Tite annonce
de Serge Meitinger
[Laction de cette nouvelle se situe dans lîle de La Réunion et la plupart des traits référentiels sont empruntés au contexte réel.]
Il découvrit avec surprise et inquiétude sa propre petite annonce dans Le Gratuit, le supplément hebdomadaire dun des grands quotidiens de lîle, distribué par la poste dans 160 050 boîtes-aux-lettres, sous la rubrique Messages : Voudr. faire votre connaissance, JF en jean blanc, haut noir, vue au glacier du Colosse le 21/02 à 15 h 50, moi JH brun face à vs. Cétait la première fois quil osait et cet étalage inédit de son désir lui parut tout à coup indécent : il était exposé nu sur la place publique à des milliers de regards
Il se rassura vite en pensant que son annonce ne sadressait quà une seule personne et que, tout compte fait, il y avait peu de chances (peu de risques ?) quelle la lise, quelle se reconnaisse et comprenne, quelle réponde
Quand, quinze jours après, il reçut une lettre enveloppe toilée saumon et parfumée bien que lécriture grossière de ladresse ne fût pas féminine (celle bien sûr de lemployé du journal qui assurait la transmission) , il revécut toute la rencontre. Assis sur lune des chaises métalliques, si inconfortables, du glacier du Colosse à Saint-P., un complexe commercial associé à plusieurs salles de cinéma, en ce milieu daprès-midi dété, juste après un film (lequel ? il a déjà oublié !), il sennuyait devant une glace plus grosse que son appétit. Il était seul, à son habitude, et passait machinalement dune fesse sur lautre lorsquil la vit et fut tétanisé. Elle sassit à quelques mètres de lui sur lune de ces horribles chaises malcommodes et grinçantes mais son allure, la tournure déliée et souple de ses gestes, son parfum même quil pressentait donnaient à son mouvement une aura de légèreté et de rêve. Il ne put détacher son regard de cette présence, delle seule présente à cette heure dans ce monde banal et dégradé, animé de fantoches. Sans chercher le contact, sans risquer sur place la rencontre (elle nétait pas seule, elle !), il la dévora de toute sa puissance et se gava de son image mouvante égale, supérieure à son désir : il se grava dans les yeux, lesprit et le cur, le jean blanc qui moulait une ferme croupe plutôt carrée, le haut noir gonflé dune poitrine un peu flottante mais généreuse et légère à la fois, respirante
Il ne vit pas le groupe de filles efflanquées et un peu fofolles qui laccompagnaient et minaudaient assez sottement, il ne la regarda pas non plus vraiment au visage, notant seulement sans y prêter une attention soutenue quelle avait la peau blanche, trop blanche même, et des cheveux blonds qui laissaient limpression dêtre teints
Cest en ouvrant la lettre quil se rendit compte avec terreur quil navait pas mémorisé ses traits, son allure seulement, prise et comme sculptée dans cet ensemble noir et blanc qui scandait sa silhouette, et il se dit douloureusement quhabillée autrement, il ne la reconnaîtrait même pas. La lettre, écrite en une cursive moulée et affectée, était dune prudente banalité : la belle se présentait à peine, elle avait vingt-quatre ans, habitait lest de lîle et avouait quelle navait pas vraiment remarqué son adorateur muet mais suggérait quun rendez-vous était possible à condition que le jeune homme brun se présente, lui, plus intimement et quil joigne une photo. Une adresse était indiquée, celle dune certaine Jo, à Saint-A. Se présenter ? Il entra dans une perplexité inquiète, car que dire qui pût lêtre sans se disqualifier ? Il était né, le jeune homme brun cest-à-dire noir de peau dans lidiome local, à Madagascar dun père réunionnais et dune mère malgache, il y a déjà vingt-huit ans ! Conduit ici, dans cette île où il ne connaissait personne, à lâge de dix ans et placé doffice, par un père qui ne tenait pas plus que ça à soccuper de lui, à lÉcole militaire du Tampon où il resta huit ans, jusquau bac. Puis les classes préparatoires à la formation des pilotes de chasse à Salon de Provence, puis linscription en licence dallemand à Montpellier et en études déconomie. Mais il a tout raté, tout entrepris, rien terminé
Il nest devenu ni pilote, ni prof, ni cadre
Revenu dans lîle, il fut accablé plus de trois années entières par une maladie psychosomatique dun type rhumatismal qui lempêcha même longtemps de se tenir debout. Il va mieux depuis bientôt deux ans grâce aux médicaments dun marabout. En attendant, érémiste, vivant dans une solitude à couper au couteau en un petit appartement propret où il reste le plus souvent comme loiseau en cage mais un oiseau sans ailes qui ne peut pas même senvoler quand la porte souvre, quand la porte est ouverte car elle lest
Il ne cesse, de fait, de former des projets ni démesurés ni inaccessibles, pour un avenir apparemment tout proche, mais chaque matin, au lever, il remet, il diffère le geste, laction ou le mouvement relativement simples à accomplir et qui enclencheraient le processus
Comment dire, avouer tout cela ?
