Ce matin là, Olga se rendait chez son fiancé Etienne, détenteur depuis peu dun manoir et dun magnifique jardin dune demi-douzaine dhectares. Il avait hérité dun vieil oncle sans descendance, avait-il expliqué. Etienne parlait très peu de sa famille, quil navait pas vue depuis des années, à son amie. Olga venait pour le week-end, et apportait avec elle, une toute jeune vie, qui était en son sein. Le séjour sannonçait agréable et paisible, et elle avait même prévu le moment où elle allait mettre au courant Etienne de cet heureux événement. Pendant tout le trajet elle y avait pensé et se remémorait le jour ou il lui avait dit à quel point avoir un enfant serait un accomplissement pour lui. Cela faisait trois semaines quelle ne lavait pas vu et elle contenait avec peine son enthousiasme.
Maintenant que le manoir était en vue, son cur faisait des bons dans sa poitrine. Elle bifurqua sur le sentier qui se trouvait à sa droite et sengagea dans la forêt qui menait au manoir. Elle était haute et le soleil perçait par endroits lépais feuillage, lui donnant ainsi un côté féerique. Au bout du chemin elle vit enfin le manoir dans sa totalité qui se dressait fièrement au milieu dun immense jardin verdoyant. Cétait une magnifique demeure dun blanc éclatant zébré de colombages de bois marron foncé. Le manoir formait un «L» et avait trois étages. Sur le côté de la maison il y avait une grande fenêtre en arc de cercle. Le toit dardoises restauré brillait sous le soleil et possédait sur une façade seulement, un chien-assis. Dans le coin que formait le «L» de la maison, se trouvait le porche sous lequel était abritée une massive porte en chêne. Un long chemin de graviers blancs sétendait de cette porte à une immense place où était garée une voiture blanche.
Olga sy dirigea et sy gara. Elle sortit de son véhicule, lair était doux et sentait bon le lilas. Elle se sentait euphorique, mais malgré cela, elle ne put sempêcher de ressentir un petit pincement au cur de ne pas voir son prince charmant laccueillir. Elle sortit donc elle-même ses valises du coffre et alla toquer à la porte. Elle souleva le loquet en forme de tête de lion et le laissa lourdement retomber sur la pièce détain; un bruit rauque résonna en écho derrière la porte. Elle attendit un long moment et, agacée par le comportement dEtienne, elle toqua de nouveau. Elle entendit soudain une voix qui semblait venir de loin lui dire: «Jarrive». La porte souvrit quelques instants plus tard dans un long grincement et dévoila à Olga le visage de son bien-aimé. En dépit de létrange sentiment qui lenvahissait, elle lâcha immédiatement ses bagages et lui sauta dans les bras ; ils sembrassèrent. Lui était grand, les cheveux bruns mal peignés, le teint pâle, insignifiant. Elle, petite, était plutôt jolie, elle avait le visage fin, des cheveux blonds, la peau blanche et les yeux verts. Il laccompagna dans le salon où il la fit asseoir et alla préparer le repas, la laissant seule devant son apéritif. Enfin, seule
Elle regarda autour delle, la pièce était vaste et richement décorée. Sur le mur de droite était disposé un large miroir. Un autre, plus petit, ovale, lui faisait face, au-dessus dune superbe commode Louis XIV. Il y avait dun côté lentrée par laquelle elle était arrivée, et de lautre une porte entrebâillée. Elle se leva, fascinée par la beauté de cette maison, et décida den faire la visite. Elle savança donc vers cette porte, la franchit, et découvrit un couloir qui menait à un bureau puis une bibliothèque. Sur sa gauche, un escalier grimpait à létage; elle le prit. Arrivée en haut, elle se dirigea vers la pièce qui se trouvait en face delle, ouvrit la porte et regarda à lintérieur. Cétait une chambre, sûrement celle dEtienne. Un énorme lit deux places, sur lequel étaient peintes deux superbes roses rouges, couvrait un tiers de la superficie de la chambre. Au fond de celle-ci une porte entrouverte laissait voir à Olga un joli carrelage au motif de coquelicots et la moitié dune baignoire en forme diris, ce qui ne faisait aucun doute sur lemplacement dune salle de bains à côté de la chambre. Les murs étaient couverts de cadres composés dune multitude de fleurs qui avaient lair dêtre fraîchement écloses. Etienne les avait rendues immortelles
