Geoffroy de Lorcades était un riche quinquagénaire propriétaire de l'entreprise familiale depuis que son père avait enfin décidé de partir à la retraite, il y avait de cela quelques années. De Lorcades était fier d'être enfin le patron, lui qui avait toujours vécu dans l'ombre de son père. Aussi, parce que le paternel ne laissait aucune liberté à ses enfants, le petit Geoffroy et ensuite l'adulte Lorcades n'avait jamais connu d'autres paysages que celui du Pays niçois.
Depuis qu'il avait pris les rennes de la fierté familiale, Lorcades se conduisait comme un monarque. Ainsi, il arrivait tous les matins à neuf heures précises, soit une heure exactement après ses employés afin que chacun puisse le saluer. La dernière personne qui s'exécutait à ce rituel était sa secrétaire personnelle dont le bureau se situait juste avant le siens. Cette dernière devait toujours lui préparer son petit déjeuner qu'il prenait en lisant le journal dans son grand fauteuil de monarque du dix-huitième siècle, ce qui n'allait pas du tout avec le décor très moderne de la pièce de son bureau.
La secrétaire en question n'était là que depuis quelques six mois, mais n'avait jamais porté de jugement sur l'attitude de son patron. Elle s'exécutait sans réfléchir, heureuse d'avoir trouvé un emploi après quelques longues années de chômage durant lesquelles ses parents la considéraient de plus en plus ouvertement comme la ratée de la famille. La jeune brune de vingt-huit ans, qui venait à peine de quitter le cocon familial, avait la peau très blanche et portait d'épaisses lunettes aux verres grossissant ses yeux de façon exagérément difforme. La pauvre fille qui était surnommé « la laide » par ses petits camarades de classe lorsqu'elle était à l'école vivait en ménage depuis moins de trois mois avec un homme qu'elle appelait son beau brun ténébreux comme si sa vie sentimentale avait été aussi normale que celles des autres gens. Mais cette attitude n'arrivait quand même pas à cacher la pitié que sa laideur inspirait aux yeux de ses amis. Malgré cela, le beau brun ténébreux se donnait à elle chaque jour, ne démentant pas ainsi qu'il était éperdument amoureux d'elle. Chaque jour, la petite secrétaire recevait de lui une preuve d'amour et se disait que jamais elle ne regretterait d'avoir emménagé avec lui. L'homme était un peu plus âgé qu'elle puisqu'il commençait à quitter ses trente-trois ans. De lui, elle ne savait pas grand-chose ou peut-être tout. A part qu'il avait vécu toute sa vie à Tahiti et qu'il avait été abandonné à la naissance, il est vrai qu'il n'y avait pas grand-chose à dire de lui. Cette situation aurait pu le rendre triste, mais il semblait être un homme normal avec, à part ce détail, une vie banale et tranquille dans le grand anonymat comme la grande majorité des gens. Il semblait être arrivé sur le continent quelques mois avant leur rencontre et lui disait être sûr, malgré qu'il ne soit pas habitué à ce nouveau climat, de vouloir faire sa vie avec elle dans la ville de Nice.
Si cet homme, qui s'appelait Nicolas Djurlac, donnait à sa douce des preuves d'amour tous les jours, il avait quand même fini par demander à cette dernière de lui en donner une à son tour. Ainsi un jour, il lui présenta sa collection de couteaux et lui dit qu'en allant la chercher parfois au bureau lorsqu'il la raccompagnait chez eux le soir, il avait vu que son patron en avait fait une lui aussi. Et il lui ajouta tout sourire qu'il la trouvait très belle d'ailleurs et que Lorcades devait être un grand homme vu le goût de sa collection. Il lui demanda alors de lui ramener un couteau droit, celui qui était posé sur le bord de la fenêtre. La jeune fille rougit, mais par amour ne résista pas et finit par accepter le vol. Depuis ce jour-là, la secrétaire n'était plus tranquille et, après avoir commis l'infraction, demeurait incapable de cacher auprès de ses collègues son anxiété, ne craquant tout de même pas parce que son bien aimé lui avait promis de rendre l'instrument à son patron bien qu'elle n'avait plus vu l'objet depuis qu'elle le lui avait apporté. L'angoisse était si terrible que parfois entre deux notes, la secrétaire prenait son sac, dans lequel elle laissait éteint son téléphone portable tant qu'elle travaillait, puis le reposait, renonçant toujours au dernier moment à appeler son homme qui lui en voudrait sûrement d'avoir craqué de la sorte et de ne pas avoir confiance en lui alors que lui lui prouvait chaque jour qu'il l'aimait.
Une semaine après le vol exactement, Geoffroy de Lorcades n'était toujours pas arrivé à son entreprise et sa secrétaire s'inquiétait, s'imaginant que son patron avait découvert la supercherie et lui annoncerait sûrement son licenciement quand il serait là. La jeune fille se préparait, en se tordant les mains de peur et de honte, à reconnaître les faits et à demander pardon lorsque son patron viendrait. Soudain, vers dix heures, le téléphone qui était posé sur son bureau sonna. La jeune fille se dressa toute tremblante et regarda, au travers de ses grosses lunettes, le combiné qu'elle devait saisir obligatoirement. Elle prit alors sa respiration et dit « Allo? » sans laisser paraître l'angoisse qui la rongeait.
