Je regarde la guitare posée en face de moi, je me dis quelle est tout ce qui compte pour moi et dailleurs est ce que jai vraiment besoin dautre chose ? Lavenir ? Etre une rock-star, évidemment. I wanna be a rock star. Je me permets de rêver en silence, parce que cette phrase fait rire les autres. Rock star. Lassurance de pouvoir mourir jeune et drogué en toute légitimité. Ouais, cest ça, quand je serai grande je voudrai être une rock star, pour mourir jeune et droguée en toute légitimité. Ou
peut-être simplement être « être humain », ça aussi cest une chose trop oubliée. Mais surtout, quand je serai grande, je voudrai toujours rester petite.
Ce soir je suis rentrée chez moi. Sur mon lit, un cadavre. Son bras pend. Dhabitude, cest dans les histoires pour les gosses, quil y a des monstres sous les lits. Moi je suis plus une enfant, jai pas mal grandi depuis que je suis petite fille. Parfois je me trouve même trop grande pour croire encore aux fantômes. Mais là, cest pas un fantôme, il est vraiment de chair ce cadavre, dabord jai même pas peur, ya que les gosses qui ont peur et je lai déjà dit, moi maintenant je suis une grande. Je mapproche, un peu, pour voir, lui il remue, un peu, mais il peut rien voir, parce quil a les yeux crevés. Je me dis que cest parce quil a trop pleuré, ou alors il sest fait ça lui-même parce quil en avait marre de trop pleurer, et quil voulait y échapper. Cest vrai, ça doit pas être facile dêtre un cadavre. Ce qui me gène, cest son bras, jhésite : je le prends, je le prends pas ? Finalement, je le lâche ; le contact froid cest pas agréable. Je massois là, par terre, en tailleur, et je lobserve. Il se redresse, il a lair de vouloir discuter, pourquoi pas, il faut laisser une chance à tout le monde, même aux morts, peut-être que cest eux les plus sensés, et je vais le vérifier, après tout, on nen sait rien, nous on est vivants. Il me dit que sa belle dort toujours, elle ne sest pas réveillée quand il est passé lui rendre visite tout à lheure, et il est bien content que je sois là, il se sent un peu moins seul comme ça. Quand il parle ya un truc qui grince, je sais pas trop si cest lui ou si cest moi, mais ça me fait plaisir quil soit là, moi aussi je me sentais un peu seule.
Quand jétais vraiment petite, jétais blonde avec des anglaises, je crois même que je riais pas mal. Je voulais être boulangère en Italie. Mais quest ce que ça vaut, une boulangère en Italie contre une rock star ? Je sais pas très bien de quand date mon mal de mer, et le mal que ma fait ma mère, je ne loublierai jamais. Mais à partir du moment où il y a eu la guitare, plus rien dautre na eu dimportance. Je pince les cordes une à une, juste pour entendre leur son, savoir quelles sont là, ça me rassure, je compose du bout des doigts, cest tellement plus facile que de parler. Tas pas à attendre de réponses, tu peux que jouer, jouer, jouer de ta guitare.
Je me suis pas demandé ce quil faisait là, mais dun seul coup je me rends compte quil va falloir quil parte un jour, et jen ai pas forcément envie, cest que je commence à my attacher, au cadavre sur le matelas. Bien sur, ça me laisse plus trop de place pour dormir et je veux pas trop le toucher, faudrait quil se pousse, je sais plus leffet de sa peau sur ma peau, et si ça me plaisait un peu trop ? Pas pratique de se retrouver avec un cadavre sur les bras, il me faudrait une bonne planque, mais ça deviendrait sans doute de plus en plus dur de le cacher.
Quand jétais plus grande, un jour, au lycée, on ma demandé décrire mon autobiographie, et jai trouvé ça con. Personne na regardé ma vie. Ecrire son autobiographie, cest tout raconter depuis le début, cest écrire une parcelle de vérité. Cest se taire. Une auto-biographie ne peut jamais être finie, puisquune fois mort, on ne peut plus écrire, alors ça ne peut être quincomplet. On peut dire sa vie en la mettant dans la tête de quelquun dautre, pour faire passer le message indirectement, on peut retranscrire toutes les premières et les dernières fois, lintermédiaire est trop long, trop compliqué. Parfois cest dur de se souvenir, quand je regarde les gens et que je sais pas si cest pour la première fois, ou la dernière. Joublie. Cette faculté qua lhomme et sans laquelle il ne pourrait vivre, oublier.
