Premier jour
Je me réveille en sursaut, le front en sueur. Le réveil digital affiche 3h12. Je sais que je ne me rendormirai pas, ou quelques minutes seulement avant la sonnerie qui marrachera à un profond sommeil. Je ressens cette vibration si caractéristique derrière les yeux clos, cette légère accélération du rythme cardiaque, comme si toutes mes cellules se mettaient en mouvement pour maintenir mon corps en état de veille. Les insomnies ne se manifestent jamais la veille dun jour de repos mais toujours en semaine, pour que le couperet du réveil ruine mes espoirs dune journée sereine. Je nai pas la force de me lever, pas lenvie de lire. Les somnifères me font dormir, mais me plongent toute la journée dans un état dengourdissement aux effets plus néfastes encore que les nuits de veille. Alors je me résigne, comme à chaque fois, à des tentatives toujours vaines pour détendre mes nerfs et retrouver le sommeil. Mais si le corps se laisse dominer, lesprit est rétif et refuse de céder. Les pensées se succèdent, chacune plus obsédante, qui accroissent mon éveil. La nuit, comme lombre portée au soleil couchant, démultiplie mes angoisses. Demain est si lointain et si proche. Demain. Je réalise soudain ce qui va se passer demain et un grondement résonne dans ma poitrine. Suis-je prêt ? Dans quel état vais-je affronter cette réunion ? Je tente dévaluer raisonnablement les risques quune prestation catastrophique fera peser sur mon avenir dans lentreprise. Le résultat de cette analyse se présente sous la forme dune courbe désordonnée qui oscille frénétiquement de " il ne peut rien marriver de grave " à " je vais me faire virer ". Plus jintègre de paramètres pour affiner mon pronostic, et plus la courbe saffole. Je renonce à cette torture mentale et préfère me concentrer sur le dossier que jai préparé. Je passe en revue tous les pièges auxquels jai prévu déchapper, mais tremble à lidée de ceux que jai pu ignorer. Jai sûrement oublié quelque chose, et peut-être est-ce grave. Me revient à lesprit une brève conversation avec le Président, cet après-midi. Ou plutôt hier
Sur le moment, les quelques mots quil a prononcés mont paru sans importance, purement techniques et dénués de la volonté dy faire passer un quelconque message. A présent, tout paraît différent ; alors que je passais dans le couloir, devant le bureau de sa secrétaire, celle-ci ma interpellé et ma dit quil voulait me voir. Au lieu de me recevoir dans son bureau, il en est sorti et nous nous sommes parlés dans le secrétariat. Léchange na duré quune minute, sur un sujet banal. Sur le moment, je ny ai prêté aucune attention, mais en y réfléchissant, cest inhabituel. Il me ma pas fait venir dans son bureau, sa secrétaire a attendu que je passe dans le couloir pour mappeler. Elle na sûrement pas agi ainsi de sa propre initiative. Le Président ne supporte pas dattendre quand il demande quelque chose. Ce comportement étrange est révélateur dune circonstance particulière qui la fait agir ainsi à mon égard. Tout a un sens, cest un homme qui ne laisse rien au hasard. Il se passe quelque chose que jignore, mais que dautres savent peut-être déjà
6h30. La sonnerie électronique est dabord lointaine, presque imperceptible à travers lépaisse couche de sommeil qui ma enseveli il y a une heure. Je me débats dans un rêve confus, me noyant dans un lac gelé tandis quau-dessus de moi, de lautre côté de la couche de glace, les sabots dun cheval frappent le sol, chaque coup fissurant davantage mon crâne, qui finit par céder en un éclatement de cristaux bleus que je vois flotter et qui me regardent comme des yeux morts. Tout cela sinterrompt brusquement, la sonnerie me déchire les tympans. Je bondis sur le réveil pour faire cesser ce supplice, puis meffondre sur le matelas, anéanti, couvert de sueur, une barre en acier vissée entre les tempes.
La journée commence.
La douche brûlante ne parvient pas à dissiper la brume dans mon cerveau. A la radio, on raconte quun empire industriel coréen est en train de seffondrer comme un château de cartes, asphyxié par le surendettement. Pourtant, son dirigeant-fondateur passait pour un ascète du management, au point de nemporter quune paire de chaussettes en voyage, quil lavait chaque soir dans le lavabo de sa chambre dhôtel pour gagner du temps et économiser le pressing.
Le café qui me brûle la langue na pas davantage deffets que la douche. Jai voulu décongeler un croissant mais il est resté trop longtemps dans le four à micro-ondes. Je tente den avaler une bouchée mais mon tube digestif sy oppose. Dehors il fait nuit et japerçois mon reflet dans la fenêtre de la cuisine : le front reluit sous lampoule halogène du faux plafond, les cernes projettent des ombres sur mes joues, je suis moche, blafard et triste, et dans deux heures je devrais donner limpression dêtre le Maître du Monde.
Blazer bleu marine avec pantalon gris, chemise blanche et cravate rouge : trop vendeur de voitures. Costume beige, chemise blanche, cravate marron : trop clair. Pantalon marron uni, veste marron chinée, chemise moutarde, cravate rouille : pas assez high tech. Je tranche pour un costume gris à boutonnage croisé et larges pinces, une chemise blanche et une cravate jaune à motifs discrets.
Je suis prêt. Je résiste à une folle envie darracher mes vêtements et de me jeter dans le lit, denfouir la tête sous loreiller, et déclater de rire à la pensée que je ne les reverrait plus jamais. Jai envie de vomir.
