conseil pour un berger " me dit-il un jour, à titre de justification.
" Et puis, qui sait quelles idées il va lui mettre en tête ? " dit-il une autre fois, à l'adresse de ma mère qui s'émouvait de sa décision "ce ne serait pas le premier garçon qu'une famille du village se serait fait piquer par un curé... "
Et puis, surtout, Il avait trop besoin de moi pour garder un troupeau qui n'en finissait plus de "gonfler" à force de soins et de dévouement...
Parce que si je partais, il aurait fallu soit me remplacer, soit réduire le nombre de têtes. Et il était hors de question, pour lui, de faire entrer un étranger chez nous, ou encore de réduire le nombre de têtes.
De toute manière, me disait-il, "tu n'as que onze ans, et d'ici ta majorité, ces idées auront bien le temps de passer... "
"Le rêve éveillé de mon père tient tout entier en une montagne blanche, éclatante dans la lumière du midi : une montagne blanche de l'accumulation, de l'exacte juxtaposition, côte à côte de milliers et de milliers de moutons, de moutons bien propres, aux yeux vifs et clairs, pleins de santé et d'ardeur, de brebis aux pis lourds de bon lait crémeux. Et quand bien même qu'un labeur sans faille et un soin sans relâche, avec le secours d'une constante providence, lui permette effectivement de l'atteindre, je ne suis pas si sûr que, loin de consentir à reposer son ardeur, pour passer les années qui lui resteraient à remercier le ciel d'une si large et constante mansuétude, qu'il ne trouve encore le moyen de continuer l'accroissement formidable de son troupeau, seulement, comme il nous le dit souvent, - pour le plaisir -. Comme s'il voulait dépasser les limites minérales de la montagne, créer par-dessus le sommet un second sommet en entassant les bêtes les unes sur les autres. Et tout cela rien que dans le but fou de tenter d'élever son rêve jusqu'au ciel d'harmonie des Anges et des Séraphins. Peu lui importent le craquement de nos os et le dessèchement de nos curs : possédé comme il l'est par son orgueil, nous ne sommes plus très sûrs, mon frère et moi, qu'il soit conscient d'être encore du monde des mortels...", me plaignis-je ouvertement lors de l'une de mes confessions à Monsieur le Curé.
Le vieux Curé, tout à fait bouleversé par la pertinence et la justesse de cette réflexion dans la bouche d'un jeune adolescent, qui disait toute l'étendue de sa détresse, la profondeur de sa désespérance, me promit de faire quelque chose...
Pour éviter de citer ma confession, il accosta mon père à la sortie de la messe, pour évoquer la nécessité, pour mon frère et moi, vu notre âge déjà avancé (11 ans), de nous inscrire au séminaire de préparation de notre communion solennelle. Il était, en effet, de tradition dans notre village de s'acquitter de cette « formalité » au début de sa douzième année.
" Excusez-moi monsieur le Curé, répondit notre père, mes enfants rêvassent déjà suffisamment comme cela sans aller leur mettre des « fadaises » en tête... "
- Mais, ce seront les seuls garçons de onze ans du village à ne pas commencer la préparation de leur communion !
- Ils la feront comme moi, après leur majorité. Je ne suis pas "pour" imposer le choix d'une religion à un enfant...
- Mais vous les amenez bien à la messe ?
- C'est uniquement parce que c'est l'occasion pour eux comme pour nous de paraître bien habillés et bien propres aux yeux de nos cousins et cousines, d'embrasser leurs oncles et tantes, de discuter avec leurs grands-parents...
Le curé réalisa soudain qu'il n'avait jamais entendu notre père en confession, et qu'il ne l'avait jamais vu communier, même à Pâques...
Aussi, préféra-t-il rompre poliment...
En retournant à son église, Il commit cependant l'imprudence de m'esquisser un geste d'impuissance, tout en me glissant brièvement au creux de l'oreille : "prions tous les deux pour votre père, qui en a bien besoin"...
Mais, dans ces petits villages, tout finit par se savoir. Une brave femme avait entrevu le signe discret du prêtre et vu se pencher ce dernier subrepticement à mon oreille. Sans penser à mal, elle rapporta ces faits à ma mère :
- Votre fils, madame, le blond, est dans les bonnes grâces de ce bon Monsieur le Curé. Il l'a remarqué et l'aborde dans la rue. Peut être va-t-il vous proposer de l'admettre au séminaire, qui sait ?
