La Chose des Ténèbres
Simon Boutreux

I : Un de moins


1.

Georges pédalait sur son nouveau vélo. Les cartes à jouer qu'il avait fixées sur les fourches de sa Schwim clapotaient joyeusement. Tout observateur de cette scène aurait pu dire que cet enfant était pour l'instant le plus heureux du monde. Le petit garçon repensait à son anniversaire. Il se souvenait de ce moment où il avait aperçu un énorme paquet près de la table de la cuisine. Son père lui avait dit : " Moi ? Je ne sais pas ce que ça peut être."
Mais Georges, lui, le savait très bien. Depuis le temps qu'il harcelait ses parents pour avoir une bicyclette rouge, celle qui était sur le catalogue de jouet. Il s'était précipité sur le paquet et l'avait déchiré sans ménagement. Comme s'il aurait pu en être autrement, une magnifique bicyclette rouge vif avec un ruban bleu sur le guidon, se trouvait dans le paquet cadeau. Trépignant d'impatience, il avait supplié ses parents : " Dis, papa, je peux aller montrer mon cadeau à mes amis ? "
Mi-amusé, mi-étonné, Andy Stain avait hoché la tête en signe de réponse. Mais il s'était penché sur son fils, et avait dit, d'un air si grave que Georges en avait presque eu peur : " Si tu veux, mon fils, mais n'oublie pas de rentrer avant la nuit, d'accord ? Tu sais que c'est à cette condition que tu peux aller te promener."
Mais Georges cria un "oui" tonitruant, et enfourchait déjà son petit vélo pourpre. Il avait été rendre visite à son meilleur ami, Tad Bowley, puis à trois ou quatre autres amis de la petite ville de Tasmond. Maintenant, il était plus de dix-huit heures, et il sentait la fatigue peser sur ses épaules, comme une lourde chape de béton. Après tout, il venait de parcourir au moins cinq kilomètres, et c'était la première fois qu'il faisait du vélo aussi longtemps. Il décida donc de s'accorder une pause bien méritée. De toute façon, la nuit ne tombait pas avant vingt et une heure trente, à cette époque de l'année. Et, en plus, il ne comptait se reposer, qu’un quart d'heure, pas plus. Décidé, il pédala en arrière, et la bicyclette freina avec un petit couinement de pneus. Il s'enfonça un peu dans un champ de hautes herbes, et coucha sa monture. Puis, plus fatigué qu'il ne l'aurait cru sur le moment, il bailla et s'allongea. Je ne dois pas dormir, se dit-il. Non, je ne dois pas, mais je vais juste fermer les yeux quelques instants, et puis me reposer une petite demi-heure. Sa dernière pensée avant de sombrer dans l'inconscience du sommeil fut : Mais pourquoi donc papa et maman ne veulent pas que je rentre quand il fait noir ? Après tout, mon nouveau vélo à une dynamo. Puis cette pensée s'envola et il s'endormit presque aussitôt. Il venait d'éteindre le compteur, comme disait son grand-père, dans le champ du vieux McFergas, à plus de deux kilomètres de chez lui. Et, plus loin sur l'unique route qui menait à l'entrée de Tasmond city, une créature étrange attendait patiemment dans une petite grotte, creusée dans l'humus de la forêt.

2.

Georges s'éveilla d'un seul coup. Il bondit sur ses jambes, comme seuls peuvent le faire les petits garçons de huit ans. Le crépuscule envahissait le ciel, pourtant bleu, quand il s'était promis de reposer ses yeux pour une demi-heure. Il frotta sa tignasse, et des petits brins d'herbes jaunes tombèrent en une fine pluie. Il n'y comprenait rien. S'il était dix-huit heures il y a une demi-heure, alors il devait être seulement dix-huit heure trente maintenant. Il regarda sa montre, et, sans qu'il ne sache vraiment pourquoi, un frisson l'envahit. Sa montre marquait vingt et une heures dix ! Il se frotta les yeux, la tête encore pleine de sommeil, et regarda à nouveau sa Swatch, sans trop y croire. Mais oui, il n'avait pas rêvé. Totalement réveillé maintenant, il souleva son vélo, et l'enfourcha aussi vite. Il lui fallait au moins trente minutes, en pédalant toujours à fond, pour rentrer chez lui. Eh bien, tant pis, papa et maman l'attendrait un peu. Pour dix minutes de nuit, ils n'allaient pas le gronder ! Et puis, pourquoi le sermonnait-il toujours sur les dangers de la nuit ? Elle n'avait jamais tué personne, et avec la lumière de son bolide, il n'y avait aucun problème. Rassuré, il commença à pédaler, sans pour autant se presser. Pourquoi se presser, quand il fait beau et chaud ? Georges savait bien que ses parents lui cachaient quelque chose. Cette histoire de monstre de la nuit, qu'ils lui racontaient, pour l'effrayer, ne pouvait être vrai. Oh, bien sûr, il y avait cru pendant longtemps, mais maintenant qu'il était une grand garçon...
Ce qu'il ne savait pas, c'est que cette histoire de créature de l'ombre était on ne peut plus véridique. Depuis des siècles, des disparitions mystérieuses s'enchaînaient, au rythme de deux ou trois par mois. Personne ne savait qui était ce meurtrier régulier comme une horloge. Mais on pensait tout de même que ce n'était pas quelqu'un, mais quelque chose. Et cette chose agissait seulement la nuit. On ne pouvait savoir à quoi elle ressemblait, car ceux qui l'avaient vu de près, n'étaient plus là pour le dire. Ils n'étaient pas morts de vieillesse, mais plutôt d'un accident malheureux. Tous les habitants de Tasmond et de la campagne alentour étaient d'accord sur une chose : Il valait mieux ne pas chercher à comprendre comment étaient mort tous ces gens. Il y avait de cela environ trente ans, de nouveaux arrivants avaient perdu leur fille. Ils avaient organisé une battue, avec des chiens, des fusils, et tout le matériel nécessaire, croyant courir après un maniaque pédophile. Les représailles de la créature de la nuit (nommée de ce surnom par le maire de l'époque) avaient été terribles. Dix personnes avaient péris par ses dents ou ses griffes, au cours des deux semaines suivant la battue. Cette vengeance avait forcé les parents en pleurs à cesser toutes recherches, et à accepter d'avoir perdu leur fille. Depuis, les semaines sanglantes étaient gravées dans l'esprit de chacun. Et peu de gens désiraient venir emménager à Tasmond. Les gens du pays, eux, ne disaient rien, lorsqu’un des leurs disparaissait. Ils se contentaient de pleurer en silence, et de considérer avec un respect craintif la bête de la nuit. Ils espéraient juste ne pas avoir à sortir pendant la nuit. Et tout redevenait alors normal. Le monstre attaquait des touristes imprudents, et parfois des habitants contraints à sortir de chez eux une fois la nuit tombée. Et tout redevenait normal.
Mais Georges ignorait cela, il le saurait quand il serait plus grand. S'il vivait assez longtemps pour devenir grand.