Robert Palmer compense sa petite taille par des talonnettes et un menton relevé qui lui permet de regarder de haut ceux qui sont plus grands que lui. Il est corpulent, ses cheveux roux encadrent son crâne chauve et tombent sur sa nuque, sa peau est blanche et tachetée de son, ses dents jaunes, ses yeux bleus et enfoncés dans les orbites, sa démarche raide et légèrement claudiquante, sa main molle et moite, sa voix aigue et doucereuse. Il porte des chemises blanches à col bleu ou bleues à col blanc - et une chevalière à la main droite. Il sourit tout le temps et ne crie jamais. Son visage de chérubin barré par cet immuable rictus terrorise ses assistantes et hante le sommeil de ses cadres. Il est aux grands patrons ce qu Hannibal Lecter est aux serial killers . Le meilleur, cest-à-dire le pire.
Il est déjà installé quand jentre dans la salle de réunion. Il arrive toujours en avance, pour que chacun ait limpression dêtre en retard. En quelques minutes, la salle se remplit : directeur des ventes, directeur du marketing, directeur des relations publiques, chefs des ventes, chefs de produits, directeur technique, au total une quinzaine de personnes. Au milieu de la table, du jus de fruit, du café et des croissants, que personne ne saviserait de toucher.
- Si tout le monde est présent, nous pouvons commencer
César vient de déclarer ouverts les jeux du cirque. Il ouvre un cahier à spirale dans lequel il consigne des notes à lencre violette de son écriture de mouche.
Nous sommes tous suspendus au frémissement de ses lèvres, au froncement de ses sourcils. Deux ou trois longues minutes sécoulent dans un silence de cathédrale, son immobilité est totale à lexception des yeux qui parcourent les lignes.
- Messieurs, vous avez pris connaissance de nos résultats pour le dernier semestre, aussi aimerais-je connaître votre opinion sur ces chiffres
Il lance une question ouverte, comme une balle au milieu des joueurs. Celui qui tentera de sen saisir marquera un point sil y parvient, sinon il en perdra deux. A ce stade de lépreuve, savancer à découvert au milieu du terrain exige un talent sûr, ou une forte dose dinconscience.
Le premier qui démarre prend un risque : il emporte lavantage, ou se disqualifie pour la suite du combat. Robert Palmer se délecte visiblement de ce moment, il jouit du malaise qui nous fait gigoter sur nos fauteuils.
- Messieurs, je vous ai posé une question
Le timbre reste aigu mais le ton se fait tranchant. A la dérobée, jobserve mes collègues qui plongent le nez dans leur dossier. Quinze cadres bardés de diplômes, qui gagnent cent-cinquante mille dollars par an, traversent la vie avec arrogance, exigent la meilleure table quand ils vont dîner chez Pierre et qui à cet instant essaient de disparaître de la surface de la terre, pour échapper aux foudres dun tyranneau ventripotent.
- Eh bien, Monsieur Palmer
Gregor Lewis, le chef des ventes pour la Nouvelle-Angleterre, sest jeté dans le vide. Lélastique sera-t-il assez court ?
-
jai en effet étudié nos résultats sur la dernière période, et il ma semblé intéressant de les examiner par groupes de produits, ce qui met en évid
- Je veux connaître votre opinion, pas votre analyse.
- Mon opinion
disons, si on les compare aux objectifs
Le sort de ce pauvre Lewis est déjà scellé. Chacun, en son for intérieur, se félicite quune proie jetée en pâture lépargne pour un temps.
-
eh bien, compte tenu de nos problèmes de livraisons, jestime que nos ventes se sont plutôt bien maintenues
surtout face la concurrence qui est rude actuellement
cest ce que nous disent nos clients
Le sourcil de Robert Palmer sest brusquement relevé, ce qui provoque aussitôt chez Lewis une suractivité des glandes sudoripares, révélée par lauréole grandissante qui tâche le col de sa chemise, et la multiplication des gouttelettes irisées par le reflet des néons sous les rares cheveux ramenés en arrière.
- Si jentends bien ce que vous me dîtes, Monsieur Lewis, vous vous satisfaites que nos ventes se soient stabilisées, malgré des difficultés dont vos clients vous ont fait part, à imposer nos produits face à la concurrence ?
- Eh bien
oui Monsieur Palmer, cest mon sentiment
enfin
je ne sais pas ce quen pensent mes collègues
En dépit des regards de supplication que Lewis nous adresse pour que nous venions à sa rescousse, seul lui revient en écho notre mutisme glacé.
- Monsieur Lewis, dans le monde barbare dans lequel nous évoluons, combien de temps croyez-vous quune entreprise comme la nôtre survivrait si elle se contentait de maintenir ses acquits ?
Les traits du visage de Lewis se figent à vue dil, tandis que son teint vire au grisâtre. Jimagine que dans sa tête doit défiler la liste de ses dépenses dont le renoncement lexclurait du monde civilisé : cotisation au squash-club de Madison Avenue, BMW série 3 avec GPS, week-ends à Hyannisport, séances de lippo-succion des cuisses de Madame Lewis
- Combien de temps selon vous, Monsieur Lewis ? Par ailleurs, que penser dun chef des ventes rémunéré comme vous lêtes qui se laisserais convaincre par ses clients que ses produits sont difficiles à vendre ?
- Je
vous prie de mexcuser, Monsieur Palmer
- Nous en reparlerons.
La sentence est tombée, et le délai dattente dans le couloir de la mort sera plus court que dans une prison du Texas.