Cest dingue une guitare. Cest con, juste une guitare. Ça me fait comme une deuxième voix, une autre voie, une voix qui sonne pas faux, une voie où je mengage parce que jen ai envie, une voix qui peut dire tout ce que je veux puisque les autres, ils lentendent pas, et du coup, ils peuvent plus rire de moi. Jai dit, cest con une guitare, mais cest moi qui suis un peu dingue, enfin, ma guitare elle aussi, elle est dingue. Je voulais lui trouver un nom un jour, et puis finalement je lui ai donné le mien, cest celui qui lui va le mieux, cest normal, cest le mien. Cest moi. « Mallaury, Mallaury » Jentends déjà les gamins hurler. Ca y est, cest lheure du Mallaurys show, cest mon show, jvais être enfin seule sur scène, ça faisait trop longtemps que jattendais ça. Putain.
Cadavre a fini son discours, je lécoutais plus, jétais trop occupée à réfléchir, , je lui souris quand même, lui aussi est plutôt joli. Il me plait, quil reste dans mon lit, si ça lui chante. Dans le sapin de Noël yavait des cheveux danges accrochés aux branches tout en haut, yen a qui se sont pris dans mes cheveux, je lui en donne un peu, et il me raconte quil en a rencontré un, un ange, un ange blond. Je suis pas daccord, je préfère les anges gris, ils sont plus lucides. Il se moque de moi, doucement, de toute façon, dit-il, les anges sont tous les mêmes dans leur monde, les couleurs nexistent pas, et ça, cest même pas leurs vrais cheveux. Je suis triste, dun coup il fait tout noir, je pense « je déteste les «au-revoir » , jai limpression quil ny a rien autour de moi, alors quil est là, mes journées sont tristes, mes nuits parfois aussi, mais comme je deviens de plus en plus insensible, ya que quand je men vais dici que je montre qui je suis, que quand je suis pas là que jai envie de tenir la main de quelquun et de quelquun dautre en même temps, quand je sors un peu de ma tête et de mon corps, surtout de mon cur, enfin seulement cest possible et puis je maperçois que cest les deux mains du cadavre que je tiens et ça me dérange pas. Je lui trouve du charme, en plus il me voit pas, ça tombe bien, javais pas besoin dun miroir. Je ferme les yeux pour juste sentir son odeur, il sent le vivant et je me sens mourir.
Vous avez pas tout compris. Normal. Moi non plus. Je sais pas trop où jen suis. Tout a changé et jai limpression que ça sest passé trop vite, hier encore jétais une gosse parmi les autres qui riaient, moi je riais pas très souvent, et aujourdhui
non, demain. Demain je serais une rock star, ouais, en vrai, sur une putain de scène, avec les projecteurs dans ma gueule et des branleurs partout qui crient mon prénom, et aussi celui de ma guitare, sans le savoir, puisque cest le même, et que ma guitare, cest la seule qui a pas changé avec tout. Alors oui demain, je suis une rock star, ça vous étonne ?
Quand je rouvre le regard, il est toujours là, il dort tranquillement. Ya pas un bruit dans la pièce, ya juste un léger souffle daffection qui me fait un peu froid dans le dos, jai oublié mon écharpe dans la pièce à coté, cest surtout ma gorge qui va morfler, cest pas grave si je peux plus discuter, ça me laissera encore plus de temps pour lécouter parler lui, et du temps cest quand on en voudrait plein quil vous file entre les doigts, comme le sable de la plage où javais voulu voir le soleil se lever mais je métais couchée avant la lune, je me rappelle plus comment elle était taillée cette fois là. Bof, de toute façon je suis pas là pour oublier, aucune volonté. Et puis merde ! moi aussi jai des choses à épancher, besoin dun rien à qui parler, va-t-il accepter mes maux ? Cest bizarre une fille, si toi aussi tes une fille, cest cette fois que ça fait un peu le miroir, attention à pas se heurter au reflet glacé doré. Le cadavre mécoute pas, il sest transformé en tourbillon dans mes pupilles dilatées, des flammes émanent de son corps, je crois bien que jai tort, jettes moi dessus tant quil est encore temps, et le temps quil fera demain, dis moi, demain rechantera?