3.

La nuit était tombée depuis maintenant cinq minutes, et Georges traversait la forêt de Bund Hill. A quelques mètres seulement, une énorme chose scrutait l'obscurité de ses yeux malfaisants. Voyant qu'il faisait nuit, Georges s'arrêta et descendit de son vélo, pour mettre en marche sa dynamo. Il déplia sa béquille sur le bas côté, et appuya la petite roulette en caoutchouc de la dynamo sur la roue arrière de son vélo. Il allait remonter en selle, lorsqu'un grondement le fit sursauter. Il crut tout d'abord que ce n'était que l'orage. Puis le grognement reprit, bas et guttural, comme si l'animal qui le prononçait avait un voile humide devant la bouche. Le sang de Georges ne fit qu'un tour. Une petite voix dans la tête lui susurra : Tu sais ce que ton papa t'a appris ? Quand une vilaine bête veut te manger, grimpe au plus haut d'un arbre.
Il ne se fit pas prier, et courut prestement vers le premier arbre venu. Derrière, le pas pesant de la créature faisait trembler les sous-bois. Non sans mal, Georges parvint à se hisser sur la première branche d'un chêne, et commença son ascension jusqu'à la cime, s'il le pouvait. Dépité, et sûrement envahit d'une rage furieuse, le monstre grogna plus fort que jamais. Le petit garçon sentit son haleine fétide. Une odeur de pourriture et de mort. Georges regarda en bas de l'arbre, il ne distingua qu'une forme, vague et noire. Les crocs de la chose des ténèbres, gros et affûtés comme des couteaux de bouchers brillaient à la pâle lumière de la lune. Le garçon sentit une onde chaude se répandre sur son pantalon. Il ne se dit même pas, avec la vanité des enfants de huit ans, qu'il venait de faire pipi dans sa culotte. Il ne cherchait même pas à se dire que tout cela ne pouvait exister, il le voyait, donc il le croyait. Il ne semblait pas que l'horrible chose voulait abandonner son repas. Elle grognait et reniflait le tronc de l'arbre, et un filet de salive verdâtre coulait sur son menton (si cette chose avait des organes aussi définit qu'un menton, ou même une bouche). Quant à Georges, il se croyait en sécurité. Terrorisé, oui, mais néanmoins en sécurité pour le moment. Il pensait que le monstre allait certainement le laisser, pour retourner errer dans l'obscurité bienfaisante. Mais les monstres affamés ne se lassent jamais. Et pendant plus d'une heure, Georges attendit que son bourreau parte et le laisse à sa terreur. Mais il n'y avait rien à faire. Et il serait bientôt vingt-trois heures. Georges n'avait pas l'habitude de veiller si tard. Et de temps en temps, il redressait la tête d'un seul coup, comme réveillé d'un profond sommeil. Il décida d'essayer de dormir, calé contre le tronc et deux branches de l'arbre. Il avait toujours aussi peur, mais la fatigue fut à nouveau la plus forte. Il ne se doutait pas le moins du monde, que ses parents le pleuraient déjà, car personne ne peut survivre aussi longtemps face au monstre. Il pensait que ceux-ci seraient heureux de le revoir, et que, même si son papa le grondait durement, il n'en serait pas moins aussi content que sa mère. Puis le fiston s'endormit sans lutter. Il resta ainsi pendant des heures, et lorsque les aurores matinales apparurent, le chant des oiseaux le réveilla. Il croyait avoir gagné. Mais les sous-bois sont toujours plus obscurs que n'importe quel autre endroit. Et le monstre n'avait donc aucune envie de partir. Il savait cependant que dans quelques minutes, le jour le chasserait, il entreprit donc de mâcher le perchoir de son repas ambulant qui lui avait causé tant de mal jusque là. Celui-ci, surpris, en vînt même jusqu'à se demander comment un tas de chair si énorme et agressif pouvait raisonner de la sorte. Mais " monstre affamé en vient à réfléchir ", pourrait-on dire. Georges se sentait menacé, et il avait toutes les raisons de l'être. Il ne faudrait pas longtemps à cette machine à tuer pour abattre l'arbre. Maître Georges, perché sur son arbre pesait le pour et le contre. S'il attendait, il se ferait manger à coup sûr. S'il tentait de sauter de sa branche, il pourrait peut-être atteindre son vélo et fuir ce cauchemar si réel. Mais s'il sautait, il risquait de se casser une jambe, et le monstre n'aurait plus qu'à s'attabler. De toute façon, il n'y avait pas d'autres solutions. Il ne pouvait même pas espérer se défendre : Le monstre faisait bien deux mètres de plus que lui, et les seules armes qu'il avait étaient un critérium et un vieux chewing-gum collant à la fraise. Il s'apprêta donc à sauter le plus loin possible de sa douce retraite. Parfois, on ne peut discerner inconscience et courage. Georges s'élança. Pendant quelques instants, il sembla flotter en l'air, libre. Puis, il atterrit lourdement sur ses pieds, à quelques mètres de l'arbre et du monstre. Il sentit quelque chose se rompre dans sa jambe. Il se releva pourtant encore étourdi, et couru tant bien que mal vers le vélo. Le monstre, quant à lui avait flairé la supercherie, mais n'était pas sûr que sa proie aurait le courage d'essayer de s'enfuir. Il fut alors un peu surpris de devoir courir encore après son déjeuner. Cela faisait longtemps que quelqu'un lui avait donné autant de mal. Et il respectait l'enfant pour ça, mais il finirait quand même dans son estomac, il n'y avait pas de raison. Georges courait aussi vite que sa jambe cassée le lui permettait. C'est à dire qu'il allait clopin-clopant, un peu comme dans le style du bossu de notre-dame. Enfin, après quelques secondes de poursuite ( qui lui avait paru des heures ) il vit son beau vélo neuf. Ah, ce vélo, tant aimé, tant désiré, et tout ce qu'il avait donné en échange des bons soins de Georges n'était que malheurs et douleurs. Mais Georges ne lui en voudrait pas s'il lui permettait de s'échapper de ce maudit endroit. Il sauta donc sur sa selle et commença à pédaler. Rien ne se passait. Georges, des larmes coulant sur ses joues, pédalait de plus belle, mais le vélo ne décollait pas. Puis, soudain, il se rappela. La béquille, il avait oublié de relever la béquille, et elle s'était enfoncée dans le sol de la forêt. Il tenta de la relever du bout du pied, tout en restant assit sur sa bicyclette. C'était peine perdue. Tout en écoutant ce que faisait le monstre, il mit pied à terre. Plus aucun bruit ne trahissait l'existence du monstre. Il avait gagné ! Georges, fier de lui, releva sa béquille et pédala en direction de la route proche. Mais, juste avant de déboucher sur celle-ci, il pédala de nouveau dans le vide. Il n'eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Le monstre l'avait silencieusement contourné, pour mieux le surprendre, et c'est lui qui avait gagné, comme toujours. En une dizaine de bouchées, le monstre mangea son repas, répandant du sang et des boyaux sur la chaussée goudronnée. Puis, il cracha des lambeaux de vêtements. Il ne les supportaient pas, ces étoffes. Elles lui irritaient la gorge, et l'empêchaient de digérer. Voyant le jour déjà très proche, il repartit rapidement en direction de sa tanière, en se disant que son repas avait été fort bon, bien qu'un peu maigre. Mais, après tout, il tablait sur la qualité, et pas sur la quantité.


