Dernier jour de classe...
C'est la fin du mois de juin... j'ai cinq ans... enfin bientôt six ! J'aurai six ans dans trois mois !
La fin du mois de juin... le dernier jour de classe
une cour décorée, des chaises ordonnées en demi-cercle.
Un théâtre à ciel ouvert, le décor est planté, la scène dressée.
Des petits rats
et lun deux cest
MOI ! Brunéline
Brunéline ? Oui, oui, cest bien moi
Comment ? Oh ! Pourquoi ce prénom ? Je nen sais rien
Trouvaille dun cerveau en délire je suppose
Papa ou Maman ? Les deux unis, sans doute, pour avoir si loin poussé dans labsurde. Mais
enfin !
Où en étais-je ?
Ah oui
Moi, Brunéline, petit-rat en vaporeux tutu et collants roses, en justaucorps et chaussons blancs. Mes longs cheveux tressés en une couronne acajou piquetée de boutons daubépine
Je vais y aller dun pas de deux.
Cest mon heure
que dis-je « mon heure » ? Cest mon jour !
Ma sur est là, bien entendu
Tenue identique, réplique exacte mais blonde et de quinze mois plus jeune même si presque aussi grande que moi.
Jai détesté un temps Papa Maman à cause de cela ! Non pas parce que ma sur promettait dêtre plus grande que moi
mais que je le fus déjà autant ! Bien trop, bien plus que les autres enfants de mon âge, filles et garçons mêlés
Jaurais bien volontiers patienté encore quelques années pour grandir vraiment.
Comme il est facile de se sentir isolé ! Il suffit dun rien
Ici, quelques centimètres. Mais ces centimètres-là me consignaient toujours au bout de quelque chose
à la fin de la file que nous formions au son de la cloche
au fond de la classe pour céder les premiers bancs aux plus petits
à larrière plan même sur les photos annuelles.
En revanche toujours la première désignée pour certaines corvées, telle celle dessuyer le tableau noir ou celle de tirer les rideaux. Ben oui
Mais ce jour-là ! Ce dernier jour de classe ! Je crois navoir pensé à rien de tout cela. Uniquement habitée par un esprit de fête, prête, enfin prête à enflammer les planches, et décidée à savourer une gloire bien méritée.
Des répétitions, des essayages, des préparatifs, de cette tension fiévreuse qui, je suppose, devait accompagner les ultimes instants
rien ne demeure. Jai oublié
Tout comme notre entrée sur scène. Je nen sais plus rien
Sinon ce pas de deux dans lequel je vais me lancer avec un garçonnet sans visage.
Nous y sommes, chacun et chacune à sa place, mes bras bien en cercle au-dessus de ma tête. Menton fièrement dressé, les yeux mi-clos, pied arc-bouté, pointe délicatement posée, je guette, je guette et
Et me crisque tout entière sous un grand éclat de rire général dont je redoute den deviner la cause
Seulement une maladresse ou une grimace dun membre de notre juvénile troupe
ou alors en suis-je lunspiratrice ?
Ô parents délèves ! Je suis face à vous, et combien je vous déteste ! Pire ! Je vous hais ! Votre soudaine hilarité aussi inattendue que déplacée me blesse ! Votre enthousiasme délirant me déroute ! Pauvres adultes, amnésiques de votre propre enfance, oubliant combien elle est pétrie de fragile sensibilité. Comment pouvez-vous ignorer le mal que vos rires risquent dinfliger à votre progéniture ?
Et pauvre moi ! Oui, moi ! Qui ne voulais que vous offrir un instant de grâce ! Qui rêvais de vous réduire à une béatitude silencieuse, qui espérais vous séduire jusquà lextase ! Et qui me tiens gauche et indécise, ratant les premières mesures, incapable de les rattraper
Le reste, je le sais déjà, ne sera plus que suite de gestes mécaniques, rôdés par les répétitions, des enchaînements réflexes.
Il est fini, parti, envolé, perdu, cet instant magique. Plus de merveilleux, de cadeau
Adieu à mes rêves de lumière ! Le vilain petit canard ne deviendra pas sous vos yeux cygne majestueux.
Oh, oui, parents délèves
je vous ai haïs ce jour-là !
Et combien jai eu du mal à me plier à la séance photos qui a suivi. Parce que Papa Maman nous ont mitraillées, ma sur et moi, sous toutes les coutures. Non, non
de cela aussi je ne me souviens plus. Mais les photos sont là, témoins silencieux dune lamentable déconfiture, images sépia dune fête sans joie.
Mais aucune bien entendu de la cérémonie de remise des prix qui clôturait cette réunion.
Rien ne reste pour illustrer, ou prouver, ma place sur la plus haute marche ! 1er prix dexcellence ! Rien que ça ! Ce qui na pas suffi à me consoler.
Et pas davantage les félicitations encourageantes et laccolade affectueuse dun obscur adjoint au maire de lépoque en me remettant un diplôme joliment décoré et ma récompense.
Un livre
Mon premier livre ! Tout à moi ! Et pas nimporte quel livre : un conte ! Le conte du Chat Botté ! Dois-je absolument dire ici que ma préférence est toujours allée vers le chat plutôt que vers le marquis ? Et que si, entre les deux, il me fallait, maintenant, ici, choisir un Prince, ce dernier porterait moustaches !
Oui
Cétait le dernier jour de classe à lécole maternelle. Elève douée et appliquée, je quittais la section des « grands » en sachant parfaitement lire, écrire et compter.
Le dernier jour
Celui où jai compris que je ne deviendrai jamais première étoile de ballet !
Celui où jai fait mes premiers pas dans un autre monde, plus accessible et surtout infiniment plus accueillant pour le découvrir familier
Ce jour-là, je suis entrée de plain-pied dans le royaume de limaginaire.
Je ne crois pas avoir perdu au change !