Ma mère, assez fière, fit part de cette confidence à mon père. Mais ce dernier ne l'entendit pas de cette oreille : la présence constante de ses deux fils auprès de lui était capitale. Bientôt, en effet, il lui faudrait acquérir d'autres terres pour implanter une nouvelle bergerie (celle qu'il possédait étant déjà pleine à craquer). Non, il ne pouvait courir le risque de voir Monsieur le Curé lui souffler son fils au moment où il en avait le plus besoin...
CHAPITRE HUIT
LES GRANDS FOYERS SOUS LA LUNE
Aussi, s'ingénia-t-il, à compter de ce jour, avec toute la rouerie d'un maquignon, à me détourner de la messe dominicale.
Pour se faire, il précipita l'achat de la nouvelle bergerie. C'était une solide baraque de pierres sèches, tout en rez-de-chaussée, isolée à flanc de colline. Une affaire intéressante, car il avait pu également acquérir un grand pré de cinq hectares quarante y attenant. Mais elle était située à plus de deux heures de marche de la première, qui était adossée à notre maison.
Il scinda son troupeau qui commençait à compter plus de trois cents têtes en deux, qu'il répartit entre ses deux fils.
A chacun, il affecta la gestion d'une bergerie. Et organisa un tour de garde à trois pour s'occuper, comme il le disait fièrement, du troupeau numéro deux...
Lui et Xavier seraient de garde à tour de rôle : Lundi, mardi et mercredi, XAVIER ; Jeudi, LUI, vendredi de nouveau XAVIER, samedi et dimanche, moi. Ainsi je compenserais mon dimanche perdu par le fait que je ne ferais qu'une garde là haut de deux jours une seule fois par semaine.
" En fin de compte, tu ne perdras pas grand chose, m'expliqua mon père : tes amis n'ayant pas d'école le jeudi, tu pourras les rencontrer ce jour là en lieu et place du dimanche... "
Cela semblait, en effet, profitable, et j'acceptais sans méfiance cet "arrangement" sans réaliser qu'il avait été "fait " tout exprès pour me couper de Monsieur le Curé...
Deux ou trois dimanches plus tard, le vieux prêtre qui ne me voyait plus à la messe s'enquit de ma santé auprès de mon père, qui le mit au courant de la création de ces "tours de garde" :
" Nous ne pouvons jamais, nous bergers, laisser les brebis un jour ou une nuit sans surveillance, aussi ai-je aménagé une petite cabane attenante à ma nouvelle bergerie, qui est tout de même à deux heures de marche d'ici. Dominique a été volontaire pour tous les week-ends, en échange de deux jours de repos au lieu d'un".
Le vieux prêtre fit bonne figure, mais, bien que mon père lui ait affirmé avoir exigé que je continue d'aller à la messe une fois par semaine, un autre jour, bien entendu, que le dimanche, il ne se faisait guère d'illusions.
Sans le ressac, en effet, de la tradition, sans ces convenances qui créaient l'occasion de se montrer en beau costume et le visage bien propre, comment espérer d'un jeune garçon de onze ans qu'il préfère la pénombre solitaire d'une église sans pompes aux jeux avec ses petits camarades ?
De fait, je désertais graduellement l'Église et cessai même de me rendre aux leçons de catéchisme que monsieur le Curé donnait tous les jeudis aux jeunes du village...
Ce dernier, d'ailleurs, ne pouvait même pas, lorsqu'il me sermonnait, me reprocher de passer mon temps à jouer avec les gamins du village, car, contrairement à ses craintes, je désertais également la compagnie de mes petits compagnons de jeux...
- Ce n'est pas bon, à ton âge, de rester ainsi seul, aimait-il à me dire. A quoi donc penses-tu pour avoir un regard aussi fermé ?
Pour toute réponse, je lui décrochais le sourire le plus innocent que je pusse
Encouragé, il reprenait :
- Essaie tout de même de venir au catéchisme jeudi prochain...
Je le lui promettais, bien entendu, toujours... Mais avec la très ferme intention de ne pas tenir parole...
" Les promesses engagent surtout ceux qui les écoutent ", aimait, en effet, dire mon père, quand la rumeur de mon inconduite arrivait à son oreille...
Mais, pour échapper aux quolibets et surtout aux taquineries de mes petits camarades, qui me reprochaient de les "chambrer ", je dus bien les mettre dans la confidence...
Je leur expliquai alors que j'avais eu une intuition : j'avais ressenti quelque chose comme la révélation d'un lien privilégié né entre moi et le firmament étoilé.
C'était arrivé, leur disais-je, un jour de grand vent.
Emmitouflé dans ma couverture, j'avais allumé un grand feu pour tromper ma solitude.
C'était justement la Saint-Jean.
Et c'était une manière à moi de la fêter que de veiller jusqu'à l'extinction du grand foyer que j'avais allumé au milieu du champ.