II : Alerte

1.

Il était maintenant six heures du matin, et le monstre jeta la bicyclette sur la route, comme s'il s'agissait d'un bout de bois. Jamais on ne c'était permis de lui résister si longtemps. Le soleil plus que naissant le contraint à retourner dans sa tanière sombre et malodorante. C'est ce moment là que choisit Jo Dodds pour déboucher sur la route de Bund Hill. Shérif depuis peu, il venait de rendre visite à sa petite amie, qui habitait à Tasmond. Lui-même était shérif dans une ville voisine, il ignorait donc les coutumes du pays. Et sa future femme ne lui avait rien dit à propos du monstre. Il roulait tranquillement, pensant à la folle nuit qu'il avait passé avec Donna Lore, quand il aperçut une forme sur la route. Il freina brusquement, et s'il avait roulé ne serais-ce que vingt kilomètres heures plus vite, il aurait dû conduire sa voiture au carrossier. Tremblant d'avoir échappé de peu à une séance chez le garagiste du coin, mais aussi parce qu'il se demandait ce qu'étais cette forme allongée sur la route. Mon dieu, faites que ce ne soit pas un corps. Un chevreuil, à la limite, mais pas un homme.
Il se força à calmer ses pensées intérieures qui le tiraillaient. Puis, il perçut un mouvement furtif, dans la profondeur de la forêt. Il tourna la tête, et entendit presque le bruit que faisait les tendons de son cou. Au loin, dans la profondeur du bois, une forme trottait. On aurait dit un bout de nuit qui fuyait le soleil. Pendant un instant, il crut que le chose se retournait et le regardait. Il vit deux yeux rouges comme des braises le regarder, et il sentit confusément qu'on le sondait. Et que chacune de ses pensées étaient maintenant connues de la chose obscure. Jo se frotta les yeux, soupira et dit en murmurant, comme s'il avait peur de réveiller quelqu'un :
- Il est temps que je prenne une bonne douche chaude, avant de me coucher.
Mais tout au fond de lui, il ne croyait pas qu'il avait rêvé. Et sa maladroite tentative de se réconforter, comme un gosse qui se dit dans le noir que les fantômes n'existent pas, ne l'avait que conforté dans l'idée qu'il avait bien vu cette créature. Il hésita à accélérer brusquement pour fuir de cet endroit, mais il ne s'écouta pas, et ouvrit la portière de sa voiture. Tout en marchant sur des jambes de cotons, il vit que la forme sur le sol n'était rien qu'un vélo. Un de ces vélos de gosse, avec le cadre arrondit, et le rétropédalage, en guise de frein. Il y avait même des cartes à jouer fixé sur les fourches. Tu vois mon vieux, c'était pas la peine de baliser comme ça. C’est rien qu'un vélo, et on n'a encore pas vu un vélo s'attaquer à un homme. Si jamais il fait mine de mordre, tu le flingues, Ok ?
Le shérif se sentit ridicule d'avoir eu peur à cause d’une malheureuse bicyclette rouge. Il se baissa, et remit le vélo sur ses roues. Il était couvert d'éraflures sur un côté, comme si un géant l'avait lancé depuis la forêt. C'est peut-être ce géant que j'ai vu tout à l'heure. C'est lui qui a tué le gosse qui pédalait sur ce vélo, et puis il est retourné se cacher, en attendant de nouvelles victimes. ARRÊTE !!