Une photo ? Était-il seulement encore le beau garçon quil avait été à dix-huit ans quand tous se tournaient en souriant vers le svelte métis au teint foncé mais aux traits délicats et aux cheveux lisses, pas trop musclé mais finement et fermement architecturé ? Il avait alors été poursuivi dassiduités féminines mais y avait peu répondu, en raison de la claustration du pensionnat militaire, de sa timidité et de la rigueur de son éducation. Il avait été élevé dans les rites et les devoirs dun catholicisme formel qui faisait du péché un crime légalement poursuivi et du pécheur un inculpé toujours voué à lindignité même après repentir et pénitence. La plus grave des fautes était la tentation de la chair et la parole, la pensée, limage mentale tournées vers le sexe (on disait le vice) étaient pires que lacte car on voulait y lire la marque dune perversité intrinsèque qui rongeait lêtre au plus profond
Aussi le jeune garçon, ladolescent puis le jeune homme sétait-il au maximum abstenu de penser aux filles, de parler delles, de leur parler
Il est vrai quun labeur scolaire acharné remplissait ses heures et usait ses forces vives, incitant à loubli et au sommeil des sens. Pourtant ses propres pensées le faisaient parfois blêmir même quand il était seul ; et lenchaînement presque mécanique de ses actes leffrayait quand la nature parlait et quil se soulageait maladroitement, sans éprouver de plaisir. Il y eut bien, un temps, la bouche toujours accueillante, humide et profonde dun camarade qui aimait à rendre service à nombre de ses copains, bouclés comme lui à linternat, et qui les entraînaient dans les toilettes ou les champs de canne lors de leurs sorties et escapades. Mais la honte et le remords annihilaient tout de suite la jouissance et il senfuyait chaque fois littéralement paniqué. Dailleurs, même avec le recul du temps, il ny pensait jamais sans une grimace de dégoût. Son expérience des femmes était donc très limitée : il avait eu à Montpellier une amie de cur mais leurs relations étaient restées platoniques, à son grand soulagement. Les quelques fois où il avait répondu à des avances précises et circonstanciées, il sétait laissé aller, laissé faire par des filles plus expertes que lui mais nen avait gardé quune vague impression décurement : le contact des chairs nues et suantes, les poils, les remugles corporels, les écoulements physiologiques, lallure, la forme et la couleur, le comportement souvent déconcertant des parties intimes exposées à la vue, offertes au toucher de lautre, et tous les problèmes liés à la friction de deux épidermes comme à la pénétration le désarmaient presque jusquà limpuissance. Depuis son retour en lîle, après ses études ratées, à cause de sa maladie, il avait vécu dans labstinence, hors de toute présence féminine et, bien quil ne cessât de proclamer à qui voulait bien lécouter que cétait horrible de vivre ainsi sans femme, il se savait aussi velléitaire en cette matière que dans les autres
Et quelle photo ? Il nen avait pas sous la main ou seulement des anciennes. Il voulait être honnête et ne pas offrir de lui une image menteuse. Il se prit donc à sexaminer au miroir et, pour la première fois depuis longtemps, il constata ce quil était devenu. Certes il navait plus lélégante sveltesse de ses dix-huit ans mais il avait tout de même perdu les kilos disgracieux accumulés pendant sa maladie et son visage comme son corps, redevenus fins, restaient agréables à voir. Il se déshabilla même pour se regarder sous toutes les coutures et fut surpris de cette soudaine indécence envers lui-même qui, cette fois, le stimulait. Il pensa (en blêmissant, une fois encore) se faire photographier (mais par qui ?) en maillot de bain et simagina ainsi (presque) nu devant elle. Il