Jai pas entendu doiseaux aujourdhui, jattrape le dernier au vol, qui me murmure que cest pas lui mais son bras, cest plus une menace maintenant. Ya un mec qui me dit que je suis un petit oiseau tombé du nid, jai répondu que oui, mais que je navais pas de nid, il pense que les enfant pas désirés se créent eux-mêmes, à force ça me fait un peu mal, dhabitude jembrasse pas. Celui qui chante mappelle « princesse », je cris tout bas, ce mot ne lui appartient pas, je préfère les papillons, alors il le change, ya un sentiment au-dessus de nos têtes et les cheveux danges du sapin illuminé flottent dedans et se reposent discrètement. Mon portable a bougé, ça me fait sursauter, cest le cadavre qui refait une apparition, léger retour à la réalité, je peux sourire tout ce que je veux dans le combiné, il pourra pas le voir mais le deviner.
Jai limpression dêtre dans un rêve ça veut dire que bientôt il va falloir que je me lève, je tente dapercevoir un avion dans le ciel mais il a déjà du passer, je lui aie pas vraiment dit adieu la deuxième fois mais ça viendra, lui aussi je lui ferai sa chanson. Une fille doit pleurer comme elle quelque part très loin, ça y est je my mets je chiale comme une madeleine : non, pas encore, je suis pas totalement descendue, je reste accrochée sur un nuage taillé par lange à plumes pour un instant, le bonhomme nen finit pas de souffler les étoiles dun gâteau danniversaire, petites bougies dans le vent peuvent rien ny faire.
Gagnée, la guerre. Mais vous comprenez toujours rien, vous savez pas qui je suis, faudrait que je raconte tout depuis le début, quand jétais juste une gosse. La gosse avec une guitare. Je lai eu pour mes onze ans, cest mon grand-père qui me la donné, il était chouette mon grand-père, cétait son métier, de fabriquer des guitares, on appelle ça un « luthier », cest un mot un peu mort aujourdhui, et mon grand-père, lui, il est complètement mort. Quand il ma mis la guitare dans les mains, papi avait les yeux qui brillaient, je suis sûre que quand il était jeune, il avait voulu être rock star lui aussi, mais il avait fini dans un bureau à classer des papiers, alors cest un peu sa revanche que je veux prendre. Onze ans. Un drôle dâge. Pas encore de cheveux blancs, non, mais des tas de trucs bizarres qui poussent dans ton ventre, ça fait un peu mal parfois, mais cest pas grave, je commence à découvrir les notes, je menveloppe de mélodies rauques. Onze ans, cest aussi lâge du vrai bisou, celui qui fait peur parce que pour la première fois on met la langue. Un peu raté.
Quand je reviens chez moi rien na changé, tout est en place, mes draps propres qui sentent bons sur le lit plus rien ne grince, sa belle dormait, seule, la bête ma quittée. Jouvre les fenêtres je respire une cigarette, jouvre la porte et je menfuis en courant, je rattrape le cadavre sur sa route et le secoue un peu, non me laisses pas, pas tout de suite, attends un moment, envois moi tes mots, mais ils sont plus violents quavant, je les aspire mais jarrive pas à les avaler, je dois cracher pour les accepter, mon ventre gueule un peu, il en a pris des coups en quelques jours, pas autant que mon cerveau mais il me dit de faire attention, de prendre soin de moi, et cette phrase putain je laime pas, ça veut dire quoi prendre soin de moi ? récupérer lécharpe perdue ?
Quitte à être une star, je préfère être une étoile filante, pour briller le plus fort possible. Je veux faire le mallaurys show, je veux être seule sur scène, je veux être elle quand jai pas bu, je veux quelle soit moi en permanence, je veux plus la cacher, elle veut éclater, montrer quelle aussi est là, en moi. Mallaury cest moi, je veux faire un film et mourir dans ses bras à la fin, quelle prenne ma place, quon moublie pas. Je veux que laraignée dans ma tête tisse sa toile, je veux continuer à jouer de la guitare et faire pleurer les gens, veux les faire rire aussi.