2.

Ce n'était pas le moment de délirer, il y avait bien trente kilomètres d'ici à son lit, et plus tôt il se coucherait, mieux cela vaudrait. Il fit rouler la bicyclette jusqu'au bord de la route, sans se poser de questions, et l'abandonna là. Il allait remonter dans sa voiture, lorsqu'il sentit que ses mains étaient poisseuses. Il regarda ses paumes, et constata qu'elle était rouge, comme pleine de peinture. Puis il sentit ses mains, et l'odeur cuivrée et douceâtre que la peinture diffusait, lui fit dire une chose qu'il aurait bien voulut ne jamais dire.
- Du sang ! C'est du sang ! Il faut toujours que ça tombe sur moi !
Sans prendre la peine de s'essuyer les mains, il revînt à contrecœur vers la bordure de la forêt, où se trouvait le vélo. Avant qu'il n'est pu le reprendre, pour l'examiner, une autre chose attira son attention. A quelques mètres du dernier arbre avant la route, un objet jaune, un chiffon sans doute, paraissait avoir été jeté négligemment. Jo S'avança prudemment, comme s'il se trouvait en pleine jungle vietnamienne, truffée de pièges. C'était un morceau de vêtement. Il y avait également un morceau de ce qui avait du être un blue-jean. Et un peu plus loin, le sol couvert de feuilles du dernier automne était rouge de sang. Des morceaux de ce qui semblait être des intestins, ou des organes du moins, mouchetaient le pied d'un arbre. Jo savait très bien que c'était vraiment ce qu'il pensait. Il avait vu bien trop d'accidents de la routes, et quelques meurtres, pour le savoir. Mais cela lui faisait toujours le même effet. Il se pencha et rendit son dîner de la veille. Tout en reconsidérant sa macabre découverte, il en vînt à souhaiter que ce n'était qu'un tueur fou qui avait fait ça. Et pas la chose qu'il avait entr'aperçut au fond de la forêt de Bund Hill. Mais où est donc ce satané corps, se dit-il. Pour l'instant, ce n'étais pas sa priorité première. Il retourna donc à sa voiture. Bien que ce n'était pas sa voiture de service, ce qui ne lui permit pas d'avertir le Q.G des flics de son bureau, il conservait tout de même des choses qui s'avéraient utile. Il sortit un ruban jaune, qui disait "Police. Lieu du crime, ne pas toucher", et plusieurs petits sacs plastiques, ainsi qu'une paire de gants en latex. Il commença par entourer le lieu du massacre (dans ce cas-là, on ne pouvait pas parler de crime) avec son ruban jaune. Bien souvent, celui-ci ne servait qu'à attirer les curieux, mais c'était la procédure, et on ne discute pas la procédure. Puis, sentant son cœur se soulever, il enfila ses gants, et ramassa quelques bouts d'étoffes, des feuilles tachées de sangs, et même quelques bouts de viscères. Les gars du labo auront du boulot, pensa t’il. Il rangea tout son matériel dans le coffre, et fit route jusqu'au bureau de police de Tasmond city.

3.