pensa à un portrait en pied mais habillé (simplement et avec goût), ou à mi corps en légère contre-plongée, et opta pour la solution neutre, sobre de la photo didentité. Il ne voulait ni choquer ni excessivement surprendre celle quil voulait plus que tout connaître. Il se présenta donc en soulignant ses avantages : son niveau détudes, son sérieux et sa tempérance ; en estompant ses carences : il expliqua quil cherchait un emploi enfin à la hauteur de sa qualification et, sil ne conduisait pas, cétait pour des raisons de santé. Il fixa un rendez-vous à Saint-D., en un lieu public et plutôt passant qui ne compromettrait personne, un jardin public en bord de mer et en ville, près dun parking (ce qui, en cette île placée sous le diktat absolu de la circulation automobile, était dune fort appréciable commodité).
Il se prépara pour cette rencontre avec autant démoi quun adolescent à peine pubère qui se rend pour la première fois avec une fille à une soirée. Il saperçut dailleurs que cétait vraiment la première fois quil donnait un tel rendez-vous et allait sy rendre. Il veilla à shabiller sobrement, à faire tenir sur sa personne les signes dune modeste décence et les promesses avenantes dun tempérament calme et réfléchi. Pendant quil attendait, largement à lavance, à lendroit quil avait lui-même déterminé, il eut par deux fois un impérieux besoin qui le contraignit à sécarter avec la peur vibrante de manquer son but. Lheure arriva et il commença, le cur battant, le ventre lourd à nouveau, à compter les minutes, à guetter tous les véhicules en tentant dy discerner celle quil attendait. Ce nest quau bout dun gros quart dheure quil vit savancer presque jusquà lui une petite 205 rouge, pleine à craquer de formes féminines criardes (dans son émotion, il narrivait même plus à distinguer les individualités), et en sortir dune façon bizarre, comme un diable sort de sa boîte, une jeune fille en jean blanc et haut noir. La voiture fit marche arrière en vrombissant et séloigna avec sa cargaison agitée et roucoulante. Cétait elle et ce nétait pas elle : il en resta cloué. Elle sapprocha et sadressa à lui, disant quelle le reconnaissait, et cest ainsi quil la reconnut à son tour, malgré la voix un peu éraillée et discorde, et surtout une allure qui lui parut moins souple, moins légère que dans son souvenir. Mais il entra alors dans lorbe magique de son parfum, dans le monde de son odeur, un bouquet impérieux démanations charnelles retenues et amplifiées par les étoffes et orchestrées par la senteur sur tout son corps largement répandue. Il entrait dans le halo de cette féminité avec le désir de nen plus sortir jamais, de se laisser bercer à linfini comme un enfant insouciant. Et il ne put retenir vraiment tout ce quelle lui dit, ce que lui-même dit, tant il était subjugué par cette aura quasi palpable. Il ne fixait pas non plus son regard sur le visage mais ses yeux étaient fascinés par les mouvements onduleux dune poitrine aérienne et mobile qui paraissait sans cesse sur le point de senvoler et ses mains ballantes et frustrées en rêvaient déjà. Cette présence patente léblouissait, larrachait à lui-même, lanéantissait. Ils échangèrent, de fait, quelques banalités, quelques points de repères assez évasifs mais avouèrent lun lautre se convenir assez pour envisager un autre rendez-vous, plus intime celui-là. Car la belle était pressée, ses amies devaient revenir la chercher
La demi-heure passa en un éclair, telle une unique seconde arrachée au cours du temps, et elle repartit comme elle était venue, laissant tout de même des coordonnées téléphoniques et la promesse dun proche revoir. Une fois que la 205 fut partie, secouée par un rire général, penaud, dérouté, vaguement inquiet, il crut longtemps avoir rêvé.