Le bois gémissait, et certaines branches, qui explosaient sous la pression de la sève bouillonnante, provoquaient, dans un long sifflement de vapeur incandescente, la projection de longues flammèches ardentes que les rafales de vent emportaient vers le ciel noir...
Le ciel de cette nuit sans lune était dégagé et la visibilité exceptionnelle. Aussi, les yeux écarquillés, m'acharnais-je à individualiser chacune des flammèches que je voyais monter au firmament pour tenter de suivre leur ascension zigzagante jusqu'à leur disparition...
Peu à peu, une idée voluptueuse germa et prit forme en mon esprit...
Une idée belle comme une découverte,
Une idée forte comme une évidence...
Rappelant à ma mémoire tout ce que j'avais entendu des évangiles et des sermons lorsque j'allais encore à la messe, je me bâtis d'intellect un système bien huilé et rodé par tout ce que la religion chrétienne compte de foyers sacrificiels, de cierges allumés en plein midi, de senteurs d'encens, d'élévations célestes de corps et d'âmes, de résurrections...
Peut être bien, me disais-je, au fond de moi-même, que si le feu est si beau au milieu de cette clairière et dans cette nuit si douce, peut-être bien que ce n'est pas gratuitement.
Peut être bien que cette beauté est destinée, d'une façon mystérieuse, à ne pas mourir...
Et, si, de temps immémoriaux, chacune des étoiles qui luisent dans le ciel n'était née que de l'amalgame de ces flammèches, étincelles qu'on voyait monter au firmament depuis la création du monde ?
Ne venais-je pas de toucher, d'une intuition céleste, à un des secrets intimes qui unit les choses de cette terre et celles du ciel ?
Et qui fait que toute vie sur cette terre est un don du ciel,
Et qui commande, qu'à l'échéance de chaque existence, qu'elle soit végétale ou animale, ce "don " doit retourner d'une manière ou d'une autre au ciel...
N'est ce point d'ailleurs le soleil, créé par Dieu, qui fait pousser l'herbe qui nourrit le mouton et l'arbre qui l'abrite et dont nous faisons les charpentes de nos maisons ?
N'est-ce point les dépouilles des végétaux et des animaux qui forment la matière même de la tourbe qui nourrit les plantes ?
N'est ce point de la poussière stellaire, venue de l'explosion des étoiles qui a constitué l'essentiel des éléments minéraux à l'origine de notre monde ?
Et puis, ces spectaculaires incendies de forêt qui démarrent si soudainement et si mystérieusement en période de canicule, et dévastent des contrées entières, ne participeraient-ils pas, à leur manière, à un ordre nécessaire ?
Il me semblait bien, d'ailleurs, que les étoiles, après la saison "des incendies " brillaient bien plus intensément dans un air plus cristallin...
Ne venais-je point de toucher du doigt un point cardinal des secrets, en découvrant la nécessité de cet échange perpétuel entre le ciel et la terre, fait de sublimes mouvements d'élévation et de descente ?
Et le ciel satisfait ne faisait-il pas repousser l'herbe cent fois plus drue et plus tendre sur les versants des collines ravagées par les incendies, pour le plus grand profit des brebis et des bergers ?
N'était-ce pas le signe visible d'une mansuétude céleste, la preuve incontestable que l'incendie était béni des Dieux ?
Je devins grave, réservé, et étonnamment sérieux pour un garçon de mon âge.
Mon entourage nota la métamorphose de mon caractère.
Il mûrit, conclut ma mère.
Il revient à la gravité des choses, observa mon père.
Mes petits camarades commencèrent même à me témoigner la déférence que l'on doit à un aîné...
Il n'y avait que le vieux Curé à s'inquiéter de la présence prématurée d'une écorce aussi dure sur un arbre aussi jeune...
Aussi, cessais-je assez vite de communier à la "psychose de l'incendie" qui envahissait les comportements des gens du village à l'approche des fortes chaleurs de l'été.
Elle s'installait dans les esprits invariablement dès les premiers jours de juillet, et trônait jusqu'au dernier jour de septembre.
Elle présidait à l'organisation de corvées pour dégager les abords des maisons en lisière du village des buissons et des herbes folles.
Elle inspirait l'arrêté que Monsieur le Maire rédigeait pour autoriser la réquisition des barriques, citernes sur roue, pompes à eau et seaux d'incendie :
Les villageois étaient priés de déposer sous huitaine et remplies d'eau sur la place du village toutes les barriques, citernes, etc
dont ils n'avaient pas l'usage quotidien. Elles restaient là pendant trois mois à la disposition du c