Sur les tables de chevet, deux énormes vases remplis de fleurs de toutes sortes, occupaient tout lespace. Olga ne put sempêcher de trouver curieux quil ne lui ait jamais parlé de cette passion manifeste et dévorante pour les fleurs
Elle quitta la pièce est se dirigea vers lautre aile du manoir. Elle poussa une porte et tomba face à la même chambre, mais avec un décor décliné dans des tons différents. Ce devait sûrement être la chambre damis, quoiquelle dégageât vaguement les effluves dune présence féminine récente. Elle continua son chemin vers létage suivant. Mais, à sa grande surprise, laccès au troisième étage était condamné par une porte fermée à clé. Intriguée, elle glissa un il dans la serrure. Elle sentit un air lourd et nauséabond lui effleurer la narine. Elle ne put rien distinguer. Elle se releva, perplexe, et était en train de sinterroger quand elle entendit soudain Etienne lappeler pour passer à table.
Elle attendait justement ce moment pour pouvoir annoncer sa paternité à son ami. Elle descendit donc à la salle à manger, troublée par le tour mystérieux que prenait ce week-end, mais plus encore émue et un peu angoissée de la nouvelle quelle apportait. Quand elle arriva dans la pièce, Etienne lattendait, elle le rejoignit, sassit et ils commencèrent à manger. Le plat principal était déjà servi depuis longtemps quEtienne navait presque pas dit un mot. Comme ils entamaient le dessert, elle engagea la conversation en parlant de choses et dautres, puis elle amena peu à peu la discussion sur le sujet du bébé dans le couple, qui étonnamment ne semblait pas passionner Etienne. Pendant quil évoquait le problème de léducation des enfants, Olga se disait que le moment était venu de lui annoncer la nouvelle. Il termina sa phrase. Olga murmura un : «Ecoute, jai quelque chose à
» mais, sans y prendre garde, il linterrompit brusquement et reprit: «Tu comprends pourquoi je dis alors quun gosse ça a besoin despace, mais que dans un jardin ça fait du dégât, ça peut tout gâcher
Te rends-tu compte de tout le soin que japporte à ces plantes ? Jamais je ne permettrais quon y touche, tu entends ?... » A mesure quil parlait, il avait pris un timbre de voix quOlga ne lui connaissait pas. Mais elle neut pas le temps de se poser davantage de questions car il se radoucit et reprit : « Dailleurs tu ne las pas encore visité mon jardin, tu dois le voir ! Tu verrais comme il est beau, par des journées ensoleillées comme aujourdhui ! Il sépanouit et sourit de toutes ses fleurs. Il est magnifique
Tiens ! Si on y allait maintenant, allez dépêche toi de terminer, je me prépare et je tattends dehors.»
Elle ne put rien ajouter. Mais ce nétait pas grave se disait elle, car pendant la visite du jardin elle aurait le temps de le lui dire ; et rien de plus beau que dapprendre que lon est père au beau milieu dun superbe lieu. Elle se hâta donc daller se préparer pour se diriger vers le jardin. Elle retrouva Etienne qui lattendait à lombre derrière le manoir. Ils commencèrent alors à flâner tous deux main dans la main. Etienne lui parlait de son jardin, des plantes, des fontaines, en citant des noms latins et dautres détails sur la quantité deau journalière dont a besoin le Rubus Idaeus, ou comment tailler une haie, ou encore quelle plante mettre à côté de celle-ci et à ne pas mettre a côté de telle autre
En bref, il ne lui laissa jamais la parole. La visite se finit et, lheure du dîner étant arrivée, tous deux, se préparèrent à passer à table après un bref rafraîchissement. Cette fois-ci, elle était bien décidée à lui annoncer lheureuse nouvelle.