Je fais mes actes en connaissance de cause, en cours on ma appris ce que signifie liberté, liberté chérie, il en existe trois sens, et le pire, le meilleur, celui de lexistentialisme qui est un humanisme, choisir le mal en sachant parfaitement ce quon fait, et le faire quand même, il faut surtout pas dire à lautre prends soin de toi, mais si on pense vouloir quil le fasse, se taire et prendre soin de lui. On peut pas prendre soin de soi-même cest trop con. Avant je supportais pas quon me parle de mes yeux, maintenant avec tout ce quils ont vus je men fous. Ça me passe par-dessus. Avant tout je veux régler mes comptes avec celui qui sest transformé en cadavre mais qui ne lest plus, il a même un regard à présent, cest pas facile de lire dedans, je veux régler mes comptes avec lui pour apprendre à quel point il compte pour moi. La prochaine fois que je rentrerai chez moi, ce sera peut-être des fantômes sous mon lit. Jen aurai jamais fini avec les miens, en attendant je dors très bien comme ça, et cest pas ma chanson, cest pas mon histoire à moi.
Veux les faire rêver. Cest très beau de rêver, cest formidable quand quelquun
nous fait rêver. Sauf sil fait rêver également dautres personnes. Le vrai rêve ce serait dêtre comme ma guitare, mais trop de gens ne savent pas jouer dun instrument, ils se fatiguent trop vite et ne prennent pas le temps pour les mélodies, alors quil faudrait juste lentendre, le temps, le temps de prendre seulement le temps.
Le faux cadavre complètement réveillé joue un instant, étincelles dallumettes dans ses yeux il a lair dun gamin, jentends un rire, tiens cest moi, je pensais pas, faux cadavre vraiment ivre qui me dit que je suis fière, je ménerve même pas beaucoup, pas comme la dernière fois où on mavait dit ça, de toute façon bientôt il aura oublié ses paroles en lair, tête en lair, timagines ça, ta tête détachée de ton corps, ça doit faire du bien de plus réfléchir, cest drôle comme idée, je vois juste un buste, cerveau évaporé, tu mas toujours pas parlé, tu dis des choses sans les pensées, moi je reste là sans bouger parce que je crains dà peine teffleurer, tu dis darrêter de réfléchir mais je suis pas encore assez bourrée, il me reste encore à boire toutes tes histoires. Trop tard, tu mas embrassée.
Jécoutais la radio, les sons nouveaux, jespère être un jour moi aussi sur les ondes, tout près des oreilles de gens qui me ressembleraient un peu. Je crois que cest ce que jai toujours fait, chercher des gens qui me ressemblent, et qui navaient pas déjà quelquun qui leur ressemblait. Je sais pas si ça existe.
Dis moi cadavre, jai toi, ou bien est ce que tu ne mas pas ?
Crache-moi. Ou dompte-moi. Quest ce que tu comptes pour moi ? Tu comptes tes mots - Tu les croyais sans doute beaux. Crache-les quand tu membrasses. Tu crois, fière dans livresse, ta fausse princesse ? Trop fière, la princesse cachée sous ma fausse ivresse, qui compte ce qui lui reste à boire toujours toutes tes histoires. Crache-moi - Quest ce que tu comptes pour moi ? Tu comptes en continu mes mots - Ils étaient peut-être beaux. Dompte-les quand tu membrasses. Comptes pour moi, quest ce que tu comptes pas pour moi
Rends-toi compte que nos maux ne comptent pas, rends-moi des comptes, sil ny a que ça, comptes sur moi, je compte pour toi combien il men coûte dêtre là, craches-toi. Me recrache pas.
Parfois on se trompe. Jai ma guitare, on se ressemble, même plus : on sassemble.
