Béton blues
de Samuel Guerbadot

Les phares des voitures dansaient dans la pénombre. Des mouettes noctambules virevoltaient sous les lampadaires au tungstène qui éclairaient l'étendue de bitume grisâtre délimitant le parking. L'homme s'était placé à l'affût dans un renfoncement formé par la paroi de bois d'une baraque - où les estivants pouvaient acheter des frites lorsque l'été venait caresser ces cotes du nord de la France - et d'un bunker, vestige de cinq années de misère et d'oppression, datant de la seconde guerre mondiale, situé dans une zone retirée et sombre, entre le parc aux voitures et la digue. L'endroit idéal était idéal pour une nouvelle rencontre.

Quelques heures auparavant, alors qu'il se trouvait dans son appartement occupé à la confection de son repas du soir, Sa voix lui était à nouveau parvenue, l'appelant à travers la nuit qui s'annonçait, pleines de désirs et de promesses. Un mélange de sensualité et d'inquiétude émanait d'elle. Cette attitude lui plaisait, l'excitait. Il l'aimait, il l'aimerait encore, il l'aimerait toujours. Elle lui etait devenu indispensable, se révélant au fur et à mesure de leurs rencontres la composante essentielle sur laquelle se basait son équilibre.

L'amour qu'ils se vouaient était indestructible et ce soir il l'aimerait avec plus de force et de raffinement que jamais.

Il contempla silencieusement le ballet des lumières qui se mouvaient sur le parking, lentement, se rapprochant les unes des autres pour mieux s'enfuir dans le dédale des routes parallèles à la digue, au sable et la Manche sombre qui s'entendait jusqu'à la limite de l'horizon. Quelques rares voitures étaient stationnées à quelques mètres de son poste de guet et il sut que l'heure n'était pas encore venu. Lentement, il ferma les yeux et les images de leur première rencontre se mirent à défiler dans son esprit, en noir et blanc à vingt-quatre images secondes.

Souvenir trouble d'une ancienne façon d'être, de penser, d'aborder les choses, de les filtrer, les déformer et les régurgiter à sa convenance. Souvenir de cette journée de décembre froide et brumeuse où il venait de prendre la décision de mettre fin à ses jours un de ces quatre matins tant les problèmes s'accumulaient, rendant son existence lourde et étouffante, emplissant son cœur d'une encre noire indélébile. Souvenirs amers d'une autre vie qui n'était désormais plus la sienne.

Souvent, il se rendait sur cette plage et se laissait bercer par le ressac des vagues. Elles faisaient naître en lui un vague à l'âme aux profondeurs insondables dans lequel il se perdait. Cela jusqu'à ce que ses larmes viennent se mélanger au sable, aux embruns, à la pluie, aux grappes de varechs, aux débris de ses propres rêves. Et même aux nuées d'oiseaux côtiers qui volaient, se posaient, piaillaient à tour de rôle en survolant les crêtes blanches que formaient l'écume sur les pointes des vagues se mourant sur la berge. La mélancolie naissait puis s'éteignait en lui au rythme des vagues qu'il suivait d'un regard absent. C'était un jour comme ces jours-ci, un jour de blues lui collant à la peau comme une nappe de béton, alors qu'il s'était assis sur un banc écoutant l'encre noire qui coulait dans ses veines irriguer ses pensées et son cœur qu'il l'a rencontré pour la première fois. Elle se pencha sur lui et lui murmura des sons qui se mêlaient aux quatre vents de ses pensées.

- Ça ne va pas on dirait ? Dites-moi que je me trompe ?

- Un coup de blues existentiel, un de plus - lui répondit-t-il d'une voix morne, atonal.

- Ça fait bien longtemps que je vous observe, vous savez ?

Les derniers rayons du soleil s'échappaient de l'horizon recouvrant la digue d'une ambiance spectral et froide. Une mouette solitaire passa en rase motte non loin de l'endroit où il se trouvait, déchirant les murmures du vent d'un piaillement aigu, puis les premières ombres de la nuit sortirent de leurs repères, et, tels des spectres sombres, se mirent en mouvement, mimant les pantomimes de l'éternelle comédie humaine. La voix de cette inconnue le réchauffait sans qu'il puisse l'expliquer. D'elle émanait un magnétisme étrange, envoûtant et sensuel qui lui tourna la tête un court instant tant il lui etait réceptif.

- Vous passez votre temps à espionner les gens, lui dit-il, vous n'avez rien d'autre à faire de vos journées ?

- Non, effectivement je n'ai rien d'autre à faire de mes journées comme de mes nuits, rien à faire qu'à attendre et attendre encore que le moment soit venu et que quelqu'un m'accepte et m'appelle dans sa dérive. Comme vous l'avez fait sans vous en apercevoir.

Sa voix était chaude comme une brise d'été soufflant sur les œillets qui poussaient sur les dunes de sables s'étalant sur le littoral entre Calais et Boulogne-sur-Mer. La mer calme, paisible et fluide comme les flots de leurs pensées communes les joignaient l'un à l'autre dans un maelström d'éléments apaisés par le spectacle qu'ils formaient désormais elle et lui.

- J'ai trop souvent eu l'impression d'être un bouffon, un être à qui l'on a donné le pouvoir de rêver sa vie mais pas celui de la réaliser.

- Vous vous trompez, je vous assure. Le fait est que nous sommes tous nos propres adversaires. Seule compte la façon dont la partie est menée.

