Le shérif de San Denver, ville WASP de trois mille âmes dans le centre du Nouveau-Mexique, sortit des toilettes en fureur :
Cette fois-ci, j'en ai marre! Un indien qui inonde ma ville de sa musique de sauvage, je ne peux plus le tolérer! Et je ne peux plus venir prendre mon repas de la mi-journée dans une pièce où a dormi un ennemi des fondateurs de l'Amérique! hurla-t-il en passant devant le comptoir et en tapant son chapeau marron sur sa hanche droite.
Eh! bien. Puisque tu ne peux plus tolérer qu'un descendant de ceux qui étaient sur ces terres avant tes ancêtres ne puissent jouer de sa flûte dans la rue principale de la ville, tu comprendras que le patron du saloon principal de cette ville ne puisse plus tolérer ta présence ici! répliqua Adrian Mac Gilvary, le patron du Migrant's Saloon.
Ton saloon? Je le ferai fermer ton saloon, Adrian! Je ne comprends pas comment tu peux défendre cet indien contre moi! Moi, shérif des USA!
Sur ces paroles, Preston Midler, shérif de San Denver, quitta le Migrant's Saloon pour la dernière fois. Et de derrière son comptoir, tout en essuyant un verre, Adrian Mac Gilvary regarda au dehors de son établissement. La voiture du shérif, garée devant la porte d'entrée, s'éloigna, laissant apparaître la silhouette de Harley Lusio Bilagaana. Flûte au bec, le jeune indien, né d'une mère irlandaise dans un pueblo du Nord-Est du Pays, était chaque jour assis sur le trottoir de la rue principale de la ville depuis qu'il avait quitté le foyer familial à l'âge de dix-sept ans et trois mois. Son désir insurmontable d'indépendance l'avait amené ici, sous le soleil brûlant de San Denver. S'il réussissait à se payer deux repas par jour en jouant de la flûte aux passants qui voulaient bien balancer une pièce dans l'assiette posée à ses pieds et s'il avait réussi à se trouver un toit où dormir en acceptant de surveiller gratuitement le Migrant's Saloon de la fermeture à l'ouverture, il n'avait pas pu s'offrir de nouveaux habits depuis son arrivée. Toute la transpiration de son corps restait ainsi dans ses vêtements usés qu'il n'avait pas d'ailleurs envisager de changer, ni d'échanger. Après une journée entière passée sous le soleil, le jeune métisse traversait la rue pour venir manger un morceau au Migrant's avant la fermeture.
Petit, dit Adrian Mac Gilvary à celui que tout le monde appelait désormais "Lusio", il faut que tu fasses attention désormais! Tu sais que le shérif déteste les indiens. Mais aujourd'hui, il est allé plus loin. Il est prêt à me fermer le saloon parce que je prends toujours ta défense contre lui. Et j'ai bien vu qu'il est déterminé à te chasser de la ville. Je ne sais pas comment. Mais, je sens qu'il va le faire. Et je ne pourrais plus prendre ta défense ce jour-là. Nous sommes à plus de soixante miles de la ville la plus proche et tous les voyageurs du Pays sont obligés de passer par ici. Mais malgré cela et même si je suis dans la rue principale, je fais de moins en moins de bénéfices. Je ne pourrais donc pas prendre le risque de témoigner en ta faveur s'il t'arrivait quoique ce soit. C'est pourquoi j'aimerais que tu ne restes pas plus longtemps chez nous. Tu es en danger ici. J'aimerais que demain tu retournes chez toi. A ton âge, c'est gâcher sa vie que de vivre dans la rue!
Son bras gauche accoudé contre le comptoir et le regard dans son assiette, Lusio continuait à manger son plat du soir sans répondre aux inquiétudes du patron des lieux. Ce dernier, sachant que le jeune écoutait toujours sans répondre, se retourna et s'occupa aux derniers rangements avant la fermeture.
Ce fût la même scène pendant quatorze soirs d'affilés après cette discussion et jamais il n'était arrivé quoique ce soit à Lusio, ni à celui qui lui offrait un toit où trouver le sommeil après la journée difficile. Mais, Adrian Mac Gilvary ne désespérait pas d'éloigner le jeune garçon des pattes du shérif.
Est-ce que tu vas te décider à quitter cette ville Lusio? demandait inquiet le propriétaire du saloon.
