La sentence en plein cœur
de Richard Patrosso



Depuis quelques années, le père de Geoffroy de Lorcades avait enfin choisi de se retirer du monde des affaires et c’est naturellement qu’il avait confié à son fils, alors déjà quinquagénaire, les rennes de l’entreprise qu’il avait créé lui-même étant jeune et qu’il n’avait cessé de développer avec un succès constant depuis. Ce dernier, le « petit » Geoffroy, qui avait toujours vécu dans l’ombre de son père jusque-là, au point de n’avoir jamais eu l’occasion de contempler un autre paysage que celui du pays niçois, connut ainsi la joie d’être devenu en peu de temps un homme riche et important. Aussi, fier de sa réussite soudaine et de posséder le joyau familial, l’héritier se conduisait comme un monarque. Il arrivait tous les matins à neuf heures précises, soit une heure exactement après ses employés afin que chacun d’eux puisse tour à tour le saluer. La dernière personne à s’exécuter à ce rituel était sa secrétaire personnelle dont le bureau précédait le sien.  Cette dernière devait toujours lui préparer son petit-déjeuner qu'il prenait en lisant attentivement le journal une fois confortablement assis dans son grand fauteuil au style d’un autre temps, du dix-huitième siècle plus précisément, création qui n'allait pas du tout avec le décor très moderne de son bureau.

L’actuelle secrétaire était là depuis six mois seulement et n'avait jamais pensé à porter de jugement sur l'attitude originale de son patron. Elle s'exécutait sans réfléchir, heureuse d'avoir trouvé un emploi après quelques longues années de chômage durant lesquelles ses parents n’avaient cessé de la considérer de plus en plus ouvertement comme la ratée de la famille. La jeune brune de vingt-huit ans, qui venait à peine de quitter le cocon familial, avait la peau très claire et portait d'épaisses lunettes aux verres grossissant ses yeux de façon exagérément difforme. La pauvre fille, qui avait été surnommée « la laide » par ses petits camarades de classe lorsqu’elle était encore scolarisée, vivait en ménage depuis moins de trois mois avec un homme qu'elle appelait son beau brun ténébreux comme si sa vie sentimentale avait été aussi banale que celles des autres filles de sa génération. Mais cette attitude n'arrivait quand même pas à anéantir la pitié que sa laideur provoquait chez ses amis. Tant pis! Le beau brun ténébreux se donnait à elle chaque jour, prouvant ainsi qu'il était éperdument amoureux d'elle et démentant par la même occasion et sans le vouloir les rumeurs qui couraient sur des faux sentiments qu’il éprouverait pour elle. Chaque soir quand elle rentrait à son appartement après une dure journée de travail, une surprise l’attendait toujours. La petite secrétaire recevait de son homme une preuve d'amour et se disait à chaque fois que jamais elle ne regretterait d'avoir emménagé avec lui. L'homme, qui allait vers ses trente-quatre ans, était un peu plus âgé qu'elle. De lui, elle ne savait pas grand-chose ou peut-être tout. A part le fait qu'il avait passé toute sa vie à Tahiti et qu'il avait été abandonné à la naissance, il est vrai qu'il n'y avait rien à raconter. Ce sort du destin aurait pu le rendre triste, mais il semblait être un homme comme les autres avec, à part ce détail, une vie tranquille dans le grand anonymat comme la grande majorité des gens. Il semblait être arrivé sur le continent quelques mois avant leur rencontre et lui assurait être certain, même s’il n’était pas encore habitué à ce nouveau climat, de vouloir passer avec elle le restant de sa vie dans la ville de Nice.

Si cet homme, qui s'appelait Nicolas Djurlac, donnait à sa douce des preuves d'amour tous les jours, il avait quand même fini par demander à cette dernière de lui en donner une à son tour. Ainsi un jour, il lui présenta sa collection de couteaux et lui dit qu'en allant la chercher parfois au bureau lorsqu'il la raccompagnait chez eux le soir, il avait remarqué que son patron en possédait une lui aussi. Et il lui ajouta tout sourire qu'il la trouvait très belle et que Lorcades devait être un sacré monsieur pour avoir une telle collection que seul un homme de goût pouvait se constituer. Il lui demanda alors de lui ramener un couteau droit, celui qui était posé sur le bord de la fenêtre. La jeune fille rougit, mais par amour ne résista pas et finit par accepter le vol. Depuis ce jour-là, la secrétaire n'était plus tranquille et, après avoir commis l'infraction, demeurait incapable de cacher auprès de ses collègues son anxiété, ne craquant tout de même pas parce que son bien aimé lui avait promis de rendre l'instrument à son patron bien qu'elle n'avait plus vu l'objet depuis qu'elle le lui avait remis. L'angoisse était si terrible que parfois entre deux notes, la secrétaire prenait son sac, dans lequel elle laissait son téléphone portable éteint pendant qu'elle travaillait, puis le reposait, renonçant toujours au dernier moment à appeler son homme qui lui en aurait certainement voulu d'avoir craqué de la sorte et de ne pas avoir eu confiance en lui alors que lui lui prouvait sans cesse qu'il l'aimait.