- Je ne serais jamais roi, je suis mat, lui dit-il alors en affichant sur son visage un air résigné.

L'inconnue se tut. Il pouvait entendre sa respiration profonde naître et mourir.

- Si vous le voulez, je peux vous offrir ce qui vous a toujours fait défaut, ce bonheur qui passe à côté de votre existence à cause de votre aveuglement, ce refus de vous accepter tel que vous êtes. Mais c'est une partie dangereuse, une partie se déroulant sur la diagonale du fou, reprit-elle d'une voix qu'elle voulait chargée de confiance.

- Une aire de jeux que je connais déjà bien, lança-t-il, surpris de son propre enthousiasme.

- Il y a toutefois une condition aux termes de notre contrat.

- Laquelle ? se hasarda-t-il, sur ses gardes. Vous n'allez tout de même pas me demander trois cents francs pour une heure tous les quinze jours, j'espère ?

- Je vois de qui vous voulez parler, rassurez-vous je ne suis pas intéressée, du moins pas par l'argent. Je vous fais la promesse de vous apporter l'équilibre et le bonheur que vous avez toujours souhaité si vous répondez à la moindre de mes attentes, et que vous m'aimiez sans restrictions, tel que j'aime que l'on m'aime.

Il resta un instant muet, réfléchissant aux termes du contrat que cette inconnue lui proposait ; puis il dit :

- Après tout, je n'ai rien à perdre et vos promesses me semblent sérieuses.

- Je suis sérieuse, très sérieuse, peut être même trop sérieuse. Certain me trouve même parfois froide et sans pitié, dit-elle alors sur un ton chargé d'ironie.

- J'accepte, dit-il alors, en plus ça occupera le grand vide de mes journées et de mes nuits.

- J'aime la nuit et le jour, dit-elle alors en riant à gorge déployée, les deux font partie de mon univers tout comme vous, les autres personnes que j'ai aimé et le monde qui nous a vu naître et qui vous verra mourir. Vous ne serez jamais échec et mat, vous avez ma parole.

L'inconnue s'éloigna sur la digue sans dire un mot de plus et, lui resta assis, pensif, se demandant quand ils se reverraient. L'étrangeté de leur rencontre lui donnait plus de piment, enrobait désormais sa vie d'une enveloppe hasardeuse de laquelle il ne pouvait s'échapper. La métamorphose était annoncée et la chrysalide contenant sa nouvelle vie ne tarderait pas à l'enrober, le régénérer et donnerait bientôt naissance à un autre homme, un homme heureux.

Un bruissement de pneu écrasant le bitume, formant un son similaire à celui que produit un chien qu'on écrase le sortit de sa rêverie et il rouvrit les yeux brutalement. Le parking était maintenant bondé. Combien de temps avait-il rêvé ? Il n'aurait su le dire et ce détail lui importait peu. Elle seule comptait. Leur rencontre était proche. Il sentait son odeur et déjà dans son esprit se dessinait le sourire de satisfaction qu'elle ne manquait jamais d'afficher Après chacun de leurs rapports. Il posa sa main sur la pochette en cuir ceint à sa ceinture et dégrafa lentement le velcro qui la fermait. C'était un cadeau qu'elle lui avait fait au cours de leur seconde rencontre dans une zone déserte du port de Calais, au beau milieu des grues et des tas de charbon, alors que le cœur de la nuit battait à perdre haleine. C'etait un bel objet, long, scintillant et effilé. Le genre de présent qu'elle aimait faire à ses amants les plus fervents, ceux qui l'aimaient jusqu'au paroxysme de la passion et de la sensualité. Un couteau au manche en ivoire ciselé, sur la lame duquel etait gravé des symboles étranges qu'il ne comprenait pas.

Soudain, il aperçut la silhouette d'une jeune femme - se dessinant en contre jour - passant à quelques mètres de son poste de guet et il sut avec certitude que l'heure était venue. L'odeur de l'inconnu se fit plus forte tandis que la jeune femme avançait d'un pas assuré dans sa direction. Il sortit le couteau du fourreau et se tapit dans le recoin le plus sombre afin que sa victime ne le voie pas. Il appliquait une technique qui avait fait ces preuves, les autres meurtres dont il était l'auteur sans jamais être inquiété par les forces de l'ordre le confortaient dans cette opinion. La jeune femme avança encore, puis s'arrêta un instant, comme avertie par un sens invisible de la présence de l'homme. Il calma son rythme cardiaque puis bondit hors de sa cache. La lame du couteau tua net le cri naissant dans la gorge de la jeune femme et le corps de celle-ci. L'homme jeta un regard circulaire aux alentours et su que personne ne l'avait vu commettre son crime. Il traîna le corps a peine âgée de vingt ans dans la gueule béante du bunker et pris tranquillement le chemin menant vers le centre de la ville. En chemin, il se sentit le plus heureux des hommes car cette nuit encore il n'avait pas failli à sa promesse d'aimer la mort comme elle le désirait. Elle serait satisfaite.

Les phares des voitures continuaient d'exécuter leur étrange chorégraphie de lumière et de son sur le parking. Une mouette le survola en rase motte et piailla tandis que dans le lointain se dessinaient déjà les lueurs de la ville et de l'aube naissante. Un autre jour s'annonçait, puis viendrait une nouvelle rencontre.
Fin

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