Une fois prête, elle descendit. Quand elle poussa la porte de la salle à manger, ses yeux silluminèrent et sa peau fut parcourue par un frisson. Devant elle, la table était recouverte dune magnifique nappe rouge au centre de laquelle était disposé un chandelier dargent. Le couvert était soigneusement dressé devant la fenêtre en arc de cercle, avec vue sur un magnifique coucher de soleil couleur de feu. Elle ne bougeait plus, émerveillée par la beauté de la scène. Etienne la rejoignit et posa la main sur son épaule, elle se retourna vers lui, les yeux brillants de lamour quelle avait pour lui. Brûlée par la passion qui lanimait à ce moment-là, elle ne pouvait contenir sa joie et lui dit dune voix des plus douces: «Jattends un enfant».
Ils étaient toujours en train de contempler le ciel lorsque le soleil se coucha, les bruits se turent, la lumière disparut. Il faisait sombre dans la pièce, on ny voyait plus. Le craquement dune allumette perça le silence, soudain, une flamme éclaira toute la pièce. Etienne allumait les bougies et la lumière que dégageaient les flammes faisait danser son ombre sur le mur. Il alluma la dernière bougie puis sassit, invitant Olga à en faire autant. Elle le rejoignit et sassit en face de lui. Elle ne savait pas sil avait entendu ou compris ce quelle venait de lui dire. Elle sen assura donc, il lui répondit quil avait bien compris mais que cela le troublait quelque peu et lempêchait de tout à fait réaliser. Le repas se passa sans mot dire jusquà ce quils aillent se coucher. Olga comptait sur les bienfaits de la nuit pour dissiper le trouble de son ami. Ils se glissèrent sous les draps sans le moindre mot. Une fois dans le lit, Etienne manifesta son désir de ne pas communiquer en tournant le dos à Olga, qui restait fort intriguée car elle ne sexpliquait pas son comportement et elle cherchait lerreur quelle avait pu commettre: «Ai-je choisi le mauvais moment? Aurais-je dû lui dire autrement?» Elle espérait que le lendemain il aurait abandonné cette attitude étrange. La fatigue lemportant, elle finit par sendormir, lovée dans sa tunique mauve, celle quelle affectionnait particulièrement et qui avait perdu ses boutons depuis des années.
Quand Olga se réveilla le lendemain matin, elle eut envie daller prendre lair dans le jardin dEtienne pour oublier les soucis de la veille. Elle sortit donc, les yeux encore embués par le sommeil, sans prendre garde à ce qui se trouvait autour delle. Elle était déjà loin dans le jardin quand ses sens commencèrent à séveiller ; chose curieuse, une sorte de sentiment de béatitude lenvahissait. Elle passa, pieds nus sur le gazon encore mouillé par la rosée matinale, sous une grande arche taillée avec soin dans la haie, découvrit des pommiers chargés de fruits rubiconds, ainsi quun lac joliment entretenu. Le paysage sétirait dans le lointain jusquaux collines qui se dressaient, formant un relief sculpté en lacets harmonieux.
Elle parvint à un endroit du jardin où sétendait une allée de saules pleureurs qui longeait la rivière sur sa gauche, et, en contrebas de ce paysage, à côté du dernier saule pleureur, elle distinguait une tache noire qui sanimait. Elle se dirigea calmement vers elle, intriguée. La tâche se révéla être un homme. Elle sapprocha encore. Lhomme creusait, imperturbable. Elle franchit la distance qui les séparait et vint se placer derrière lui. Lhomme, qui paraissait ne pas lavoir vue, ponctuait ses coups de pelle de « Cest à moi, à moi son fils préféré quelle avait demandé de les soigner
Ses fleurs chéries
sur son lit de mort
Personne ne devait y toucher
je te lavais bien dit
» Elle découvrit avec horreur à ses côtés le corps dune femme. Elle portait une chemise mauve sans boutons. Lhomme était Etienne. Il creusait toujours, il creusait un cercueil pour son Amour.
Richard Lavoine