Il avançait lentement le long de la jetée, lutant contre le vent, tout en esquivant les mouettes et leurs fientes. Il arrivait tout de même à penser malgré l'intensité de l'effort qu'il était en train de fournir.
« - Jes, pourquoi tu t'es barrée ? Pourquoi tu m'laisses seul ? Pourquoi maintenant, deux jours avant Noël ? »
Il continuait de marcher, de ruminer pendant que le soir tombait, pendant que Cherbourg s'endormait.
Il était temps pour lui de rentrer, de regagner ce petit une pièce que sa mère lui avait laissé avant d'être incarcérée. Il repensait souvent à elle et à ce jour terrible où elle avait commis l'irréparable. Ça faisait maintenant deux ans qu'elle purgeait sa peine à Fleury, deux ans qu'elle laissait Bertrand, son unique enfant, seul dans un tout petit appartement déjà trop grand pour lui.
Du fond de sa cellule elle pensait à lui, se demandait comment il se débrouillait pour survivre, comment il vivrait ce deuxième Noël seul. Il n'était pas une minute sans qu'elle pense à lui, elle avait appris par cur la chanson préférée de son fils pour s'en sentir plus proche. Cette chanson avait pris une dimension différente du fond de la cage où elle attendait.
« Dans des miroirs chinois, dans le bleu des photos, dans le regard d'un chat, dans les ailes d'un oiseau, dans la force d'un arbre, dans la couleur de l'eau, je te survivrai
Dans l'hiver et le vent, dans le froid des maisons, dans les sables mouvants où j'écrirai ton nom, dans la fièvre et le sang, dans les murs des prisons, je te survivrai
»
Elle repensait aussi aux raisons pour lesquelles elle était arrivée ici. Elle avait été dénoncée par le fils du voisin (qui a déménagé depuis), ensuite ce fut l'engrenage : garde à vue, détention provisoire, procès et incarcération. Elle avait aussi été obligée de balancer tout le réseau. Ce fut le grand événement judiciaire de l'année, aujourd'hui encore on se souvient des titres de journaux : « Trafic d'animaux domestiques : des restaurants chinois impliqués ! » Ou encore « Elle vend du chien, on vous sert un hot dog ! . Elle était le support logistique de cette organisation, on lui passait commande, elle livrait sous 48 heures. En 16 mois d'activité elle était devenue la terreur des animaux en tout genre.
Jani commençait à en avoir marre, ces années loin de son fils devenaient pour elle un enfer. Elle voulait le rejoindre et partir ailleurs, quelque part où on ne les retrouverait pas, quelque part où le passé ne la suivrait pas. Elle s'imaginait son paradis, se voyait déjà dans une petite maison à Namur. « Ça s'rait bien et pis en plus c'est jouable » pensait-elle.
Le week-end Bertrand allait voir sa tendre maman au parloir de la prison où elle purgeait sa peine. Ce samedi, il parlait de tout, de rien et de Jes.
« Alors, elle s'est cassée cette garce ? demandait Jani à son fils
- Oui, elle m'a quitté, ch'sais pas pourquoi.
- Je te l'avais dis que tu pouvais pas lui faire confiance. Elle était là quand tout allait bien, quand on avait les allocs et l'argent des chiens, mais depuis que c'est fini, depuis qu'ils m'ont attrapée ça sert plus à rien qu'elle reste. Tu lui as pas dit au moins pour le pactole ?
- Non maman, j'te l'avais promis.
- Ok, tu sais ce qu'on va faire : tu vas faire le plein de la 4L et dans deux semaines on s'en va tous les deux.
- Tu veux partir ? Mais comment ? C'est pas possible, on va être recherché.
- T'en fais pas, je m'occupe de tout, fais juste le plein de la 4L pour la prochaine fois. »
« Morte, elle est morte.
- Et vous n'avez rien pu faire ?
- On a essayé toute la journée, mais là, je crois que c'est plus la peine de continuer
»
La désillusion s'emparait de Bertrand, elle était bel et bien morte, rien à faire. Elle qui l'accompagnait depuis plus de dix ans, et qui devait lui permettre de s'enfuir la semaine suivante avec sa chère mère était bonne à mettre à la casse. Plus de 4L, cette fuite était donc plus que suspecte.
Mais comment allait-il faire ? Il lui fallait absolument une voiture pour le grand jour.
« Il est hors de question de prendre le train, l'avion ou autre chose dans ce genre là pour une évasion, c'est moins classe et en plus c'est risqué. » Pensait-il et non à tort.
Il lui fallait donc trouver un autre véhicule et rapidement, le temps était compté. Il se décidait donc à emprunter un véhicule pour une durée indéterminée, il ne pouvait le faire que le jour du départ pour ne pas être rattrapé avant le week-end.
Le jour J, Bertrand se levait à 11h30 comme à son habitude, ce jour là il ne pu rien avaler au petit déjeuné. Il sentait son estomac noué, la peur troublait ses sens. Il venait de se rendre compte de ce qu'il allait avoir à faire pendant cette journée : se doucher, voler un véhicule, se rendre à la maison d'arrêt pour récupérer sa mère et s'évader avec elle. Que de chose pour un seul homme, surtout pour Bertrand qui se serrait contenté de la douche.