- Monsieur Costa, vos fonctions ne vous contraignent pas à me rendre des comptes sur notre chiffre daffaires, mais cela ne vous dispense pas pour autant de justifier votre salaire, nest-ce-pas ?
La brutalité de cette entrée en matière contraint mon cerveau à expédier une dose déraisonnable dadrénaline dans ma poitrine. Je mefforce de résister à la panique qui raréfie loxygène de la pièce et resserre mon nud de cravate. Je dispose denviron deux secondes pour émettre une phrase intelligible.
- Si vous le permettez, Monsieur Palmer, jaimerais vous exposer mon projet
Je nai pas entendu ce que jai dit, mais à en juger par lindifférence des visages qui mentourent, cela ne doit pas être une énorme bêtise.
- Vous êtes là pour ça, mais faites vite sil vous plaît.
Je donnerais un mois de salaire pour que les dix minutes qui vont suivre soient déjà passées.
Je me lève, prends le carton à dessins que javais posé à mes pieds, fais quelques pas vers lextrémité de la table de réunion, et trébuche sur le câble dalimentation de la machine à café. Je parviens à éviter la chute en faisant de grands moulinets avec les bras, mais le bol est déjà renversé et le café se répand sur la table, provoquant un mouvement de recul de ceux qui sont assis à proximité. Tenant mon carton à dessins dune main, je saisis de lautre un paquet de serviettes en papier que jétale sur la table en marmonnant quelques excuses pitoyables. Pendant que je me retourne, langle du carton a dessins heurte la tête du directeur du marketing, dont les lunettes sont projetées sur le sol. Lidée que je puisse marcher dessus et les écraser me déclenche une envie de rire ou de pleurer, je ne sais pas vraiment - que je réprime, ce qui doit donner à mon visage une expression particulièrement stupide. Je regarde furtivement Robert Palmer, qui affiche une totale immobilité, et parviens finalement à atteindre mon objectif, au bout de la table. Le Président me fait face à lautre extrémité.
- Monsieur le Président, vous mavez demandé de travailler sur le positionnement marketing de notre auto-radio Class 4, dont les ventes sont en baisse depuis quelques mois
Les premières secondes sont les plus difficiles. Le regard de mes collègues est braqué sur moi, et je sais exactement ce quils pensent. Lodeur persistante du café et la pile de serviettes mouillées sur la table rappellent mon préambule.
-
Ce produit, qui constitue notre modèle haut de gamme, a longtemps été seul sur ce créneau qui, même réduit, nous assurait une excellente part de marché, tout en valorisant le reste de la gamme
La baisse de nos ventes est due au fait que nos concurrents ont développé des produits similaires ou quils présentent comme tels, à des prix inférieurs.
- Que valent réellement ces produits concurrents ?
La neutralité du ton de Robert Palmer ne me permets pas de savoir sil va me foudroyer dans une seconde ou me laisser terminer mon intervention.
- Le Class 4 est toujours le meilleur dun point de vue purement technique grâce notamment à la qualité de ses composants, mais les autres affichent des caractéristiques semblables qui permettent difficilement aux consommateurs de faire la différence.
- Que préconisez-vous ?
Cette question très directive dénote un début dimpatience. Je dois renoncer au long développement que javais préparé, mais la conclusion à laquelle je vais arriver plus vite que prévu risque dêtre mal comprise.
- Je préconise daugmenter le prix du Class 4 et de diminuer le nombre de revendeurs.
Un vent dincrédulité souffle dans lassistance, dont le bruissement est entrecoupé dexclamations étouffées. Robert Palmer na pas réagi. Le directeur du marketing, dont la tempe est encore rouge, et qui a senti comme les autres lodeur de la curée, est le premier à réagir.
- Pardonnes-moi, Matthew, mais il paraîtrait idiot à nimporte quel étudiant en première année déconomie daugmenter le prix dun produit qui se vend mal parce que ses concurrents sont moins chers
Une série dapprobations traverse la salle de réunion, interrompues brusquement par la voix du Président.
- Monsieur Costa, vous avez dix secondes pour me prouver que vous nêtes pas aussi stupide que vos collègues le pensent.
Dix secondes. Dans dix secondes, je serais peut-être viré. Contre toute attente, au lieu de sombrer dans une angoisse paroxystique, je me sens tout à coup plus détendu, conscient que jai atteint le point de non-retour qui ne me laisse dautre alternative que daller jusquau bout. Les jeux sont déjà faits quelle quen soit lissue, et la suite des événements ne dépend désormais plus de moi.
- Je préconise de repositionner le produit en très haut de gamme, là ou la concurrence est quasiment inexistante.
- Il ny a pas de concurrence car il ny a pas de marché
Lhomme à la tempe rouge, puisquil a choisi de maffronter, doit maintenir son offensive jusquà ma chute, cest devenu le prix de sa crédibilité.
