Ecrit par Renaud Delamare en 1996
« Comment savez-vous si la terre nest pas lenfer dune autre planète ? » Aldous HUXLEY
Cela faisait cinq heures que la nuit était tombée sur le village auvergnat, situé à plus de quatre cents mètres daltitude dans les montagnes du Massif Central.
Au loin, trois adolescents marchaient tranquillement. Ils profitaient du temps plutôt frais pour se promener, sans but précis. A quelques mètres devant eux, on avait limpression que la route nexistait plus, que la brume lavait dévorée. Cétait une vision particulièrement étrange.
Arrivés devant le grand portail rouillé du cimetière, Michael sarrêta brusquement et stoppa Sabrina, sa petite amie, en la prenant par le bras. Il la tira vers les marches en pierre. Elle poussa un petit cri de surprise mais se laissa emmener par son copain qui franchissait déjà lentrée. Alexandre, le dernier du groupe, genre grand et mince, fronça les sourcils, poussa un soupir, puis les rejoignit calmement, les mains dans les poches.
Dans le cimetière, seules quelques croix en métal ou en pierre sortaient au-dessus de cet épais brouillard.
Michael contournait les tombes, pénétrant davantage dans ce dédale mortel. Il avait avec lui Sabrina et lui tenait fermement la main. Puis ils se cachèrent derrière une petite chapelle de recueillement. Mike plaqua sa copine contre le mur de la vieille bâtisse et lembrassa, en lui caressant brutalement la poitrine par-dessous son gros pull rose. Elle grimaça et se retira de son étreinte bestiale. Puis elle commença à partir.
- Sabrina ! Quest-ce que tu fais ? lui cria-t-il.
Elle se retourna, furieuse, et dit :
- Tu es nul, Mike ! Tu es vraiment quun barbare !
- Mais quest-ce que je tai fait ? Dhabitude, tu aimes ça !
- Abruti ! finit-elle.
Puis elle sengagea dans lallée principale, appelant au passage Alex qui lisait les inscriptions sur les pierres tombales.
- Viens Alex, on sen va !
- Daccord, fit-il, tout simplement, en haussant les épaules.
Ensemble, ils quittèrent rapidement ce lieu morbide.
Mike murmurait quelques insultes et finit par descendre la petite pente de graviers.
Ses amis piétinaient sur place. Sabrina se réchauffait les mains en soufflant dessus. Alex grattait le sol bitumé de la route avec ses chaussures. Mike était à deux mètres du portail, le sourire aux lèvres. Il se vantait dêtre resté le plus longtemps des trois dans le cimetière.
Puis, tout se passa au ralenti
Mike poussa un battant de la grille et mit une jambe à lextérieur. Quand il leva la tête pour dire une idiotie à Alex, il écarquilla les yeux, la bouche ouverte : il était revenu dans le cimetière, lallée centrale lui faisant face !
Son premier réflexe fut de se retourner, espérant quil délirait, mais le portail était là, devant lui, les battants refermés. A travers les barreaux, il ne voyait plus ses amis.
Il fit à nouveau demi-tour et regarda les stèles les plus proches. Elles ressemblaient à dénormes bêtes en pierre.
En marmonnant encore des insultes, il décida de pénétrer à nouveau dans ce labyrinthe sinistre. Son sourire avait disparu de son visage.
Ces masses de pierres et de marbres, enveloppées dans un manteau nuageux, faisaient froid dans le dos.
Des chiens aboyaient au loin. On aurait dit des hurlements de loups. Ce qui narrangeait rien à la situation que vivait Michael, en ce moment.
Arrivé à la première tombe, il ne trouva pas mieux que de lire lépitaphe gravée en lettres dor sur la pierre tombale. Il remarqua que la date de décès nétait pas inscrite. Etait-ce un oubli ou
mais il fut interrompu dans ses pensées par un souffle rauque provenant de derrière un caveau, situé à quelques pas de lui.
Mike demanda qui était là mais il neut que le silence en réponse.
Il ne savait plus quoi faire, vacillant sur ses jambes. Il regardait autour de lui.
Un long soupir, sortant de lautre bout du cimetière, lui brisa le peu de courage qui lui restait.
- Allez ! Cest bon ! Jme casse dici ! se résigna-t-il à dire en retournant sur ses pas.
Mais il ne pouvait pas sempêcher de regarder sans cesse derrière lui. Devant le portail, il empoigna la clenche et ouvrit la grille qui grinça horriblement.
Quelquun lappela.
Il avait juste entrouvert un battant, il pouvait partir mais il se retourna pour voir qui lappelait. Les tombes semblaient le regarder. Elles paraissaient même sêtre rapprochées de lui.