Sourires gênés, à peine frôlés, tirons un trait sur le passé ; ce sont mes rêves de petite fille trépassés. Le cadavre avait reculé, il est revenu, je ne lui en veux plus, je ne lai jamais voulu, quy peux tu ? Jai bien trop couru, bientôt cousus ma bouche mes yeux, limage dun bourreau qui ma hanté très longtemps il y a très longtemps et qui revient poussée par le vent, se confond avec limage de ma vision réalité, putain tu vas me manquer, jécris jamais les prénoms quand jécris, je fais que des allusions, plutôt des illusions. Désillusions. Un jour jai cru que javais perdu ma folie, mais je me suis trompée, je pourrais pas tenvoyer tout ça, pas à toi, toi dhabitude jai pas peur de tout te dire, mais toi dhabitude je ne fais que técrire, là cest pas pareil, au lieu décrire à toi, jécris toi, parce que le bonheur gratuit sur le moment, cest ça le plus beau, mais cest éphémère, comme les papillons qui vivent pas longtemps, cest beau et tout ce qui est beau est éphémère, la vie est futile. Jai retrouvé ma folie, je crois que jai jamais trouvé ma philo, jeu de mot dans le texto mavait plus, je vois plus la différence : je sais plus, le rire est resté coincé dans ma gorge éraflée, jai envie de me dire quand jarrive chez moi quil ny a pas quun cadavre qui mattend, que jai pas à meffrayer de ce que je vais trouver, que jarrête de penser à une conséquence, cest trop demandé le bonheur gratuit, tu finiras un jour par payer laddition, et comme ça vient plus tard, à cause des intérêts cest devenu trop cher pour ton esprit malade, est-ce si bien que le folie soit revenue ? Douce folie, berce moi, esprit dans les vapes, ou pas, fatiguée, pas pareil, mais sûrement aussi fatiguant, personne pour aller au bout de ma folie, cest pour ça quelle était partie, quelle repartira, je peux pas la porter toute seule, elle va pas tarder à se heurter à un mur, ya trop déchos dans le chaos total, tout qui sest fait la malle, lécho dun échec.
Cest une nouvelle année qui commence, encore une, elle est déjà vieille, jai pas pris de résolutions, je veux pas de révolutions. Laraignée tisse sa toile, jessaie darracher le voile, dessous, à nouveau le cadavre, il ne bouge plus, me répondras-tu ?
Ma tête est vide. Plus de cadavre sur le matelas. Ma chambre est vide. Mes pensées sont vides. Il ny a que la chanson en boucle dans mes oreilles qui sifflent. Mon cur est vide. Mes journées sont vides. Mes yeux sont vides, plus de larmes, le sang ne coule plus, les fringues ne cachent rien, le froid envahit tout. Ma copie est vide. Nul. Blanc. Zéro. Néant. Dead or mad. Plutôt dead, je suis mad. Made in vide.
Le cadavre ma pas oublié. Ça faisait longtemps, yavait même plus sa marque sur mon lit, la trace de son passage, la joue chaude encore avec la ligne des doigts plus rouge que le reste, le souvenir dune claque.
Tu reviens, tu reviens avec ton pardon et tes mots doux, tu te demande ce que je pense, je te déteste, putain de cadavre mort-vivant à demi-oublié dans les plis de couvertures sales qui gardent encore un peu ton odeur de tombe. Tes tombé où ? Mais tétais où ? Tétais où quand cétait moi au fond du trou, je tai appelé à laide, tes pas venu, et tu reviens trop tard. Quand tout sest brouillé devant moi avec les autres à coté qui parlent, qui font chier, quand jai échoué, quand je me suis trompé, où tétais quand jai bousillé un instant de vie même pas à moi ? Je me demande où tétais quand jai décidé de partir et que finalement je suis restée, où tétais quand mon cur ma lâché pour un autre sourire, quand jai levé la tête et quil était là. Tétait pas dans ma tête, pas dans mes pensées, pas ici, pas là-bas, pas chez toi, t étais nul part et tu mas manqué.
Tes pas là, tu sais pas, tu mentends pas parler quand je suis raide je dis enfin ce que je pense, jemmène un inconnu dans mon univers tout là-haut, et quil en tombe, tout en bas, un peu après. Univers noir, vert de gris, vert bouteille, jai pas encore posé la mienne. Demain je prends le train, lavion, je te rejoins, je sais bien que cest pas possible. Alors demain, jécrirai quelque chose que je tenverrai, et ça je le cacherai avec toutes mes lettres pas envoyées, sans doute à des gens faussement aimés. Putain de cadavre me poursuit, doù vient cette phrase ? Ya pas de cadavres ambulants dans mon monde, les morts sont morts-morts et pas quà moitié, et les vivants sont bien trop vivants. Ce cadavre grinçant et étincelant, je lai peut-être récupéré dans mon sommeil, envoyé par Cauchemar, mais objectif raté : sil ma réveillé, ça na été que très doucement.