Au retour en son petit nid vide, il tenta de faire le bilan de cette entrevue et il lui revint des bribes dinformations, des impressions, des fragments dimages et comme des plans fixes. Il se rappela quelle lui avait dit travailler au téléphone en tant que standardiste et quhôtesse, que ses horaires étaient assez excentriques puisquelle exerçait ses fonctions plutôt en soirée et le week-end. Elle lui avait fait part de ses goûts culinaires et esthétiques : elle restait dans la moyenne de sa génération et il se sentait un peu supérieur en raison de sa culture et dun esprit critique quil estimait mieux informé donc plus solide. Il se rappelait des intonations qui lui avaient semblé curieuses, des gestes brusques et apparemment incontrôlés, des mouvements des membres qui avaient quelque chose de brutal, de non apprêté et qui allaient contre lidée même de coquetterie alors que les propos sefforçaient de polir une image doucereuse et sans aucune âpreté. Il la voyait encore se gratter laile droite du nez ou loreille avec une application maniaque et une détermination sans arrière-pensée. Il navait pas trop apprécié non plus la brièveté de lentretien et lattitude désinvolte, pour ne pas dire grossière, des amies qui lavaient accompagnée : de ce côté, il éprouvait un malaise comme devant une équivoque quil ne séclaircissait pas. Mais le souvenir de son enlèvement sur les vagues moelleuses dun parfum lourd comme une chair de femme, corsé comme une épice aphrodisiaque, sombre et éclatant comme son désir ne cessait dopérer son miracle et il eut, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps, une rêverie érotique dont elle fut lunique objet. Descendant en un jardin tropical, à la fois ombreux et clair, chaud et rafraîchi, il découvrait sur un sofa couvert de coussins colorés une odalisque qui était elle, nue, offerte, les deux bras repliés derrière la tête, mais, comme dans un tableau de Picasso, en une posture étrange (quil ne sexpliquait pas) puisquelle montrait à la fois sa poitrine dont les deux mamelons étaient étoilés chacun dun point lumineux irradiant qui aspirait ses seins vers le ciel et sa croupe large, arrondie, ouverte où vrillait un point noir. Cette scène lexcita tellement quil atteignit plusieurs fois la jouissance coup sur coup et il eut limpression de renaître dans une pureté et une insouciance davant la faute.