Allo? Anna? dit d'un ton très calme et presque parodique la voix de Djurlac.
Oui, qu'est-ce qui t'arrive? demanda angoissée la jeune fille qui avait reconnu celui qu'elle aimait.
Écoute-moi tranquillement! Je dois te dire quelque chose. Ton patron ne viendra pas aujourd'hui. Il ne viendra plus jamais d'ailleurs. Laisse-moi parler! Tu vas comprendre! ajouta-t-il pour couper sa concubine qui avait pris sa respiration pour lui répondre. J'ai été abandonné à la naissance et j'en ai toujours souffert. J'ai fait alors toute ma vie des recherches pour retrouver mes parents et quand j'ai connu leurs noms, on m'a appris par la même occasion qu'ils étaient morts et qu'il ne me restait plus que ma sur qui n'avait pas été abandonnée, elle. Elle était donc ma seule famille. Un matin, j'ai quitté la Tahiti pour me présenter à elle. Quand je suis arrivé à Nice, je l'ai trouvée dans un asile de fous! Elle ne m'a jamais adressé la parole. Les médecins ont toujours dit qu'elle l'avait perdue totalement. Avant de se suicider, elle m'a écrit une lettre que j'ai reçu le lendemain de sa mort. Dans cette lettre, elle m'a expliqué que son patron l'avait violée le premier jour qu'elle avait travaillé pour lui et que c'était comme ça chaque jour depuis. Tout ça parce qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'être seul et de vivre sa vie. Elle est devenue folle quand il a décidé de la licencier il y a six mois parce qu'elle ne voulait plus de son gros corps pourri. Au chômage, redevenue une femme comme les autres dans la rue, elle s'est sentie salie! Elle n'a jamais pu s'en remettre. L'injustice, c'est que ton patron ne t'a jamais fait ce qu'il faisait subir à celle qui t'a précédée. Écoute-moi! C'est comme ça qu'on s'est rencontré il y a un peu plus de trois mois. Je t'ai joué la comédie parce que je devais remonter jusqu'à cette ordure pour le tuer avec le couteau qui se trouvait en dessous de la fenêtre si possible puisque c'était avec ça qu'il torturait ma sur. Mission accomplie en plein cur! Maintenant, je suis à l'aéroport et je repars pour Tahiti. Je sais, je te fais mal. Mais, ne t'avise pas de raconter ce que tu sais car j'ai le couteau et il ne porte que tes empreintes puisque quand tu l'as posé sur la table pour me l'apporter, je l'ai ensuite manipulé uniquement en me cachant bien les mains. Par conséquent, si on m'arrête, je dirais que c'est toi qui l'as tué et que c'est sûrement pour ça que tu m'as plaqué hier soir! ricana-t-il. Je leur dirais que perdu de désespoir, j'ai pris l'avion pour retourner à Tahiti. Tu vois, si tu parles, tu es foutue! Donc il vaut mieux que tu te taises. Bon, maintenant, j'ai un avion à prendre. Je ne t'ai pas appelée sur ton portable puisque tu l'éteins quand tu travailles. Mais, c'est peut-être mieux comme ça. Allez, je file. Adieu, la laide!
Quelques instants plus tard, le meurtrier se rendit à l'aéroport de Nice et monta dans son avion où il s'installa confortablement. Lorsqu'il se laissa tomber dans son siège, il soupira sans honte comme si tous ses soucis étaient partis avec cette bouffée d'air. Il posa son pied droit sur son genoux gauche afin de relaxer les muscles de ses jambes et ouvrit un magazine qu'il commença à lire. Cinq hommes en civil s'assirent devant, à côté et derrière lui. Un homme resta debout, droit sur sa droite, le regarda et dit:
Monsieur Nicolas Djurlac?
L'intéressé détourna ses yeux vers cet homme et le regarda d'un air approbatif et interrogatif à la fois, mais l'il fixe était très calme. L'homme poursuivit:
Commissaire Max Drake, se présenta-t-il. Pour le meurtre de Geoffroy de Lorcades, je vous arrête.
Puis, se penchant vers le coupable et avançant ses mains pour lui passer les menottes qu'ils tenaient, il baissa les yeux, regardant son action. Une fois celles-ci passées, il releva ses paupières et fixa le regard de l'accusé. Un court instant s'écoula et, avec un sourire poli, et peut-être un peu moqueur, le commissaire ajouta:
Mademoiselle Anna Legouvé m'a demandé de vous dire que Geoffroy de Lorcades était un patron si possessif que tous les téléphones de son entreprise sont sur écoute et que chacune des conversations sont enregistrées et jamais effacées.
Richard Patrosso