photo de Samuel Guerbadot

 

Amère chimère
de Samuel Guerbadot

En mil neuf cent quatre-vingt-six, au large de la lune, notre équipe découvrit un singulier container flottant à la dérive. Après examen, il s'avéra que le cœur de ce container était occupé par un objet que les scientifiques, auxquels nous confiâmes le container, ne tardèrent pas à extraire. Cet objet était une sorte de journal intime racontant une histoire effrayante étant rédigé sur des morceaux d'étoffes et de vêtements divers liés entre eux par une mince corde de lin. D'abord mes confrères et moi-même, nous crûmes à une mystification, une plaisanterie spatiale en quelque sorte, mais après des examens poussés, il s'avéra que le container avait traversé des zones de notre système solaire que nous n'avons pas encore exploré et que les indices de datation nous laissaient supposés son passage par une faille temporelle, comme il en existe dans l'étendue de certaines galaxies. Cette affaire fut classée secrète, tant les résultats et surtout la lecture de ce journal de bord d'un être à l'article de la mort, sema la confusion parmi les plus hautes instances de la classe politique comme de la classe scientifique. J'avais promis de garder le silence et de ne rien révéler de ce que nous avions été si peu à pouvoir lire, mais les troubles psychologiques dont je suis aujourd'hui à mon tour la victime m'incite à livrer sans délai le récit de cet homme et de son histoire, ceci avant que la folie ne me gagne comme elle aura gagné et détruit la quasi-totalité des personnes ayant travaillés avec moi sur l'étude de ce curieux manuscrit. Voici ce que nous apprîmes avant d'être tous (mon tour se précise, je le sais désormais) décimés par une forme particulière de troubles mentaux caractérisés par d'étranges concordances de lieux et de détails en tout points similaires avec ceux qui sont décrits dans le manuscrit qui causa notre perte.

À l'heure ou j'écris ces lignes, je ne sais plus qui je suis, ce que je fus, j'ai bien quelques souvenirs, que je pensais être le fruit de ma vie, mais il s'avère que de là où je me situe, ma vie n'a pas de sens et aucune réalité. Vous me prendrez sans aucun doute pour un fou échappé d'on ne sait quel centre d'internement pour cas extrêmes, mais la vérité est tout autre, pesante et irréelle. Je m'appelais Steve Duno, c'était le nom que portait la carte d'identité que je montrais aux autorités lorsque j'avais affaire à elles pour des questions administratives ou d'ordres divers. J'habitais un charmant petit pavillon de banlieue dans les faubourgs de Paris, j'etais marié et père de trois enfants qui m'aimaient comme je les aimais. Ma femme était merveilleuse, remplie de tendresse et d'humour avec qui je filais le parfait amour. Mon travail, en tant que magasinier, me plaisait et nous apportait assez d'argent pour que nous puissions élever nos enfants décemment. Tout était parfait, du moins je le croyais. Toute cette pénible histoire commença un lundi matin, alors que je venais de quitter la maison en jetant un regard attendrit sur le dernier de mes enfants à peine âgé de trois ans.

J'ai encore beaucoup de mal à croire ce que nous avons découvert et je me surprends encore à penser que tout ceci n'est qu'une chimère, une amère chimère. Mes heures sont désormais comptées, j'ai déjà préparé le revolver qui me tuera après avoir terminé la rédaction de ces lignes tant la réalité est trouble autour de moi.
Fin

Sommaire