Jo se gara entre deux voitures de patrouilles, en face du tout petit poste de police de Jasmine Street. Les rares badauds matinaux qui se trouvaient là, contemplèrent Jo Dodds, avec un intérêt de bête curieuse. Ignorant leurs airs bovins, propres au plouc de la campagne, comme on les appelaient chez lui, à God gold, Dodds poussa la petite porte, sur laquelle était marqué en lettres noires : " Bureau de police". Un jeune homme, manifestement surprit de recevoir une visite à cette heure là, enleva les pieds de son bureau, et les reposa par terre. Jo l'avait fait bien des fois, avant d'avoir son propre bureau, fermé, là où personne ne pouvait lui reprocher quoi que ce soit. Il sourit d'un sourire forcé (après ce qu'il avait vu, il n'avait pas envie de sourire spontanément). Le jeune policier se présenta et lança la phrase qu'il devait réserver aux visiteurs anonymes :
- B'jour, fit-il de son accent traînant. Je suis policier en chef de ce patelin, à défaut d'être shérif. Mon nom est Larry McGort. Que puis-je faire pour vous monsieur ?
Jo, légèrement agacé par la lenteur verbale (et sans doute morale) de Larry, répondit sèchement :
- Moi, je suis shérif de God gold, et je viens vous signaler un meurtre qui as été commis près de la route qui traverse la forêt de Bund Hill.
McGort déglutit bruyamment, et pensa en lui-même : Et merde ! Fallait que cet étranger tombe le premier sur une victime de notre créature de la nuit.
Puis, à voix haute, il inventa solennellement une histoire à dormir debout, celle qu'il réservait aux emmerdeurs :
- Ah, oui, je vois. Vous avez du tomber sur le lieu de nos exercices. Nous simulons un meurtre, pour former des jeunes qui veulent faire notre dur métier. Le but du jeu est de leur montrer que ce n'est pas toujours drôle d'être flic.
Pourvu que le monstre n'ai pas laissé de corps. sinon, je suis bon pour inventer une histoire encore plus tordue, se dit le pauvre McGort
Jo hocha la tête discrètement, et perplexe, répondit :
- Je suis désolé de vous avoir déranger, alors. Mais la prochaine fois, ne laissez pas traîner le vélo au milieu de la route.
Le jeune flic sursauta, presque imperceptiblement, mais Jo, lui, le vit.
- Ce n'est rien, shérif, excusez du dérangement, conclut Larry.
- Non, non, c'est moi qui m'excuse, au revoir collègue.
Larry jubilait intérieurement. Il a gobé mon histoire, ce couillon a tout avalé !
Mais il répondit seulement, en traînant son accent massacreur sur chaque syllabe :
- C'est c'là, au revoir shérif.
Jo sortit furieux, sans ajouter aucun mot. Une fois dehors, il n'avait plus du tout envie de douche, ou de dormir. Il monta dans sa voiture, et fit route vers son bureau de God gold. Pendant ce temps, ses pensées tournaient et retournaient dans sa tête. Il ne croit tout de même pas que je l'ai cru un seul instant, ce sale petit flic de campagne, avec sa manière condescendante de me traiter, et son accent à en chialer. Mais, bon dieu, pourquoi aurait-il menti ? De toutes façons, je vais faire analyser mes échantillons au labo, et je dépêcherai une équipe d'hommes sur le lieu du crime. Et tant que j'y suis, j'organiserai une battue pour retrouver le meurtrier, et un bout de la victime, aussi.
Rageur, le shérif passa la cinquième vitesse, et appuya sur l'accélérateur. Dix minutes plus tard, et sa haine intacte envers les mensonges du flic-plouc de Tasmond, il freina avec un petit couinement de pneus. Il se trouvait devant le bâtiment de la mairie réservé au commissariat.

III : La grande machine policière en marche

1.

Il entra en trombe dans le huit pièces spacieux dont il était le seul maître après dieu, et le maire de la ville. Les hommes occupés à travailler là, lui lancèrent des " bonjour chef " sans arrière pensée. Jo Dodds était respecté et aimé par tous ses employés et son entourage. Il était, paraît-il, très agréable à vivre, et sa future femme avait de la chance qu'il ne soit pas coureur de jupons. Toujours est-il que ce matin, le shérif Dodds n'était pas d'humeur joyeuse. Il lança un signe de main rapide et furtif à toute sa troupe, et alla directement s'enfermer dans son bureau. Non, ce matin Jo Dodds n'était pas facile à vivre. Les policiers et secrétaires, surpris, ne blâmèrent pas leur chef si jovial d'habitude, et retournèrent à leur tâches. Jo était vraiment toujours aussi furieux. Il descendit au sous-sol, où un labo tout neuf était installé. Jo confia les clefs de son coffre de voiture à un nouveau policier, lui disant bien de ne prendre que les petits sacs avec des trucs rouges dedans. Le pauvre Ted Hewish vit bien qu'on le prenait pour un attardé mental, et tout ça parce qu'il était policier depuis deux mois. Il espérait tout de même, que dans trois ou quatre mois, on cesserait de le traiter ainsi. Avec un peu de chance, un autre flic arriverait. Jo donna quelques instructions aux rats de laboratoires (comme il aimait les appeler pour les taquiner gentiment) et remonta pour aller de nouveau réfléchir dans son bureau. Si les analyses des échantillons révélaient ce qu'il en attendait, le bouseux de Tasmond en prendrait pour son grade. Il pourrait même bien finir en taule très vite. Mais une question revenait sans cesse, et elle tracassait énormément Jo. Quel intérêt a t'il à dissimuler un tel crime ?
A part s'il était complice, bien sûr. Mais cette réponse ne satisfaisait pas le shérif. Et aucune autre d'ailleurs. Pourtant, Jo avait appris à l'école de police que tout fait reposait sur des bases solides et bien définis. Il suffisait de remonter logiquement vers la source, pour trouver l'auteur. Mais Dodds n'était pas un flic qui se basait tout le temps sur la logique. Il est vrai que pour les psychopathes et les meurtriers maniaques, la logique était de mise. Car un malade, aussi tordu soit-il, obéit toujours à certaines lois logiques. Mais une chose inhumaine et inconnue obéissait-elle aussi à la sacro-sainte logique, où à son estomac gargouillant ? Jo n'en était pas sûr, mais s'il n'avait pas rêvé ce matin, il penchait pour la deuxième solution. Mais si cette chose existait, pourquoi avait-elle fuit au lieu de le dévorer ? Même si la bête ne jurait que par son estomac, elle ne devait pas rechigner à un petit extra, livré à domicile. Quelque chose d’autre que l'odeur de flic l'avait chassé, et ça, Jo en était sûr et certain. Bien que miné par les soucis que lui causaient ses questions, il posa les pieds sur son bureau et s'endormit juste après avoir posé sa tête sur son fauteuil rembourré.