Ce rêve haut en couleurs lempêcha de retomber dans son ornière velléitaire car il voulait, pour la première fois depuis des siècles, depuis toujours peut-être, donner carrière à un élan qui le saisissait enfin aux racines et saffirmait comme instinct et plus que tel puisquapprouvé par la totalité du corps, du cur, de lesprit et
du songe. Il résolut dès le lendemain matin de tout mettre en uvre pour brusquer le prochain rendez-vous. Il composa le numéro quelle lui avait laissé, celui dun poste fixe (pas de portable ? ou précaution supplémentaire ? choix de la distance ?). Une jeune voix virile lui répondit et elle lui plut car elle avait un timbre analogue à celui de Jo : cétait son frère qui lappela et la lui passa. Elle soffusqua un peu, mais pas trop, de cette impatience. Elle invoqua ses horaires spéciaux, des obligations familiales, amicales, sportives et associatives
Bref, elle nétait pas libre avant dix jours. Ils décidèrent quils iraient au restaurant en début de soirée, car elle devait travailler à partir de 23 h 30 ! Ils convinrent déviter les amies, cette fois, ces fofolles patentées et vulgaires ! Elle conduirait elle-même sa petite voiture un peu vieillotte et sans aucun standing, mais ce serait mieux ainsi, plus simple et plus intime
Dès ce moment, lui qui navait pas grand chose dautre à faire, ne vécut plus que pour linstant de cette nouvelle rencontre. Il simagina point par point les modalités et tournures de ce moment à passer ensemble, se jurant de mieux regarder, de mieux écouter, de toucher enfin pour ne rien perdre de ces instants précieux et uniques. Il voulait découvrir et tenir son visage, ses bras, ses mains et déjà lenvelopper, la caresser, poser ses lèvres sur sa peau à lorée de sa chevelure, à côté de son oreille. Il sen construisit de nouveaux fantasmes, ayant peur duser trop vite le rêve oriental de lodalisque qui continuait à lobséder. Pendant tous les jours de cette attente, il ne perdit rien, au contraire, de sa nouvelle puissance éruptive et il se stimulait souvent, en plus des si belles images quil déroulait, en reniflant ardemment sa propre aisselle en sueur, geste coutumier sous les tropiques, y trouvant un écho troublant au parfum de sa belle.
Le jour vint. Il se prépara avec plus de minutie, de maniaquerie encore que la première fois. Sa panique était immense et, dans les moments danxiété qui précédèrent lheure fixée, il fut dix fois tenté de laisser tomber et de fuir
Mais quelque chose de puissant le gouvernait et conduisait dune main de fer et il parvint au lieu convenu à lheure exacte tout comme la belle en sa petite voiture : cela commençait au mieux, ce soir-là ! Ils avaient choisi un restaurant qui permettait de manger en plein air dans un jardin dont les verdures nocturnes tempéraient léclat des lampes et ils sétaient assis face à face dans une pénombre qui brouillait les traits, Jo ayant pris le parti de tourner le dos à la source lumineuse la plus proche. Pleinement présente, elle maintenait toutefois la distance ! Mieux habillée que la première fois, grâce à une robe ample et fermée, grâce à des manches longues, elle dérobait ses formes, son corps et sa carnation. Et, dans la réalité brute de ce tête-à-tête, plus rien ne ressemblait aux images ressassées dans ses rêves mais il en éprouva plutôt un soulagement que de la déception. Il examina son visage cette fois et, malgré la faible luminosité, il déchiffra une figure un peu ingrate car dissymétrique et trouva la coloration et limplantation de la chevelure trop artificielle ; cette blondeur affadissait un teint déjà excessivement pâle malgré le rouge et le fard. Il en fit la remarque et Jo roucoula sans gêne aucune tout en proposant des transformations prochaines. Ils atteignaient déjà une complicité qui les mettaient à laise et, lui aussi, fit quelques confidences sur sa situation intime, soulagé par sa propre franchise, consolé par laccueil sympathique que recevaient ses propos. Ils mangèrent sans vraiment sen rendre compte comme il arrive en ces cas-là. À table il lui prit la main, serrant avec un peu plus dardeur quil nen faudrait ces doigts longs et raides aux longs ongles colorés dont le bouquet refermé avait une assez large carrure : il aima cette solidité qui sabandonnait à son étreinte. Il eut, dans la suite de leurs échanges, loccasion de vérifier que la fermeté et lexactitude caractérisaient bien le tempérament de Jo. Juste avant lheure dite, celle où elle devait rejoindre son poste de travail, elle le raccompagna jusquau pied de son immeuble. Au moment de la séparation, il la pressa sur sa poitrine, éprouvant à même son thorax la grâce moelleuse de ses seins mouvants, déposant deux gros baisers sur ses joues à lorée de sa bouche ou plutôt aux confins de son rouge-à-lèvres, inhalant une longue bouffée de son odeur pour sa fin de soirée ! Il remarqua, à ce moment, que son absence de coquetterie, déjà sensible en plus dun point, prenait une tournure délibérée dont la brusquerie sans apprêt évoquait familiarité et camaraderie, un franc compagnonnage à venir
Ils se quittèrent ravis lun de lautre et décidés à se revoir assez vite.