- Pourquoi ny aurait-il pas de marché ? Il y a bien des mélomanes qui investissent cinq mille dollars dans leur chaîne hi-fi, pourquoi ces gens-là ne dépenseraient pas cinq fois moins pour leur auto-radio, alors que certains dentre eux passent plus de temps dans leur voiture que dans leur appartement ? Je vais vous dire pourquoi ils ne le font pas. Premièrement, le réseau : ils ne prendront jamais au sérieux un produit vendu dans une grande surface au rayon auto, entre lhuile de vidange et le rénovant pour les plastiques. Les acheteurs auxquels je pense ont une très haute opinion deux-mêmes, et entendent quelle soit partagée. Il faut que des vendeurs en cravate leur offre un café dans une ambiance luxueuse. Ceci implique de revoir complètement notre politique de distribution pour ce produit, de le réserver à des revendeurs triés sur le volet, et daller là ou personne nest jamais allé, cest-à-dire chez les professionnels de la musique. Deuxièmement, le prix : ces passionnés exigeants, qui constitueront notre cible, veulent payer cher pour avoir un produit exclusif. Cette marge devra être utilisée pour convaincre les revendeurs de présenter un auto-radio au milieu des amplificateurs à lampe et enceintes à membrane plate. Ils seront formés et obtiendront un label qui attestera de leur qualification et de lexcellence de notre produit. Troisièmement, limage. Aujourdhui, nos amis mélomanes sont convaincus quun auto-radio est conçu pour écouter Jennifer Lopez mais pas les variations Goldberg. Il nous faut combattre ce préjugé
- Et comment comptez-vous vous y prendre, Monsieur Costa ?
Au-delà de son ironie, je crois déceler un soupçon dintérêt dans la voix de Robert Palmer.
- Voilà comment, Monsieur le Président
Jouvre mon carton à dessin et en sort une affiche de cent-vingt centimètres sur quatre-vingt, que je déplie et exhibe, les deux bras tendus.
Le jeune Mozart toise lassistance avec un regard mélancolique. Son visage dessiné au fusain sur un fond écru occupe presque tout lespace. Il a neuf ans et vient de jouer à Francfort devant Goethe. En bas et à droite, sa signature à la plume doie, avec les initiales de son prénom. A gauche une photo du Class 4 et juste au-dessus, son nouveau nom : Concerto. Laffiche que je tiens a hauteur du visage mempêche de voir ceux qui la regardent et nont pas encore prononcé un mot. Je quitterais volontiers la salle de réunion ainsi, derrière mon affiche, pour disparaître à jamais dans un autre espace-temps.
- Je réserve mon jugement, Monsieur Costa. Proposez-moi un business plan et un média planning pour après-demain, je vous dirais ensuite ce que jen pense.
Dans le langage codé du Président, labsence de critiques équivaut à un compliment. Les deux jours qui vont suivre ne seront pas de tout repos, mais jai encore mon job. Je retourne masseoir sous le regard déçu de ceux qui espéraient que ma disgrâce les ferait apparaître plus performants. La réunion se poursuit, mais les paroles qui sont prononcées ne parviennent plus jusquà mes oreilles.
Ce soir, jai proposé à Tod Webber daller au restaurant. Jappelle Tod quand jai besoin de compagnie mais pas envie de parler. Il assume seul les contraintes de la discussion, formulant les questions et les réponses, ce qui limite ma participation à quelques mouvements de tête approbateurs. Il a choisi le Bayamo, sur Brodway Sud, un établissement très en vogue, ancien je ne sais quoi rénové, déco surchargée, serveurs survitaminés, nourriture surestimée, clientèle surexcitée.
Je distingue de moins en moins nettement les propos de Tod du brouhaha ambiant. Les cinq verres de lexcellent vignoble de F.F.Coppola commencent à amortir ma perception du cosmos.
Tod, qui est vétérinaire, mexplique quil veut ouvrir un cabinet de psychologie pour animaux, quil est sûr que les bourgeoises de Park Avenue raffoleront davoir un nouveau point commun avec leur caniche, outre le parfum, la nourriture et les chapeaux.
- Je suis certain quil y a un gros tas de fric à gagner, dailleurs si ca tintéresse, je te fais entrer dans laffaire.
- Je serais obligé de parler à des chiens ? Ou bien, comme avec les humains, le psy doit-il seulement écouter ?
- Je sais ce que tu penses, que cest de larnaque et tout ca, mais tu as lesprit trop cartésien. On est dans le pays de la liberté et largent doit circuler. Tu investis un dollar, tu en gagnes deux, et en plus tu rends les gens heureux
Matthew
Matthew ?
ELLE est là, assise à quelques tables de la nôtre, en train de dîner avec trois types qui parlent entre eux sans sinquiéter de sa présence, tandis quelle ingurgite une tortilla débordant de guacamole. Je ne lai pas revue depuis notre séparation il y a quatre ans, après six mois de mariage. Elle a minci, probablement victime du harcèlement marketé des prosélytes du zéro gramme de celullite. Ses cheveux sont plus courts, elle porte un jean et une chemise blanche sur un t-shirt noir.
- Tu mécoutes, oui ou non ? On dirait que tu as vu le fantôme de Patrick Bateman
- Excuses-moi, Tod, je dois
il faut que
je fasse quelque chose
cinq minutes
Je constate en me levant que mon centre de gravité dérive dangereusement vers les limites de mon polygone de sustentation, au delà desquelles je me retrouverais par terre au milieu du restaurant, ce qui siérait mal à mon statut de Maître du Monde. Je procède donc aux corrections dassiette et de poussée nécessaires au maintien de mon équilibre, et me dirige dun pas raide vers les toilettes pour hommes.