2.

Il fut réveillé en sursaut par Ted. Celui-ci, tout penaud, dit d'une voix si basse qu'elle en était à peine audible :
- Excusez-moi de vous déranger shérif (il ne se sentait pas encore assez de la maison pour l'appeler chef, comme les autres) mais les gars du labo veulent vous voir d'urgence.
Jo secoua la tête pour se réveiller. Au fond de lui, il espérait que les analyses avaient révélé que le sang qu'il avait trouvé provenait d'une victime en chair et en os. Il souhaitait aussi autre chose, étroitement liée au résultat des analyses : Coffrer ce McGort, roi des menteurs et prince des ploucs. Jo Dodds, se retenant de se lever et de courir vers le labo, répondit :
- Ce n'est rien petit, je me reposais juste un instant. Je vais voir les rats de labos de suite.
Ce surnom aussi, Ted avait du mal à l'ignorer. Le shérif n'avait que dix ans de plus que lui. Et même si le fait d'être shérif si jeune le vieillissait, ce n'était pas une raison pour abaisser les autres. Il lui parlait vraiment comme à un gosse de dix ans, et le pire était qu'il n'était pas le seul. Touche pas aux allumettes ! Attention, ne joue pas avec le couteau, c'est dangereux !
Il commençait à en avoir plus que marre. Il se dit que si les flics n'avait pas été les seuls à prendre les Bac + 0, il ne serait sûrement pas chez eux. Jo était déjà parti. Ted ferma la porte du bureau de son supérieur et retourna à ses occupations de petit nouveau.
Pendant ce temps, Dodds parlait vivement avec les rongeurs du sous-sol. Il n'aurait pas espéré mieux. Tout ce qu'il voulait entendre, le rat en chef, Bill Whist le lui avait dit. Dodds remercia ses collègues, et repartit réfléchir dans son repaire. Les échantillons provenant de Bund Hill étaient on ne peut plus explicites. Le sang n'était certainement pas d'origine animale. Tous les vêtements, les feuilles en étaient tachées, et ils étaient la preuve que celui qui était mort était du groupe sanguin B+. Les restes de vêtements étaient ceux d'un enfant d'une dizaine d'années, et les boyaux et intestins devaient lui appartenir, car eux aussi étaient d'origine humaine. Ils y avaient aussi une trace de sécrétion animale sur la plupart des échantillons, provenant, sans doute d'un ours ou d'un loup. Jo avait prit sa décision depuis longtemps, et comme s'il avait attendu ça depuis sa plus tendre enfance, il ressortit de son bureau et parla sagement à ses hommes.
- Ecoutez les gars, nous sommes sur une nouvelle affaire assez grave. J'ai découvert par hasard un crime du côté de Tasmond, près de la route de Bund Hill. La police du coin semble de mèche avec le tueur. C'est pour cela que je souhaite prendre avec moi une dizaine de volontaires, pour effectuer à un ratissage du coin. Histoire de trouver de nouveaux indices, ou même le tueur, s'il est assez fou pour être resté au même endroit.
Les policiers écoutaient leur chef avec une attention toute scolaire. Certains levèrent timidement la main. D'un geste, Le shérif leur accorda la parole. Le plus gradé des hommes qui demandait la parole parla au nom de tous :
- Shérif, je suis volontaire, et je pense que ceux qui lèvent également la main le sont aussi.
Ceux-ci acquiescèrent. Jo Dodds, manifestement heureux de ne pas avoir à désigner des "volontaires" d'offices, dit à son tour :
- Bien, nous partirons dans trois voitures, soyez près pour quinze heures de l'après-midi. Il me faut ce temps pour régler quelques détails.
Jo ne dit pas qu'il n'avait pas dormi de la nuit, ni mangé depuis vingt heures, le soir précédent, et que ceci constituait des détails, pour lui. Il salua ses hommes, et poussa la porte du commissariat. Un soleil matinal, qui promettait d'être brûlant cet après-midi, lui caressa le visage. Il était vanné. D'une main incertaine, il ouvrit sa voiture, et glissa la clef de contact sous le volant. Le moteur ronronna presque aussitôt. Il n'avait que quelques kilomètres à faire, mais ceux-ci lui paraissaient quasiment infranchissables, surtout en voiture. L'énergie de réserve qui lui restait était épuisée, et la fatigue l'envahissait de plus en plus. Il arriva cependant à se garer en face de chez lui, sain et sauf. Tout en poussant un long soupir de soulagement, il s'extirpa de sa voiture. Il traîna les pieds (plus qu'il ne marcha) jusqu'à la porte d'entrée de sa maison. Il la referma derrière lui, et se rendit directement dans sa chambre. Il lui restait juste la force de régler son réveil. Il ne valait mieux pas qu'il se pointe en retard pour conduire les recherches. Puis il s'étendit sur son lit, tout habillé. Il regarda le plafond et s'endormit tellement vite, qu'il ne s'en rendit même pas compte. Le soleil qui éclairait son visage ne le dérangea même pas.

3.