Voilà cest la nuit, jai tout dit. Demain le grand concert, jimagine quil y aura aussi des orgues, quelques chants. La salle, cest une église, il y fait froid, tans pis, mon public na quà se couvrir La scène en planche de bois, cest mon cercueil. Je nai demandé quune seule chose : quon menterre avec ma guitare.
Cadavre attend, il me regarde. Tu parles pas, tes déjà loin, reparti là-bas, ma laissé avec mes pourquoi. Je sais, ten as emmenés pas mal dans tes bagages et maintenant nos chemins divergent, cest plus les mêmes questions que lon se pose, enfin si, cest les mêmes, mais chacun pour soi et plus chacun pour lautre, on a sans doute raison, cest mieux comme ça. Je demandais « pourquoi tu es libre ? » Et je répondrai « parce que je suis ! . » Cest un peu facile » mécrira-t-on. On est comme des cons, hein, tous les deux, je pensais que lhistoire était finie, mais encore une fois je me suis trompée : regarde, je suis un cadavre moi aussi ! Allongée pareille sur le lit, le regard fixe, je regarde le plafond, je regarde ce que tu vois. On est comme des cons, hein, tous les deux, à attendre que ça passe, le temps, le plafond, les gens, cest un peu la même chose au fond. Le plafond. Il ne sy passe rien. Quas-tu cadavre à rigoler autant ? Tu ris de ma métamorphose ? Tu ris, je croyais que jallais être une rock-star, et puis non, je suis toi, effacée la différence .Plus question de savoir si je tais ou si tu ne mas pas, qui dompte qui et si tu me recraches ou pas, quest ce quon compte et surtout que je compte sur personne, pour personne. Etre un cadavre ça mapprend à grandir, les yeux crevés, non seulement tu ne pleures plus mais en plus tu vois beaucoup mieux. Il croit, il pense : il croit quil pense et il pense à ce quil croit. Mais il ne sait rien, en connaît pas, ne naît pas. Nouvel avantage de ma nouvelle position : les cadavres naiment pas : effrayant attirant. Aimer cest être faible et je nai jamais aimé la faiblesse. Comment vulnérable ?Pour qui ? Pour quoi ? Pour un autre moi ? Mais tes sûre que cest lui ? En tous cas, cest pas moi. Alors, cadavre je naime pas et jai trouvé la réponse à ma question : je suis libre quand je naime pas. Pas mal. Ça me convient au moins pour linstant mais je changerai sans doute, comme je change tout le temps. Et cette histoire qua-t-elle vraiment changé ? Ma vision des choses sans les yeux, bien plus belle sans le bleu. Tu nétais pas parti bien loin puisque je tai rattrapé, retournes toi, souris-moi, mais me regardes pas, ne vois pas ce quil y a derrière moi, dans le paysage du néant jentends encore un peu les orgues qui crient au loin, chantent ma transformation. Jai abandonné mon monde, je pense même plus à ma guitare, tu mapprends ton univers ? Comment on fait pour voir tout en brun et pas tout bleu ?Cest pas trop triste de là-bas ? Je ferai pas de concerts, je regrette pas, jai trouvé mieux, jai trouvé moi. Jai perdu tout le reste mais il fallait bien sen détacher : on peut pas senvoler si on pèse trop lourd. Là je suis toute légère, jaurais du faire boulangère en Italie, jaurais peut-être rigolé toute mon ancienne vie. On sait pas, jaurais pu faire nimporte quoi. Finalement jaurais pu me casser mais je pense pas que jy serai retournée. A quoi ça sert de rester ? Quest ce que ça mapporte ? Pour le moment pas grand chose, mais même les cadavres espèrent ; la mort ne tue pas tout. : si dieu nest pas mort, je le tuerai : à présent je peux. Cest fini, jai tout dit je lai déjà dis sans doute je continuerai plus tard. Non, ça ne sera jamais fini, jamais fini de sourire et de cracher, on recommencera toujours tout et on tournera dans des cercles comme des cons, avec une traînée de choses derrière nous qui parfois se collent à notre plafond sans savoir quand elles sen détacheront. Tans pis, cest pas forcément important de savoir.