La prison sans mur
de Régis Bellil
Pas nécessaire d'être un criminel pour être emprisonné. Je sais de quoi je parle. On m'a enfermé, pourtant je n'ai rien fait de répréhensible. Ca fait bien rire mes geôliers, ils disent qu'on se croit tous innocents. Cependant, je dois être un homme mauvais, puisque lon ma interné. Jignore pourquoi. On me laisse pourrir dans cette cellule. Cela fait longtemps ? Je ne sais plus. Limpression de. Navoir jamais vécu. En dehors de cette petite pièce
Une chance, malgré tout : je suis seul. Personne pour memmerder. Personne à qui parler. Alors, jécris. Pour signifier mon isolement au monde entier. Bien entendu, cela nintéresse personne, mais peu importe, je dois le faire pour me convaincre que jexiste encore, que je ne suis pas vraiment mort. Comme avant.
Je cherche à voir clair. En moi-même. Je réfléchis. Que faire dautre, dans ce trou ? Je mennuie, alors je réfléchis. Ou je me branle. Bien sûr. En fonction de mon humeur, de mon envie. Jai souvent envie. Parfois, également, jobserve mon visage. Dans le miroir accroché au-dessus du lavabo. Souvent, je ne me reconnais pas.
Tout est prison, en moi comme autour de moi : mes rêves, mes souvenirs
Tout est cendres, incendies mal éteints ; vie larvaire, empoisonnée
Jaimerais quon me dise de quel crime. Je me suis rendu coupable. Jaimerais me rappeler, je pense que cela me soulagerait. Je sais que ce nest pas de ma faute. Je suis innocent parce quavant cette cellule, jétais déjà enfermé. Dans une prison dont jétais le seul. A voir les murs.
Je ne demande pourtant rien, ou si peu. Ni gloire, ni argent, pas même de lamour ou de la compassion. Uniquement un peu despoir. Sans doute est-ce déjà trop. Comment ai-je fait pour en arriver là ? Je redoute la réponse
Je mabstiens de la chercher
Me contente de faire revivre des bribes de ce passé. Qui refuse de mourir.
Me souviens de beaucoup de choses mais pas de mon crime. Je sais que je me montrais haineux. Envers mes semblables. Sans doute un moment d'égarement. J'ai toujours été agréable avec tout le monde, et pourtant on m'a enfermé. Etrange
Une erreur, indubitablement, qui ne tardera pas à être réparée. Parfois, le rappel dune désagréable sensation, comme si javais été torpillé
abattu en plein vol
broyé de lintérieur
Ai peut-être manqué un virage, un tournant capital ? Dans mon existence
mais où, bordel de Dieu ? Quand ? ? ?
Je préfère nier lévidence
si grossière, si énorme, quelle constitue une insulte susceptible de me détruire
lorgueil et la malchance ne peuvent pas tout expliquer
je refuse dadmettre que ce soit aussi simple.
Le hasard a certes souvent guidé dangereusement ma vie vers des impasses
des puits sans fonds
où la lumière ne pénètre pas. Quon le nomme chance ou malchance, Dieu ou destin, il est préférable de laisser le hasard en dehors de son existence
parce quil est la cause principale de la vie, du rêve éveillé. Et de la mort.
Lorsquon me libérera, je devrai changer de vie pour ne pas retourner dans cette putain de cellule. Jignore si jen serai capable.
Une nuit, jai fait un rêve. Le rêve dune société égalitaire. Songe ridicule mais
tellement jouissif dy croire ! Je crois que j'ai précédemment écrit cette phrase. Pardonnez-moi si ma mémoire me trahit. Ce n'est pas dû à l'âge mais plutôt à
ces séances délectrochocs, chaque matin, qui me laissent sans force pour la journée
comme si mon corps se vidait de ses organes
Certaines personnes, parfois très intelligentes, pensent que les utopies sont réalisables mais moi
je connais la vérité. Je connais la vérité parce que je suis enfermé. La vie entre quatre murs est peuplée de sombres abîmes quaucune lumière ne peut pénétrer. Cest dans ce monde de ténèbres que lhomme évolue
à son insu
depuis la nuit des temps. Voilà la vérité. Comment peut-on espérer modifier lordre naturel des choses lorsque lon échoue à opérer la moindre transformation en nous-mêmes ? Pas de monde nouveau sans hommes nouveaux
Cest à cette évidence que se sont heurtées la plupart des idéologies. Je ne pense pas que lhomme. Puisse. Etre différent de ce quil est.
Néanmoins, je vais tenter de devenir autre
meilleur
cela va sans dire
quoique
Il y a, à la bibliothèque de la prison, de nombreux livres susceptibles de maider à nourrir mon esprit de pensées charitables. Egalement, me forger un nouveau corps
trop de laisser-aller, ces dernières années. Lenveloppe corporelle doit être. A limage du mental
aussi solide et impénétrable
que de lacier !