Son réveil sonna une bonne douzaine de fois avant de le réveiller. Nageant en plein brouillard, il arriva à l'éteindre, et tata de la main l'oreiller voisin. Il cherchait par ce geste familier, le visage endormit de Donna Lore, sa petite amie. Puis tout lui revint, en un tourbillon de pensées insupportables. La découverte du meurtre, le flic de mèche, les résultats du labo, et enfin, les recherches dans la forêt de Bund Hill, prévues pour cet après-midi. Il regarda son réveil, et constata que dans son extrême épuisement, il l'avait bien réglé : Il était treize heures trente. Plus par obligation que par envie, il se leva, et se dirigea vers la cuisine, pour manger un morceau. Il fouilla le frigo et le congélateur, et dénicha un parfait repas d'homme vivant seul dans sa maison : une ou deux bières bien fraîches, des crêpes fourrées surgelées, à faire réchauffer, et un yaourt nature pour dessert. Pendant que ses crêpes réchauffaient doucement dans son four, il mit des couverts et son assiette sur la petite table basse qui faisait face à la télé. Il ouvrit une bière et mit les informations. Toujours les mêmes nouvelles. Des mauvaises pour commencer, comme toujours : Conflits entre les Israéliens et les Palestiniens, un meurtrier retrouvé, des jeunes filles violées qui témoignent en direct, et toutes sortes de choses qui sont censés coller les spectateurs à leur petit écran. Et tout ça pour leur faire penser : "Mais, finalement, je ne suis pas si malheureux en ce bas monde, il y'a pire que moi." Et la misère publique d'une minorité remonte ainsi le moral de la majorité des américains restants. Le four se mit à sonner. Ces crêpes totalement chimiques, mais néanmoins délicieuses, cuisait en cinq minutes. Jo se leva, et marcha d'un pas toujours traînant vers sa cuisine, sa canette de bière dans une main, son assiette vide de l'autre. Il avait beau se dire que dans dix ans, il aurait déjà du bide et de belles poignés d'amour, à force de manger et de boire comme cela. Mais sa vie de flic était si mouvementée, qu'il ne voyait pas comment manger autre chose que des surgelés. S'il avait était flic de campagne, comme ce pourri de Tasmond, tout aurait été pour le mieux. Il risquait au pire, un ennui monstre, et un claquage de la langue, à expliquer aux gens du coin qu'il servait seulement à faire respecter l'ordre, et pas à soigner les vaches, ou à faire descendre des chatons aventureux des arbres. Il s'installa devant sa télévision, et dégusta son repas, en faisant à l'avance son programme de l'après-midi : Tout d'abord, il irait sonner les cloches à ce flic, pendant que ses hommes l'attendraient et prépareraient les plans de recherches à Bund Hill. Il se voyait déjà rentrer, couvert de gloire, et avec une belle promotion à la clef, comme une prime retraite, ou devenir shérif d'une plus grande ville que God gold. Mais un côté de son esprit lui disait : Tu n'as quand même pas oublié cette chose que tu as vu là-bas ? Et si tu revenais avec la moitié de tes gars en moins, tu aurais un avancement et une mutation vers un poste plus important ?
Cependant, cette partie là se taisait vite, pour laisser place à celle du boute-en-train plein d'espérance en l'avenir. Jo rota bruyamment, et mit la main devant sa bouche, d'un air coupable. Même s'il n'y avait personne, il valait mieux faire semblant que ça lui ait échappé. Il regarda sa montre, et voyant qu'il était quatorze heures passées. Il resta pendant une dizaine de minutes à réfléchir, tout en regardant le reste des informations. Puis il se leva, de bon cœur, car il avait un cul à botter cet après-midi. Et un cul-terreux, en plus. Un de ceux qui vous disait bonjour poliment tout d'abord, et qui, une fois le dos tourné, vous traitait de "stressé de la ville", "maniaque de la foule". De toute façon, c'était du donnant donnant, les citadins les traitaient de "culs-terreux", de "bouseux", de "ploucs", et eux leurs rendaient la monnaie de leurs pièces. Le shérif s'étira, défroissa sommairement sa chemise de la main, et entreprit de faire la vaisselle. Il revêtit un de ces tabliers ridicules qui disent "appelez-moi chef !" et que les voisins trouvent bon d'offrir pour tisser des rapports entre gens du quartier. Il passa juste son peu de vaisselle sous l'eau, avec une rasade de liquide savonneux, et rinça le tout, avant de mettre les couverts propres sur un égouttoir. Il enleva son tablier, car il ne préférait pas l'amener au travail. Ses employés et la plupart des habitants l'appelaient déjà chef sans qu'il ait à le leur demander. Il avait beau leur dire," je suis shérif seulement, pas chef ", mais rien à faire. Il prit son trousseau de clef, ferma sa porte d'un tour, puis se dirigea vers son garage. Il sortit sa voiture personnelle et appuya sur le bouton de ce qu'il appelait "son matériel de James Bond sénile" et la porte du garage coulissa, comme par magie. Puis il mit le cap vers le poste de police où ses fidèles employés zélés l'attendaient avec impatience (du moins, l'espérait t'il ).

IV : Recherches

1.