Toute appréhension lavait quitté et il attendit le rendez-vous suivant avec le plus grand calme malgré des défoulements et des dérives nocturnes où les images reprirent leur rôle moteur. Il commença à établir des plans pour sa vie future quil voulait désormais soumettre à un but, à des règles, à une activité régulière. Il fit le bilan de ses biens, de ses liens, de ses acquis, de ses manques et entreprit des démarches pour reprendre des études à luniversité et se mettre en quête dune occupation rémunérée qui pût lui permettre détudier en même temps. Se levant le matin, il savait désormais que faire de sa journée. Il nattendit pas trop longtemps avant un nouveau contact : les tourtereaux convinrent de saccorder cette fois une soirée entière et peut-être même la nuit
La veille de cette troisième rencontre, revivant la scène préférée, élue par sa fantaisie et indéfiniment reprise, il vit et sentit lodalisque bouger : curieusement, les seins étoilés perdirent de leur éclat et de leur renflement aérien, le point noir au milieu de la croupe sapprofondit et une voix prononça lentement et distinctement par deux fois : Maintenant, elle va se retourner ! Tu vas voir !. Il se réveilla en sursaut, au bord de léruption, et crut comprendre.
Pour leur première grande soirée, ils avaient décidé de jouer la carte de la décontraction : tenue légère et sans recherche (il faisait encore si chaud en cet fin dété tropical), repas dans un camion-bar (sympathique institution locale mais sans aucune classe), escapade au bord de la mer
Ils mangèrent quasiment debout et dans la rue, perchés sur ces hauts sièges de bar qui laissent à peine les pieds toucher le sol et contre lesquels on sadosse plus quon ne sy assoit
Elle avait repris une tenue en noir et blanc, bien cintrée pour souligner ses avantages, mais en inversant les teintes : haut blanc, bas noir
Elle avait aussi changé de coloration et ses cheveux raccourcis flottaient en un mouvement ample et soyeux de tonalité châtain clair désormais. Cela lui allait bien, durcissant moins lopposition entre le teint de la peau (sobrement maquillée) et la couleur de la chevelure. Elle se tenait de façon assez désinvolte, bombait la poitrine, cambrait les reins, affichant une évidente insouciance et déployant un dynamisme jusque là contenu, riait et parlait assez haut sans excessif souci de lentourage (qui réagissait tout de même en aparté, avec parfois des sourires en coin et des rictus, de quasi signes de reconnaissance auxquels elle naccordait aucune attention apparente) : elle veillait toutefois, en public, à ce que son visage reste toujours dans une ombre à demi protectrice. Lui, devant ce phénomène qui actualisait à ses yeux et aux yeux de tous (lui semblait-il) la révélation ambiguë dune sorte de reine de la nuit, il se tenait comme en retrait : il parlait peu, écoutait et regardait, gêné par moments mais se disant intérieurement que cétait là pour lui une occasion inespérée, une façon de rentrer (ou dentrer ?) dans la vie quil neût pas même rêvée il y a un peu plus dun mois ! Il savançait en territoire étranger, dans un monde tout à fait inconnu de lui mais il le faisait sciemment et en en assumant les risques : il se sentait prêt à être le servant amoureux et zélé et, pourquoi pas, le roi (ou le roitelet) de cette reine ! Ils mangèrent des pizzas réchauffées tout en buvant de la bière au goulot même des canettes : rien de bien distingué pour un couple royal qui sen fut ensuite vers la mer dans sa petite voiture vieillotte !