Il sortait donc de chez lui vers 12h15, en quête d'un moyen de locomotion à sa portée. Il réfléchissait aux moyens qu'il allait utiliser pour arriver à ses fins.
« Comment que je peux braquer une voiture ? J'y connais rien. Il m'en faudrait une qui roule déjà. »
Après ce bref raisonnement, Bertrand arriva à la conclusion que dans son cas le car-jacking était la meilleure solution.
« L'idéal ça s'rait de tomber sur une vielle, ça s'rait plus facile » raisonnait-il encore.
Il errait donc dans la banlieue de Cherbourg en quête « d'une vielle au volant d'une bagnole.
Il se dirigeait donc logiquement vers la place du marché, lieu où ces créatures sont légion. Sa recherche devint vite fructueuse, à 12h45 il était au volant d'une sublime AX année 89 dérobée à Giselle Vanier, une grand-mère de 89 ans. Son intervention avait était parfaite, il avait su ouvrir la portière, détacher la vielle dame et l'extraire avec grande délicatesse de son véhicule avant de prendre la fuite. Le plein était juste fait, la voiture roulait bien, mais il y avait un bémol : dans son empressement Bertrand avait oublié le Yorkshire de Giselle qui dormait sur le siège arrière.
Cette dernière allait donc expressément signaler l'enlèvement de son chien et le vol de sa voiture par la même occasion au commissariat municipal.
A 16h45, Bertrand se garait et allait rejoindre sa mère au parloir. Il ignorait encore de quelle malice elle allait user pour sortir, mais il avait confiance et pensait avoir fait le plus difficile.
Il entrait dans la maison d'arrêt comme à son habitude, se présentait et demandait à accéder au parloir. Un homme en bleu arriva et l'accompagna dans la pièce où il avait l'habitude de passer ses samedis après-midi en compagnie de sa mère. Il était désormais dans la salle, sa maman l'attendait.
« Salut maman
- Ça va toi ? Tu as tout fais comme prévu ?
- Oui, une voiture nous attend, c'est une autre. J'ai eu des problèmes avec la 4L.
- Ok
- Comment on fait maintenant pour sortir ? »
La porte s'ouvrit, un maton entra armé de son vieux 9mm.
« - C'est bon Jani ? On peut y'aller ?
- Parfait Dédé, t'es pile poil à l'heure. Viens Bertrand, on est parti. J't'expliquerais dans la caisse. »
Jani avait repris l'arme du fonctionnaire et simulait une évasion avec prise d'otage.
« Bougez pas où je vous flingue !! »
Une fois arrivés dans la rue, ils montaient dans leur bolide pour ensuite démarrer direction Namur.
« - Bertrand, j'te présente Dédé, ton nouveau Beau Papa.
- Ok, ba
bonjour Dédé.
- On s'est rencontrés à la prison, ça a été le coup de foudre. Tu verras vous allez bien vous entendre.
- Au fait, c'est quoi ce clebs ? demanda l'intéressé.
- Ba il doit être à la vielle qu'était dans la voiture »
Madame Vanier était terrorisée, elle venait d'allumer son téléviseur. Aux informations on ne parlait que de l'évasion, on y précisait que Jani Bonimové, la tueuse d'animaux, avait réussi à s'évader avec l'aide de son fils Bertrand grâce à une AX immatriculée 6996 WC 77. Ils avaient aussi pris un otage, Denis B. un gardien de la maison d'arrêt.
Kiri, le chien de la pauvre dame, était donc aux mains de déséquilibrés prêts à tout. Le choc fût tel pour l'octogénaire qui tomba raide morte sur-le-champ des suites d'un arrêt cardiaque.
Elle rejoint donc au paradis son fidèle Kiri, qui était malencontreusement passé par la fenêtre 20 minutes plutôt après avoir couiner outre mesures (selon les passagers de l'AX).
« Ça plane pour moi !! Ça plane pour moi !! Ça plane pour moi moi moi moi moi ! Ça plane pour moi ! ouhouhouhou
Ça plane pour moi ! Allez hop la nana qu'est pas là, quelle vibration de s'envoyer sur le paillasson, limer, ruiner, vider, combler
you are the king of the divan qu'elle me dit en passant
ouhouhouhou
I am the king of the divan. »
L'AX allait bon train, plus les kilomètres défilaient, plus nos comparses se rapprochaient de la Belgique. L'excitation commençait à se faire vivement ressentir d'autant plus que le plus célèbre des chanteurs belges (n'en déplaise à Adamo) égayait leur folle cavalcade.
La frontière était désormais à portée de vue, l'aventure touchait à sa fin. La rêverie de notre ami Bertrand aussi.
Dans la salle d'attente un homme en bleu se levait.
« - Bonimové ! Parloir ! Suivez Dédé, il va vous y emmener.»
On était samedi, un samedi comme les cent quatre autres samedis depuis deux ans, Bertrand va rendre visite à sa mère.