En regardant le miroir, je suis dabord surpris par l énorme tâche rouge qui macule ma chemise, mais elle disparaît dès que jenlève la serviette en papier qui était accrochée au col. Je coince lextrémité de ma cravate dans la poche intérieure de ma veste jai remarqué dans les rares cas débriété auxquels jai été confronté quen dépit dune indifférence amusée à légard du monde et de son contenu, on peut garder une conscience précise de certains détails et me penche vers le filet deau froide dont je masperge le visage. Jhésite entre aller lui parler, et ne pas savoir quoi lui dire, ou bien lignorer, et passer le reste de ma vie perclus de remords sulfureux. Jopte pour un compromis astucieux, dont je ne suis pas peu fier, qui consiste à traverser la salle pour quelle maperçoive et fasse le premier pas. Je sors des toilettes dune démarche mieux assurée. Sa table est à une quinzaine de mètres, au milieu de la salle. Comme elle est assise de profil, je devrais suivre un trajet à angle droit pour me retrouver face à elle et avoir une chance dêtre vu. Je mélance au milieu des dîneurs et des serveurs, qui voltigent avec des plats dans les mains pour méviter. Tod, qui me voit dabord avancer vers lui, puis tourner brusquement à 90 degrés, arbore une expression dune infinie perplexité. Elle est maintenant dans mon axe, mais regarde un téléphone cellulaire dont elle pianote sur les touches. Bien que ralentissant mon pas, je mapproche inexorablement de sa table sans quelle mait encore aperçu. Si elle ne lève pas la tête, je devrais faire une seconde fois le tour de la salle de restaurant, ce qui devrait inciter Tod à appeler le service des urgences psychiatriques. Il est trop tard, je passe devant elle et amorce un demi-tour qui me ramènera à ma table. Je vais finir la bouteille de vin et achèverait la soirée à vomir sur le trottoir en essayant dépargner mes chaussures neuves
- Matthew ?
Je tourne la tête et tente de mettre en mouvement les muscles de mon visage habituellement chargés dexprimer létonnement ...
- Kay ? ca alors, quelle surprise
que fais-tu ici ?
- La même chose que toi, je suppose
dit-elle en montrant son assiette.
Elle a gardé son sens de la répartie.
- Je veux dire à New-York, je croyais que étais partie
Les trois types qui laccompagnent continuent à discuter sans nous prêter attention.
- Oui, je vis à Tupelo, Mississipi.
- Cest aux Etats-Unis ?
Je me donne mentalement une énorme gifle pour ce trait dhumour lamentable. Elle désigne le grand costaud assis à côté delle, qui porte une chemise en velours côtelé comme on en voyait dans Kojack. Il a un très gros cou et des mains dours, recouvertes de poils marron foncé.
- William est concessionnaire Chevrolet à Tupelo, nous sommes venus à New-York pour acheter des voitures. William ? Je te présente Matt Costa, dont je tai parlé, tu ten souviens ?
Lours tourne la tête, me regarde comme sil examinait un joint de culasse graisseux, et me tend sa patte en grognant.
- Ravi de faire votre connaissance
dis-je.
La légendaire courtoise New-Yorkaise ne parviens pas à adoucir la rusticité de lhomme du sud, qui reprend sa conversation avec ses voisins de table. Kay madresse un sourire gêné.
- Et toi, que deviens-tu, es-tu marié ?
- Non, pas le temps, et puis dans cette ville, il ny a pas beaucoup dêtres humains
sinon, tout va bien, enfin
oui, tout va bien
Jai envie de lui prendre la main et de lui dire " viens, on rentre à la maison, je suis fatigué
". Jai également envie de saisir un couteau de chasse avec une lame striée et un manche en corne et déviscérer le grizzly qui est assis à côté delle.
- Je suis contente de tavoir revu.
Je crois déceler dans sa voix une nuance de tristesse, mais mon esprit pragmatique attribue aussitôt cette impression à mon désir de la voir regretter de mavoir quitté. Je voudrais lui dire quelque chose de très beau, très drôle et très émouvant qui tienne en quelques mots seulement, une phrase qui marquerait son esprit à jamais et quelle raconterait à ses petits-enfants, mais les contorsions que je suis régulièrement obligé dimposer à mon bassin pour laisser passer les serveurs, outre quelles mempêchent dadopter une posture romantique qui me mettrait en valeur, nuisent à ma concentration.
- Tu sais, si je peux faire quoi que ce soit pour
- Je sais, Matt, je sais
- Je suis dans lannuaire
- Et toi, si un jour tu décides de faire un voyage inter-galactique et que tu viens à Tupelo
ou si tu veux avoir une remise sur une Chevrolet
- Il est totalement exclu que cela narrive jamais
À la sortie du Bayamo, Tod insiste pour une séance de dix heures au Movie Box sur la 18ème rue. Cest un vieux cinéma qui diffuse des reprises en shonorant de ne projeter que des copies rayées et sales. Ce soir, Les Enchainés. Nous sommes couchés plus quassis sur de larges fauteuils en moleskine fixés à même le sol. Le travelling vertigineux qui part du haut de lescalier pour finir en gros plan sur la main dIngrid Bergman me plonge dans un coma délectable dont je sort brusquement tandis que Claude Rains subit le feu des questions pressantes de ses amis nazis.
