La lune pleine enfante livresse, une sorte de sommeil acharné empreint de barbarie. A travers la vitre de mes globes, je me rappelle la première fois où je regardai les nuits colorées de quiétude belliqueuse. Ce fut comme une seconde naissance, cest ce jour-là que je renonçai à la noblesse de ma race et que détranges cratères dépecèrent ma fierté. Je ne souhaiterais à personne pareille métamorphose. Une tension glacée me suça lentement chaque pore. Les perceptions étaient complètement différentes, indescriptibles et tout en pleurant du monstre que jétais devenu, je sus que plus jamais je ne serais moi même. Désormais dépourvu de pitié et néanmoins apeuré, il me fallut attendre que le jour dévore un à un les croissants.
Tout nétait quenchantement avant cette mutation périodique. Bien sûr, il y avait bien ce problème dexpropriation, mon trou rongé peu à peu par la conquête économique, mais tout était simple, et je dormais dans les bras de lamour, aurore pure et chamboulée. Je la revois encore partir, plus bruyante quune meute, lorsquelle saperçut de ma bestialité cyclique et carnassière. Nous nétions pas mariés, je navais jamais trouvé de prêtre pour nous unir. En fuyant vers lhorizon, elle mabandonna au joug de la lune pleine.
Tout ce quon raconte au sujet de ces métamorphoses est faux. Bien que brouillé, je trouve toujours assez de force pour me réfugier loin du séjour de mes semblables. Aucune force au monde ne me poussera à lacérer un seul membre de notre noble lignée.
Galoper ! A travers du bleu ! des feuillages trop rares aux bruits de cymbales! oscillations diverses, perceptions en panne ! forêt froide et austère ! La lune pleine fixe mes enjambées livides, impatiente que je la badigeonne de pourpre. Du fin fond de la brume, les balbutiements des battements de cur. La torpeur pèse sur ma course, je bégaye des foulées. Etoiles colorées de buées. Courant dair rauque ! museau à découvert ! gorge frileuse et étranglée. Jembrasse chaque morceau de vent, la fanfare de mes pas cent fois humée fraye le passage jusquà ce que mon cur soit parfaitement glacé.
Bois éclairés de mille lucioles, arbres gauchement immobiles, branches peuplées dinsensible. Je débarque dans cette forêt où grouille la multitude sans réelle identité, dans des croassements miséreux et craintifs, dans la légèreté indifférente du règne du primaire. Tribus darbres déjà morts, tanières closes, faune désespérément primitive. Courir ! Encore ! A travers le bleu ! défilé dastres ! Les tempes des talus tamponnent, comme dénormes coups de klaxon. Quelques fois, il me semble même voir des espèces de rochers me poursuivre ! Alors, je me plonge dans la cacophonie de ce petit monde. Les prédateurs de la nuit digèrent leurs proies, quelques fourrures arpentent les sentiers, des rats dorment sur un tas de feuilles. Submergé par un champs de groseilles, odeurs rustres. Echine suffocante à travers les landes ! des foulées en pleurs ! réveil de linstinct abominable ! jaurai beau courir encore et encore ! rien ny fera, la lune pleine agira pour que du fin fond de ma mâchoire surgissent des hordes sanglantes.
De droite et de gauche, dans un sens et puis dans lautre, au-delà de léchine défaillante et de la monstruosité, ma tête est sur le point déclater. Ma trachée senraille. Doucement, mollement, grincement ; il est tant que je me repose. Haleine courte. Horreur, haine, honte. Habitude, aussi. Labîme palpite, mon intégrité y est tronçonnée tout entière. Je crois que cest la langueur qui atténue ma douleur, mais à bout de souffle, jentends toujours ce refrain permanent de tristesse. Lassitude, tendresse traîtresse et solitude. Une fontaine en colère ! les replis de mon âme de damné constituent les replis de leau. Ce reflet me calme, ou me désespère, quand il devrait me faire glapir de rage. Oreille bizarrement poilues, sourcils en broussailles, nuque presque droite. Cest une colère incoercible que seuls des monstres peuvent ressentir ! Pourquoi moi ?
Et toujours sous lemprise de la lune ! Cavaler, bondir, filer ! Magnétisme diabolique ! de plus belle ! encore plus vite ! à travers bleu ! un bleu chétif et agressif, une violence apaisée.
Le plus bestial de ma métamorphose me transperce, je ne peux plus me retenir. Hallali. Je tèterai bientôt au tranchant aigu de la mamelle du meurtre, telle est la règle.
Bondir sur la bouillie ensanglantée, y faire crisser mes griffes acérées, ameuter des grimaces, gronder dimpur, revêtir les grognements pour seuls habits. Ensuite, jéparpille ça et là le résidu de ma chasse, la terre ma poussé à cette boucherie, de toutes ses forces, toujours plus fort. A chaque fois, je rends honneur à lapanage de la race empruntée. Mes menstruations ont débordé de vie et de sauvagerie, une nouvelle fois.
Une fois les tranchants aigus achevés, je retrouve ma gueule.
Lerrance de ma prison dure toute une nuit, la douleur est pour toujours : les miens ne veulent plus de moi et à chaque fois, dent maculée de sang, je suis lhorrible témoin de la civilisation. Maudis sois-tu cher Romulus !
Une fois le jour engagé et la sphère lointaine, je contemple avec stupéfaction mes poils parsemés de croûtes de funérailles et cest à ce moment là que carillonne le réveil, cest à ce moment là que je comprends ce que jai fait, cest à ce moment là que je retrouve lusage de mes quatre pattes. Nêtre plus quun loup ! Alors, je pousse un ululement plaintif. Cest une note douce et tendre, elle ne cesse de chuter vers des gouffres, quoi quelle reste toujours haute. Jai encore le goût de sang rouillé incrusté dans mon pelage et je patauge dans mes crimes jusquau garrot. Je mapprête à rendre larme.