Un jour, j'espère sincèrement reprendre la route. Je ne sais pas où aller. Mais, le Nouveau-Mexique est grand, répondit le garçon tout en finissant son assiette. Dormez tranquille Adrian! Le shérif n'est pas idiot! Il ne m'attaquera jamais. Il n'aime pas les indiens? Ce n'est plus une raison de nos jours pour agresser un homme. Et puis, si jamais il me cherchait, je me tirerais! Je ne veux que la liberté. C'est pour ça que j'ai abandonné le pueblo. Je ne pourrais jamais rester à la même place. Travailler toute la journée derrière un bureau, ce n'est pas fait pour moi! Jouer de la flûte, c'est déjà se libérer. Même si c'est toujours sur le même trottoir. Même si c'est toujours à la même place. La musique m'emporte. C'est le chemin de la liberté. Et tous les passants devant moi. C'est comme s'ils m'entraînaient avec eux. Comme si c'était un tourbillon. Il n'y a pas de chaînes dans un tourbillon. Le soleil cogne fort. Mais, je me sens libre. Et c'est la sensation que je veux!
Après cette déclaration, Mac Gilvary quitta les lieux comme à l'habitude et Lusio prit deux chaises au milieu de la pièce et les aligna. Posant le fusil et les cartouches sur sa table de droite, il se calât jusqu'au fond du dossier de la première chaise et allongea ses jambes sur la seconde. Puis, penchant sa tête en avant, il chercha le sommeil.
Alors que la nuit avançait et qu'il lui restait moins de deux heures pour se reposer avant l'ouverture du saloon, un bruit gronda près de la porte d'entrée comme si quelqu'un était tombé contre le mur. Lusio se réveilla en sursaut et s'intrigua de ce qu'il venait d'entendre. Afin d'être sûr qu'il ne s'agissait pas d'un rêve, il s'avança sans bruits vers la fenêtre qui l'entrouvrit. Au milieu de la nuit noire et des lumières faibles de la ville, il aperçut une silhouette féminine prisonnière des mains d'une grosse silhouette qu'il jugeait masculine. Serrée au coup, la silhouette féminine tomba à terre. Et la silhouette masculine la frappa à coups de pieds. Lusio se précipita alors vers la porte d'entrée et bondit sur le trottoir. Entre temps, le bruit de la porte avait alerté l'agresseur. Ce dernier planta trois coups de couteau dans le ventre de sa victime et laissa l'arme blanche plantée dans le corps de la jeune fille qui s'effondrait sous les yeux du jeune indien. L'agresseur se volatilisa en s'échappant à pieds et sans bruit pendant que Lusio s'occupait à retirer le couteau profondément planté dans la chair. La fille hurla de douleur à ce geste et se débattit comme elle put. Une voiture de police en patrouille s'engageait à ce même moment dans la rue principale. Réceptif aux raisonnements des douloureux cris d'une voix aiguë, le policier mit la sirène et braqua les feux de routes sur les deux jeunes gens. Lusio se releva, le couteau à la main. Le policier sortit de son véhicule, braquant son révolver sur le jeune métisse, qui levait ses bras au ciel.
Ne bouge pas! dit l'homme en uniforme, s'avançant vers l'indien qui hésitait à ouvrir la bouche pour expliquer la situation. Lâche ton arme et tourne-toi face au mur!
Lusio s'exécuta et le policier de service lui passa les menottes aux poignets. Alertés par le vacarme de la scène, quelques riverains s'étaient portés à leur fenêtre.
Après le constat du décès de la victime par les secours arrivés trop tard, Lusio fût conduit dans un vieux fourgon de l'armée qui servait au shérif pour transporter les prisonniers au pénitencier le plus proche. Sous les sifflets de quelques badauds présents, Preston Midler jubilait de procéder à l'arrestation pour meurtre d'un indien qu'il avait tant critiqué. Passant devant le patron du bar qui avait pris le jeune vagabond sous son aile, il lui lança dans les yeux et le sourire aux lèvres l'une de ses phrases assassines :
Tu vois, cette fois j'ai toute l'Amérique avec moi! Regarde comme ils le traitent ton protégé! Tu peux fermer ta boutique! Aucun fondateur de ce Pays ne mettra les pieds chez un traître!
Mac Gilvary regarda le camion s'éloigner dans le soleil levant et savait qu'il lui faudrait quitter la ville à son tour après l'aube s'il tenait à ne pas subir le même sort que Lusio. Il se sentait lâche de ne pas avoir la force de révéler que ce meurtre n'était que la mise en scène du shérif pour venger sa soeur tuée par un indien dix-huit ans plus tôt. Il tourna la tête et vit le corps de la jeune victime recouvert d'un drap blanc transporter à la morgue. "Certainement une fille qui ne savait pas ce qu'elle avait accepté! C'est le prix d'une vieille vengeance" pensa-t-il.
Richard Patrosso