Deuxième jour
Cela arrive au moment ou je me lève, en sortant du lit. Un vertige, qui me donne la sensation dêtre sur un sol instable et qui tourne, me fait perdre léquilibre. Je manque de trébucher, mappuie des deux mains au mur de la chambre et respire à fond pour tenter dévacuer ce malaise. Probablement lexcès de vin hier soir, au restaurant, et la nuit trop courte, comme dhabitude. Sans lâcher le mur, je réussis avec difficulté à atteindre la salle de bains et mets la tête sous le jet deau froide. En vain. Je retourne vers le lit sur lequel je meffondre, le souffle court. Allongé, le vertige est moins aigu mais je ressens une légère nausée. Il est 7 heures, mon premier rendez-vous au bureau est à 9 heures, si je me prépare rapidement et que la circulation est fluide, je peux encore me reposer une demi-heure, le temps de récupérer. Je nai jamais été malade, jamais au point de ne pas aller travailler, et il nest pas question que cela commence aujourdhui, avec la quantité de choses que jai à faire. Jai trente ans, je suis en parfaite santé, je nai pas attrapé froid, je nai pas contracté de maladie, cest un étourdissement qui va vite disparaître. Une demi-heure. Et si dans une demi-heure cela ne va pas mieux ? Cette hypothèse nest pas sérieusement envisageable. Un étourdissement, cest un étourdissement. Tant pis, je ne déjeunerai pas avant de partir. Au pire, si je suis un peu en retard, jappellerai le bureau pour faire patienter mon premier visiteur. Cest limprimeur qui doit me soumettre les dernières épreuves du catalogue pour Bloomingdale s. Sil ne peut attendre, je demanderais quil me laisse les épreuves que je lui ferai rapporter par coursier en fin de matinée. Ce nest pas grave, non, ce qui compte cest que je sois là-bas pour dix heures, pour la réunion du comité de direction qui doit arrêter les budgets pour le prochain exercice. Là, personne ne pourrait me remplacer. Mais jy serais. Ensuite, je déjeune avec léquipe de Young et Rubicam pour choisir les maquettes de la campagne de presse. Ils tiennent à mamener au Pecking Duck House. Je ne rechigne pas sur la nourriture, qui est la meilleure de Chinatown, mais pour aller de Houston street à Mott street à midi, le taxi nest pas recommandé et le métro nest pas direct. Je ferais aussi bien dy aller à pied. Ou alors dessayer un nouveau service de moto-taxi dont ma parlé Gregor Lewis. Au moins pour le retour du restaurant, car à deux heures trente jai une téléconférence avec lusine de Rochester à propos des problèmes de fiabilité sur une série de composants livrés par Nec. Ensuite, je travaillerais sur le dossier Concerto pour le remettre demain au Président. A six heures, jai convoqué trois candidats pour le poste dassistant au chef de projet, et si je suis fatigué, jannulerai le dîner avec les anciens élèves de Columbia à Green Tavern. Sept heures vingt-cinq. Jai limpression daller mieux. Je vais reprendre le contrôle de ma vie après ce bref incident qui restera inexpliqué. Je soulève la tête avec précaution. Je me sens encore faible, mais je devrais parvenir à me mettre debout sans difficulté. A peine assis sur le matelas, le tourbillon mentraîne à nouveau comme une toupie, et saccompagne cette fois dune violente nausée qui moblige à descendre du lit. Incapable de tenir debout, je sors de la chambre et me dirige vers la salle-de-bains en rampant sur les coudes et les genoux, mais pas assez rapidement au gré de mon estomac, qui répand son contenu sur le carrelage à damiers du couloir dans daffreuses contractions.
Le médecin des urgences est un grand type très corpulent avec un visage rouge et des mains moites. Il ma ausculté après avoir pris lempreinte de ma carte Amex Gold ma posé des tas de questions et remplit maintenant une ordonnance avec un Dupond en or et laque bordeaux. Je suis allongé, immobile et épuisé. Comme tous les médecins, il attend que je lui pose la question pour me faire part de son diagnostic.
- Avez-vous une idée sur ce qui marrive ?
- Les vertiges accompagnés de nausées peuvent être la conséquence de multiples pathologies. En général, cela provient dun dysfonctionnement de loreille interne, qui est lorgane de léquilibre.
- Quest-ce qui provoque ce dysfonctionnement ?
- Soit un incident mécanique, par exemple une plongée sous-marine ou un accident de voiture, soit une atrophie du système vestibulaire, que lon peut assimiler à une maladie peu dangereuse, à lévolution lente mais irréversible.
- Sinon ?
- Il arrive que cela soit causé par un problème ophtalmologique, tout bêtement par des lunettes mal adaptées à la vue
- Je ne porte pas de lunettes et ma vue est excellente.
- Ou bien un problème cervical. Si les faisceaux qui irriguent le cerveau sont comprimés du fait dune tension des vertèbres, cela peut avoir certaines conséquences. Dans ce cas-là, quelques séances de massage peuvent suffire
- Est-ce que cela peut-être plus grave ?
- Lhypothèse neurologique est peu vraisemblable compte-tenu de votre âge. Je vais quand même vous prescrire un scanner, par simple précaution. Une fois cette possibilité écartée, il faudra affiner les investigations
- Et pour aujourdhui ?
- Pour aujourdhui ? Ce lit me semble parfaitement convenir à votre programme de la journée
- Cest impossible, il faut me remettre sur pied, jai des choses importantes à faire aujourdhui
- Vous les feriez très mal. Imaginez-vous traiter vos affaires sur un grand huit à Coney Island ?
- Combien de temps vais-je rester dans cet état ?
- Je vais vous faire une piqûre qui va atténuer les symptômes, et vous donner un traitement par comprimés, plus du Xanax pour vous détendre. Demain matin, on fait le scanner, et ensuite nous aviserons
Après la crise que vous avez subie, les vertiges vont satténuer, jusquà une autre crise
Entre-temps, nous essaierons den savoir plus pour vous soigner de façon adéquate.
- Mais je risque de perdre mon job si je marrêtes.
- Et moi je veux garder le mien
ce nest pas négociable, je suis désolé.
Troisième jour
- Lexamen va durer une dizaine de minutes, pendant lesquelles vous devrez rester totalement immobile. Cest très important car le moindre mouvement fausserait la prise dimage et nous obligerait à recommencer. Vous entendrez de grands bruits, comme des claquements ; cest tout à fait normal, cest le déplacement de lappareil qui va tourner autour de votre tête. Etes-vous sujet à la claustrophobie ?