- Michaeeel ? ! murmura une voix aiguë et chevrotante.
- Mais qui est là, bon sang ?
- Michaeeel ! Viens me voir, je ten prie !
Au loin, quelque chose bougea et se cacha derrière une tombe.
- Qui est là ? Merde ! demanda-t-il dune voix tremblante.
La chose se mit dans lallée centrale. Cétait une ombre tout en longueur et dapparence humaine qui ne bougeait pas.
Mike pencha sa tête sur le côté et sapprocha de lêtre.
- Alex ? ! Cest toi ?
- Viens Michael ! Cest ta mamie ! souffla lombre.
- Quoi ? Mais ma grand-mère est morte !
- Ne dis pas de bêtise
Viens voir mamie, je veux un gros câlin, continua-t-elle.
Elle avait un désagréable sifflement dans la voix.
- Tu me fais de la peine, mon petit Mike, continua-t-elle sur un ton triste.
Puis elle savança vers lui et il put enfin voir son visage : il était blême et cireux, les yeux, recouverts dune pellicule blanchâtre, roulaient dans leur orbite et les joues, inexistantes, montraient une énorme mâchoire gluante.
Mike recula, épouvanté, la main devant la bouche.
- Mon tout petit ! persista-t-elle à dire en tendant ses bras violacés vers lui.
Elle était devant lui, touchant son visage de ses mains squelettiques.
- Nooon !!! hurla-t-il, arrêtez ça ! Si cest une blague, arrêtez ! Je vous en supplie ! Jai pissé dans mon pantalon ! Cest ce que vous vouliez, non !?
Mais dautres voix sélevèrent dans la nuit et se faisaient plus nombreuses. Mike essaya de courir, en vain. Il sentait quon le suivait. Mais il ne se retourna pas, cette fois-ci. Il ne vit pas les morts sortir lentement, les uns après les autres, de leur tombe, déployant difficilement leurs membres ankylosés, et se remettre à marcher après de nombreuses années dimmobilité.
Les habitants du cimetière finirent par être tous debout. Ils faisaient des gargouillis bizarres. Une désagréable odeur putride, résultant de leur décomposition avancée, sortait de leur bouche.
Unanimement, ils décidèrent de prendre en chasse le pauvre Mike. Celui-ci était arrivé au portail.
Il passa lentrée.
Sur la route, au lieu de senfuir, il regarda si les morts-vivants osaient sortir de leur lieu de repos. Quelle fut sa surprise en les voyant franchir le portail, sans hésiter.
Ses jambes étaient tétanisées, il ne pouvait plus bouger.
- Oh, non
Cest pas vrai
Maman
Nooon !!!
Ils arrivaient sur lui, la bouche béante et décharnée. Ils le bousculèrent et se laissèrent tomber sur lui comme des pantins désarticulés.
Ils lui déchirèrent les vêtements avec furie puis, leur victime mise à nu, lun deux sattaqua à son abdomen, complètement excité.
Dautres croquaient férocement dans la chair de ses bras.
Ils finissaient par se battre sur le corps inerte de Mike pour un morceau de viande.
Cétait une horreur. Une véritable boucherie
La brume était encore là. Trois adolescents marchaient sur la route. Il faisait nuit.
Au loin, on avait limpression que la brume avait dévoré le chemin.
Arrivés devant le portail du cimetière du village, Michael prit sa copine par le bras et la tira vers les marches en pierre.
Devant la grille rouillée, Mike regarda longuement à travers les barreaux, tout en lâchant la main de son amie. Il semblait se rappeler de quelque chose, comme un vague souvenir lointain
Il arrive parfois que des choses ou des événements inhabituels se produisent lorsque toutes les conditions sont réunies.
Ce cimetière avait probablement été le théâtre dun de ce type dévénement exceptionnel et rarissime qui se serait déroulé ici, mais dans un autre monde.
Mais cela restera un mystère. Mike ne devait sans doute même pas le concevoir, dans son esprit étroit.
Puis il se tourna vers sa petite amie, Sabrina, qui le regardait, interloquée.
- Allez ! Finalement, on laisse tomber, pensa-t-il tout haut, on va laisser tout ce gentil monde dormir. Ils lont bien mérité.
- Tu pensais à quoi ?
- Non. A rien. Rien du tout.
Sabrina eut un sourire crispé, elle était très étonnée du comportement étrange et inhabituel de son copain.
Mais ils continuèrent quand même leur promenade nocturne, Alex les suivant un peu à lécart
Mike leur expliquera peut-être un jour ce quil a vécu dans ce lieu où tout est possible
même les pires cauchemars.
Texte : Renaud Delamare 1996