Un matin, une semaine après le vol exactement, Geoffroy de Lorcades n'était toujours pas arrivé à son entreprise et sa secrétaire s'inquiétait. Elle s'imaginait que ce dernier avait découvert la supercherie et qu’il lui annoncerait sûrement son licenciement quand il serait là. La jeune fille, qui se tordait les mains de peur et de honte, se préparait à reconnaître les faits et à demander pardon dès que son patron se trouverait devant elle. Soudain, vers dix heures, le téléphone, qui était posé sur son bureau, sonna. Elle se dressa toute tremblante et regarda, au travers de ses grosses lunettes, le combiné qu'elle devait saisir obligatoirement. Elle prit alors sa respiration et dit « Allo? » sans laisser paraître dans sa voix l'angoisse qui la rongeait de tout son corps et de toute son âme.

- Allo? Anna? répondit d'un ton très calme et presque parodique la voix de Djurlac.

- Oui, qu'est-ce qui t'arrive? demanda angoissée la jeune fille qui avait reconnu celui qu'elle aimait.

- Écoute-moi tranquillement! Je dois te dire quelque chose. Ton patron ne viendra pas aujourd'hui. Il ne viendra plus jamais d'ailleurs. Laisse-moi parler! Tu vas comprendre! ajouta-t-il afin de couper sa concubine qui avait pris sa respiration pour lui répondre. J'ai été abandonné à la naissance et j'en ai toujours souffert. J'ai alors passé toute ma vie à faire des recherches pour retrouver mes parents et quand j'ai enfin connu leurs noms, on m'a appris par la même occasion qu'ils étaient morts tous les deux et qu'il ne me restait plus que ma sœur qui n'avait pas été abandonnée, elle. Elle était donc ma seule famille. Un matin, j'ai quitté la Tahiti pour me présenter à elle. Quand je suis arrivé à Nice, je l'ai trouvée dans un asile de fous! Elle ne m'a jamais adressé la parole. Les médecins ont toujours dit qu'elle l'avait perdue totalement. Avant de se suicider, elle m'a écrit une lettre que j'ai reçue le lendemain de sa mort. Dans cette lettre, elle m'expliquait que Lorcades l'avait violée le premier jour qu'elle avait travaillé pour lui et que c'était comme ça chaque jour depuis. Tout ça parce qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'être seul et de vivre sa vie. Elle est devenue folle quand il a décidé de la licencier il y a six mois parce qu’elle ne voulait plus de son gros corps pourri. Au chômage, redevenue une femme comme les autres dans la rue, elle s'est sentie salie! Elle n'a jamais pu s'en remettre. L'injustice, c'est que ton patron ne t'a jamais fait ce qu'il lui faisait subir. Écoute-moi! C'est comme ça qu'on s'est rencontrés il y a un peu plus de trois mois. Je t'ai joué la comédie parce que je devais remonter jusqu'à cette ordure pour le tuer avec le couteau qui se trouvait au dessous de la fenêtre si possible puisque c'était avec celui-là qu'il torturait ma sœur. Mission accomplie en plein cœur! Maintenant, je suis à l'aéroport et je repars pour Tahiti. Je sais, je te fais mal. Mais, ne t'avise pas de raconter ce que tu sais car j'ai le couteau et il ne porte que tes empreintes puisque tu l'as posé sur la table quand tu me l’as apporté! Je l'ai ensuite manipulé uniquement en me cachant bien les mains. Par conséquent, si on m'arrête, je dirais que c'est toi qui l'as tué et que c'est sûrement pour ça que tu m'as plaqué hier soir! ricana-t-il. Je leur dirais que perdu de désespoir, j'ai pris l'avion sur un coup de tête pour retourner à Tahiti. Tu vois, si tu parles, tu es foutue! Donc il vaut mieux que tu te taises. Bon, maintenant, j'ai un avion à prendre. Je ne t'ai pas appelée sur ton portable puisque tu l'éteins quand tu travailles. Mais, c'est peut-être mieux comme ça. Allez, je file. Adieu, la laide!

Quelques instants plus tard, le meurtrier se rendit à l'aéroport de Nice et monta dans son avion où il s'installa confortablement. Lorsqu'il se laissa tomber dans son siège, il soupira très fort et sans honte comme pour mieux évaporer avec cette bouffée d'air la totalité des soucis qui le perturbaient. Il posa son pied droit sur son genoux gauche afin de relaxer les muscles de ses jambes et ouvrit un magazine qu'il commença à lire. Cinq hommes en civil s'assirent devant, à côté et derrière lui. Un homme resta debout, droit sur sa droite, le regarda et dit :

- Monsieur Nicolas Djurlac?

L'intéressé détourna ses yeux vers cet homme et le regarda d'un air approbatif et interrogatif à la fois, mais l'œil fixe resta très calme. L'homme poursuivit :

- Commissaire Max Drake, se présenta-t-il. Pour le meurtre de Geoffroy de Lorcades, je vous arrête.

Puis, en se penchant vers le coupable et en avançant ses mains pour lui passer aux poignets les menottes qu'ils tenaient entre ses doigts, il baissa les yeux, regardant son action. Une fois celle-ci effectuée, il releva ses paupières et fixa le regard de l’assassin. Un court instant s'écoula et, avec un sourire poli, et peut-être un peu moqueur, le commissaire ajouta :

- Mademoiselle Anna Legouvé m'a demandé de vous informer que Geoffroy de Lorcades était un patron si tyrannique que tous les téléphones de son entreprise sont sur écoute et que chacune des conversations sont enregistrées et jamais effacées.

  Texte publié sur le blog Des Nouvelles de Richie et déposé sur CopyrightFrance.com