- Non, tant que lon ne menferme pas
Elle est très jolie, brune avec un visage un peu fort qui lui donne un air de poupée. La dernière fois que jai vu un décor comme celui-ci, cétait au cinéma, dans 2001 lodyssée de lespace. Salle ronde, murs immaculés, plafond couvert de néons , pas de meubles, et au milieu de la pièce un machine qui ressemble à celles qui permettent aux astronautes de dormir pendant des mois de traversée intergalactique. Il fait frais, je suis allongé sur un plateau coulissant sous une couverture en laine polaire.
- Il est nécessaire que vous soyez parfaitement détendu. Je vous conseille de fermer les yeux durant lexamen et de penser à quelque chose dagréable.
Jai envie de faire une allusion scabreuse, mais je préfère la laisser imaginer à quoi je pense, ce qui ne manque pas de se produire car ses pommettes se colorent légèrement sans que jaie eu besoin de prononcer un mot.
- Quand aurais-je les résultats ?
- Le médecin va vous recevoir tout de suite après, le développement des planches est immédiat. Je vais sortir de la pièce, mais je ne vous quitte pas des yeux, je serais dans la salle de commande, derrière la vitre. Si quelque chose ne va pas, vous pouvez appeler, nous serons reliés par interphone. A tout à lheure
- Vous me manquez déjà
Dès quelle a refermé la porte, le plateau sur lequel je suis allongé se déplace, et ma tête se retrouve sous une plaque métallique protégée par une cloche de verre qui touche presque mon nez. Mon horizon est réduit à deux ou trois centimètres de profondeur, ce qui est légèrement angoissant et provoque une accélération de mes battements de coeur. Je ferme les yeux et mefforce de détendre tous mes muscles. Chacun a sa méthode pour vaincre le stress. La mienne consiste à faire le vide dans mon esprit jusquà me sentir détaché du corps, et à me transporter dans un autre lieu. Jai expérimenté avec succès cette technique en avion, durant certains vols agités qui mettaient mon estomac à rude épreuve. La position allongée et limmobilité sont propices à cet exercice, à peine perturbé par les claquements de la machine qui me fouille le cerveau
Je suis assis au fond dune salle de restaurant plongée dans la pénombre, des petites lampes aux abat-jour violets projettent un cercle de lumière sur les tables. Les murs sont lambrissés jusquà mi-hauteur, et tendus de velours rouge jusquau plafond. Nappes blanches, fauteuils matelassés, quelques dîneurs parlent à voix basse. Je suis à Tribeca, dans le restaurant de Robert de Niro. Assis en face de moi, Martin Scorsese qui ne cesse de parler, comme à son habitude, le sourire aux lèvres, la voix syncopée, balayant lair de ses mains fines et blanches. Tandis que javale des spaghettis à lail et au basilic, il me demande des conseils sur la façon de tourner une scène importante du film quil est en train de réaliser avec Léonardo Di caprio, qui raconte lhistoire des gangs irlandais à New-York à la fin du 19ème siècle. Il dit quil a toujours pu compter sur moi pour le sortir de situations embarrassantes, et espère quune fois de plus je trouverais une solution magnifique. Je lui promets de passer sur le plateau à Rome dans quelques jours et il me remercie chaleureusement, quand Robert De Niro sapproche de moi discrètement comme toujours pour senquérir de la cuisson de la bistecca a la fiorentina que jai commandée. Saignante, dis-je, puis je madresse à Martin pour lui demander pourquoi il boutonne toujours ses chemises jusquau col, ce qui le fait beaucoup rire.
- Cest terminé, Monsieur Costa, vous pouvez bouger à présent.
Le plateau coulisse à lextérieur du cercle, et la poupée brune maide à me relever les vertiges se sont atténués depuis hier, mais je conserve une certaine instabilité. Je récupère mes chaussures et ma montre, puis elle minstalle dans la salle dattente.
- Nous avons un problème
Il me parle très doucement. Mon regard sattarde sur une photo de ses enfants posée dans un cadre sur son bureau. Je ne sais plus très bien ce que je fais ici, et le problème auquel il fait allusion ne mémeut pas davantage quun retard de livraison ou une baisse de chiffre daffaires. Les clichés du scanner sont éparpillés sur son bureau. De grandes plaques photographiques quadrillées dimages en couleur de toutes les strates de mon cerveau. Il perçoit ma distraction et séclaircit la gorge.
- Vous comprenez, Monsieur Costa, nous avons un problème
Je réalise quil me parle de moi, de ma tête, de ma santé
- Quelle sorte de problème ?
- Eh bien, ce nest pas bon
je veux dire, les clichés, ce nest pas bon du tout
- Cest-à-dire ?
Il fixe lun des clichés sur la plaque lumineuse accrochée au mur derrière son bureau, et désigne une zone avec son index.
- Vous voyez cette ombre, comme une tâche diffuse ?
Toute limage est faite dombres et de tâches. Jai limpression que la température a augmenté dans la pièce. Je sens des gouttes de sueur se former sur mon front.
- Cest une tumeur ?
- Je sais que le terme est effrayant, mais il recouvre beaucoup de cas de figure différents, et nous disposons de techniques performantes pour tenter dy remédier
La réalité de ce que suis en train de vivre sinsinue très lentement dans mon cerveau.
- Que se passet-il exactement ?