Le bord de mer de cette île presque ronde, en ses endroits non bâtis (pour ne pas dire sauvages, ce quils ne sont guère), est, dans les nuits des week-end surtout, le lieu de rendez-vous attitré des couples (le plus souvent illégitimes) soucieux de sassurer un petit moment dintimité dans leur automobile ou sur un frêle gazon inégalement répandu sous les filaos. Lobservateur désintéressé qui, en ces soirées tièdes et heureuses, parcourt le front de mer samuse à trouver, disséminés et espacés dans le noir le plus profond, des véhicules tous feux éteints mais tout de même habités, parfois animés dun significatif roulis ! Cest vers un lieu de ce type que se dirigèrent nos deux tourtereaux sans quils eussent même eu le besoin dénoncer ce projet. Le trajet fut silencieux : elle conduisait avec une application de myope, il se tenait bien sage à côté ne risquant ni un souffle ni une main, dans lattente du moment décisif, gagné maintenant par une légère écume de crainte, submergé par une mixture dappréhension, de trouble et de désir. Ils sarrêtèrent comme les autres en ayant soin de respecter les distances
Deux ou trois mots pour senquérir gentiment, tendrement déjà, de limpression exacte de lautre et leurs mains se cherchèrent puis leurs bras, leurs bouches, raidement dabord, gauchement. Et ils sembrassèrent longtemps, jouant des lèvres et de la langue, quêtant, trouvant laccord, le diapason. Elle avait la tête renversée très en arrière contre le dossier de son siège et lappui-tête et il avait la sensation de peser lourdement, de lécraser, de létouffer même : par un reste instinctif de délicatesse et de sens des convenances, il le regrettait et atténuait son poids mais il le désirait en même temps pour mieux la faire sienne, lui son roi ! Elle proposa dincliner les sièges, ce qui leur permit de sallonger presque entièrement, flanc à flanc. Il saccola alors étroitement à elle, éprouvant sa chaleur, entrant à nouveau dans le monde de son odeur, sentant monter lattrait irrépressible, sappuyant sur elle pour la saisir enfin à bras le corps. Il palpait sa poitrine, voulait dégraffer le petit haut blanc mais elle se déroba, se redressa et le plaça soudain sous elle. Il se laissa aller comme cela lui était déjà arrivé autrefois, avec dautres. Elle déboutonna sa chemise, lui caressa doucement et longuement la poitrine dune main légère, embrassa, lécha sa peau, prit son téton droit entre les dents, serra, il gémit sans se débattre encore mais il glissa résolument la main sous létoffe du corsage, sentit une masse spongieuse échapper à sa prise et comme se détacher
Un sursaut de surprise le raidit et faillit larracher à sa position dabandon mais elle le retint de toute sa force, le plaquant au siège. Et sa bouche alors brilla, chaude, humide, profonde, entamant une lente, irrésistible et saliveuse descente à partir du sternum tout le long de son ventre dénudé
Il reconnut cette bouche : oui, cétait et ce nétait pas la même
Sans hésiter une seconde, il porta sa main à lentrecuisse de la belle en une prise impérieuse et brutale.
Il se rappela, en un éclair, certains contes malgaches de son enfance. Lhéroïne de ces petits récits fabuleux proclamait hautement sa peur et son dégoût envers logre ou le dragon. Elle disait à qui voulait bien lentendre quelle sévanouirait dès quelle le rencontrerait. Or elle rencontrait la bête sans dabord la connaître comme telle et quand, enfin, elle la reconnaissait, elle ne sévanouissait pas du tout, réagissant et agissant au contraire. Les Malgaches en ont tiré un proverbe : Évanouis-toi, maintenant ! pour signifier à leur interlocuteur quil na pas lattitude quil avait annoncée, quil réagit autrement (et peut-être mieux) quil ne lavait prévu. Et lui qui avait longtemps grimacé de dégoût, censuré son souvenir, il comprenait maintenant et ne sévanouirait pas ! Il saisit le monstre à la tête et ne le lâcha plus : roi de cette reine, ou reine de cette reine, ou reine de ce nouveau roi, peu lui importait désormais, il était prêt !
Serge MEITINGER
Serge Meitinger