La société des hommes sest fourvoyée en séloignant délibérément de la nature. Lignorance des lois qui la gouvernent constitue une hérésie. Dont lhumanité ne tardera pas à payer le prix exorbitant.
Les systèmes humains ne parviennent pas à créer une organisation rationnelle. Soit. Même sils en étaient capables, cela ne mempêcherait pas de souffrir. Auparavant
je souffrais parce que je ne comprenais pas
désormais je souffre parce que je comprends. Je trouve cela assez amusant. Dans cette cellule, mon seul privilège réside dans ma lucidité mais ce privilège est également mon tourment, la cause première du dérèglement qui affecte ma pensée. Je nose encore prononcer le mot folie même si je suis persuadé que dautres emploient depuis longtemps ce terme pour qualifier mon état. Cela ne me dérange pas. Jen éprouve même une certaine fierté.
Je dois aujourdhui mavouer que jai échoué. Jamais je ne deviendrai. Un autre homme. Le monde actuel, lui-même, nest pas différent du monde dhier, ni de celui de demain. Rien ne change jamais. Le progrès demeure une idée abstraite, un leurre que les détenteurs du pouvoir utilisent. Pour asservir toujours plus la population. Seule règne la puanteur du mensonge. Quand bien même la vérité serait synonyme de liberté, personne ne souhaiterait la connaître, la peur étant le dieu des lâches et des esclaves. La Terre est peuplée desclaves. Même en prison, je suis plus libre que nimporte lequel de ces trouillards qui parasitent la planète. Je hais les assistés.
Putain
Je parle
je déblatère
mais je ne suis quun rat qui, grotesque et dérisoire, gémit depuis le fond de son trou ; un rat qui sexprime parce quil ne peut rien faire dautre. Un rat qui crève dimpuissance et de faiblesse, inapte à laction
La solution réside sans doute dans lindifférence ou le mutisme. Pas dautre moyen de trouver le calme. Attendre. Peu importe quoi, puisque tout est égal et que rien na dimportance. Les êtres humains et le monde qui les entoure nont aucune signification réelle. Pourquoi je ne me tue pas ? Cest pourtant simple à comprendre. La mort ne vaut pas mieux que la vie et
je porte en moi le mal ! Chaque homme le porte. Nous sommes le cancer qui ronge cette planète. La victoire de la connaissance sur lintuition a été le coup fatal porté à lespoir de bonheur universel. Jen suis intimement persuadé.
Du moins aurais-je essayé. Je ne pouvais quéchouer. Plus les choses semblent changer et plus elles restent les mêmes. Cest terrible, mais cest comme ça. Lhomme a perpétuellement été un esclave : esclave de lui-même, en premier lieu puis, esclave de la société, quelle quelle soit.
Je sais que je ne sortirai jamais de cette cellule. Je me souviens, désormais. Jai tué. Non pas un flic, mais une femme que je ne connaissais pas. Comme ça
sans raison particulière
sans haine
comme dans un rêve. Il me semble que je voulais lui épargner la trop grande souffrance de vivre. Il sagissait dun acte généreux de ma part, dun élan de bonté envers une de mes semblables et
on ma condamné ! Ingratitude
Pourquoi regretterais-je mon geste ? Jai tué par amour
Ce n'est pas vrai. Je ne me souviens pas. Je me rappelle juste d'avoir voulu tuer. Pourquoi l'aurais-je fait ? Pas de plus gentil garçon que moi.
Jai fait de mon mieux. Peut-être aurais-je pu faire plus, mais cela na plus aucune importance puisquil est désormais trop tard. Non. Excusez mon erreur : il est trop tard depuis toujours. La réussite est une chimère. Je ne suis pas dans une cellule mais dans ma maison. Cette prison est
en moi
et
je ne peux
men évader. Le monde continuera à se faire et se défaire à mon insu. Je ne sais quune chose : il ne changera pas. Dailleurs, il nexiste pas ! Il pourrait disparaître que je nen saurai rien.
Parce
que
je
suis
le
centre
de
mon
univers
Seul subsiste le présent, lindestructible et incorruptible présent. Lunique détenteur de la vérité.
Je suis distrait. Jai omis de vous faire part dun détail me concernant : je suis un homme malade. Les médecins pensent que je nen ai plus pour très longtemps à vivre. Je vais crever dans ma cage. Comme un rat ! Cest amusant, il y a peu, encore, je faisais des projets au sujet de mon avenir.
Des projets
Les projets dun fou. Au service de sa folie
C'est étrange
j'aime tout le monde mais personne ne m'apprécie
Je devine que je suis malade de l'âme et non de l'esprit.
Dieu me parle
il a des projets pour moi
il sait que je l'aime
Je m'aime
Je
Suis
Dieu.
Au revoir, Jacques