- Ce qui ce passe, cest que lapparition puis le développement de cette masse nodulaire dans l'espace confiné du crâne exerce une pression sur les tissus environnants et les endommage, ce qui provoque une élévation de la pression intracrânienne et l'irritation d'une partie adjacente du cerveau.
- Quel est le traitement ?
- Il faut opérer pour extraire la tumeur. Le plus vite possible.
Ca y est, je viens de comprendre. Ma vie peut sarrêter dun moment à lautre. Une trappe vient de souvrir sous mes pieds, et en dessous, aussi loin que je puisse voir, il ny a rien que du vide. Je me force à inspirer, faute de quoi je naurais pas assez dair dans les poumons pour parler.
- Et si lon opère pas ?
- Les cellules d'une tumeur au cerveau se propagent en envahissant le tissu cérébral. Elles peuvent pénétrer dans le liquide céphalo-rachidien et croître n'importe où dans le système nerveux central. A terme, il ny a aucune chance dy faire face.
- A terme ?
- Quelques semaines, peut-être quelques mois
- Quelles sont les chances de réussite dune opération ?
- Il faut être confiant. Nous avons dans cet hôpital lune des meilleures équipe de chirurgie du cerveau du pays. Si lintervention se passe bien, il se peut que vous nen gardiez aucune séquelle neurologique.
- Et dans le cas contraire ?
- Je conçois à quel point cette situation est difficile à affronter. Je vous parle franchement car je pense que avez la capacité de comprendre et dassumer ce qui arrive. Il est clair que ce type dopération présente un risque, que lon ne peut quantifier. En revanche, si nous nopérions pas, il ny a aucun doute sur ce qui se passerait ensuite.
- Quand envisagez-vous cette intervention ?
- Le plus vite possible. Vous serez hospitalisé ce soir. Vous avez le temps de passer chez vous prendre vos affaires. Lopération aura lieu dans trois ou quatre jours, le temps de faire quelques examens et de vous préparer avec un traitement.
Je devrais hurler, mévanouir, me rouler sur le sol, insulter le destin et ses manipulateurs, contester le diagnostic, frapper le médecin qui est en face de moi, exiger dêtre immédiatement débarrassé de cette saloperie, de retrouver ma vie telle quelle était deux jours auparavant. Au lieu de cela, je dis :
- Merci Docteur.
Je crève de jalousie. Il sappelle Javier Robenson son nom est inscrit sur une plaque à côté du compteur il est haïtien, et conduit le taxi qui me ramène à lHôpital Bellevue. Je suis jaloux de ce chauffeur de taxi à qui il y a deux jours encore je naurai pas accordé un regard. Je lenvie, lui et la terre entière, tous ces gens dans leur voiture qui rentrent du travail, ceux qui marchent dans la rue, même ce sans-abri en haillons qui fouille dans une poubelle. Ils sont vivants et suis mort. Déjà mort, mais encore obligé de les regarder, eux bien vivants, sans tumeur. A côté de moi, sur la banquette en moleskine noire, une petite samsonite contenant quelques affaires. Il y a un ralentissement sur la voie rapide longeant lHudson River, qui maccorde un léger sursis. Je bénis lembouteillage qui sest à présent formé, ce taxi est devenu mon ultime refuge, jai envie de ne plus jamais en sortir, que ma vie simmobilise dans cette Chevrolet Caprice au milieu de la voie rapide . Je crois sentir palpiter la tumeur dans mon crâne, qui bat au rythme de mes pulsations cardiaques qui saccélèrent. Du cur ou de la tête, jignore lequel cédera le premier devant cette horreur absolue, mon crâne ouvert, le bruit de la scie, la poussière dos, la douleur, le froid qui sinsinue dans ma tête, un pansement comme lhomme invisible, le sang qui suppure à travers les bandelettes, encore la douleur, des tuyaux partout, et ce qui restera de moi, aveugle, paralysé, muet, sourd, amnésique, incontinent, condamné à vivre
Le taxi redémarre lentement, je glisse sur des parois lisses vers un gouffre sans fond, ma gorge enfle et métouffe, et à ce moment là JE VOIS LE PANNEAU, le dessin blanc sur fond vert, un triangle de métal sur un piquet planté dans le sol, et un espoir délirant aux contours incertains prend forme dans un recoin de mon cerveau tuméfié. Cest maintenant, ou bien tout est perdu, jai peur de ne pas arriver à prononcer un mot, que ma voix ne parvienne pas à surmonter lincroyable excitation qui me fait sursauter sur la banquette, alors jinspire avec difficulté un peu dair que jexpulse comme un dernier souffle :
- À droite, prenez à droite, vite !
- Vol 957, départ à 18 h 15, arrivée à Miami à 21 h 05. Vous aurez seulement trois-quarts dheures dattente avant le vol 215 qui partira à 21 h 55, arrivée à Buenos-Aires à 7 h 10. Le vol 111 dAir Argentine partira à 10 h 20, et vous serez à Valparaiso à 11 h 40. Tous vos billets en première classe. Merci davoir choisi United Airlines, Monsieur Costa
Valparaiso. Jimagine cette ville dont jignore tout. Je vois des cargos rouillés, des façades ocres et rouges à la peinture écaillée, des bars à marins pleins de filles de joie ou jécluserais des bières brunes jusquau petit matin, une chambre dhôtel avec un lit en fer, un lavabo et une table, et une petite terrasse surplombant la vieille ville, avec un fauteuil en osier pour contempler le coucher du soleil sur la baie. Demain, jy serais. Demain.
Pierre-Jean Bascuñana