Il arriva au poste avec dix minutes d'avance. Le sergent Varois et le sergent Word l'attendaient devant les portes, avec chacun à leur côté, un groupe de trois hommes derrière eux. Tim varois prit la parole :
- Chef Dodds, nous sommes prêts à partir, votre groupe d'homme est dans le commissariat.
Le shérif Dodds parut tout à fait heureux de voir que ses hommes se débrouillaient si bien en son absence. Il leur sourit, et leur donna les dernières instructions avant le départ :
- Merci les gars, vous avez presque tout arrangé. Soyez prêt à embarquer. Sergents Varois et Word, allez chercher les voitures, je m'occuperais de la mienne.
Ils répondirent d'un petit signe de tête et partirent en marchant vers le garage. Jo rentra dans le Q.G des flics de God gold et alla directement voir le sergent Aturt. C'est lui qui tenait la boîte en l'absence des autres sergents. Car les deux autres sergents (Romless et Espar) étaient sortis : Ils étaient sur un gros coup, prêt à intercepter un énorme trafic de drogue dure. Le sergent restant, Tom Aturt, écoutait Jo avec une sorte de respect quasi divin envers son gentil supérieur qui allait le laisser gérer le commissariat comme un grand garçon. Quand le shérif eût finit de donner ses instructions, il alla vers son groupe d'homme destiné aux recherches, et leur dit :
- Bon, les gars, suivez-moi, direction la forêt de Bund Hill. Vous avez des questions ?
Aucun ne leva la main ou ne haussa la voix. Jo partit alors chercher la voiture, et lorsqu'il se gara devant le commissariat, son groupe de trois hommes montèrent dans la voiture. Les deux sergents qui se trouvaient dans leurs voitures, devant lui, lui firent signe de les doubler et de prendre la tête du joyeux cortège. Dodds s'exécuta et prit la route de Tasmond. Les paysages plats et champêtres de la campagne succédèrent aux immeubles et quartiers pauvres. Puis l'odeur des fleurs sauvages leur dirent qu'ils approchaient de leur lieu de destination, appelé également le trou du cul du monde. Jo décrocha la radio et donna quelques rapides instructions :
- Bon, nous arrivons, je dépose mon équipe avec vous, là où j'ai trouvé le sang et le vélo, et je file vers le bureau de police de Tasmond city. Commencez à vous organiser sans moi, mais attendez tout de même avant de commencer les recherches.
Il reçut deux appels identiques qui disait simplement :
- Bien reçut chef, allez secouer les puces à cet apprenti !
Chef Dodds ne répondit pas, et ralentit pour déposer ses hommes. Il se souvenait à peu près de l'endroit où il avait trouvé ses preuves, mais avec le sang, ça ne devait pas être trop dur de trouver. Il s'arrêta à l'endroit qu'il croyait être le bon, et sans jeter un coup d'œil à l'emplacement qu'il avait quadrillé, il laissa descendre ses hommes. Ceux-ci le quittèrent en lançant des " à tout à l'heure chef " en pagaille et se dirigèrent vers leurs collègues des voitures voisines. Jo repartit aussitôt et fit route vers Tasmond centre. Il espérait bien secouer les puces de cet apprenti, comme l'avait si bien dit les sergents. Il appuya un peu plus sur l'accélérateur, histoire d'avoir un peu plus de temps pour saquer le pseudo flic campagnard. Il lui ferait un interrogatoire musclé, et transmettrait un rapport salé à ses supérieurs. Espérant bien qu'il serait dégradé et muté vers un poste sans responsabilités, relégués au rang d'un " Ted Hewish". Il vit enfin la pancarte qui indiquait qu'une ville nommée Tasmond se trouvait dans le coin. Il ralentit, roulant à la vitesse limitée avec un parfait sentiment d'être un bon fli-flic à sa mémère. Il aperçut enfin le minable poste de police. Il se gara le plus vit qu'il pouvait le faire, et descendit de sa voiture, sans même en refermer la porte derrière-lui. Il s'apprêtait à tourner la poignée, lorsqu'un écriteau jaune le paralysa. Jo ne pouvait en croire ses yeux. N'importe quoi pouvait arriver dans le coin, et cet imbécile de McGort mettait un petit carton coloré qui disait simplement : " Je suis chez le vieux Verm, allez chez lui si votre visite est urgente." Comme si Dodds savait où habitait ce vieux plouc ! Rageur, il frappa la porte du poing, et se résigna à remonter dans sa voiture. Il passerait voir ce couillon après les recherches, et l'intéressé devait s'attendre à des remontrances frisantes l'hystérie. Oh, ça non, il n'avait pas échappé au courroux de Jo Dodds. Au contraire, il allait payer pour son absence. Jo Repartit vers Bund Hill, et ne se soucia guère de la limite de vitesse. Il était seize heures lorsqu'il freina brusquement pour se ranger sur le bas côté moussu de la vieille forêt de Bund Hill.

2.

Les deux autres voitures de police provenant de God gold étaient toujours garées au même endroit. Jo ne vit tout d'abord rien. Puis ses hommes arrivèrent à sa rencontre, comme il descendait de sa voiture. Ils avaient l'air tellement grave, que Jo en vînt presque à penser qu'il était arrivé un malheur. Il allait leur demander le pourquoi de cette tête d'enterrement, lorsque le sergent Word le devança :
- Ecoutez, shérif, nous n'avons rien trouvé de suspect. Pas de trace de sang séché, de vêtements, ou même de viscères. Il n'y a même pas de barrière plastique jaune de la police, et pourtant vous nous avez dit l'avoir mit. C'est vraiment étrange, et si on ne vous connaissait pas, on pourrait croire que vous êtes un doux dingue.
Le shérif Dodds, presque mit K.O par les nouvelles inattendues du sergent, ne put que secouer la tête doucement, comme un vieillard amnésique qui se demande quel est son nom. Il scruta les visages des policiers. Manifestement, et contrairement à ce qu'avait dit Word, Ils le prenaient pour un fou. Leurs visages seuls contredisaient les paroles du sergent. Jo était en proie à de terribles questions qui le rongeaient de l'intérieur. Il ne prit pas la peine de répondre à ses collègues, et succomba à son débat interne. Ce n'est pas possible. Comment cela se fait-il ? Je n'ai pas rêvé tout de même ! J'ai vu et balisé cette zone moi-même !
Puis l'image de cette chose plongeant son regard dans le sien, du fond des sous-bois, lui revînt encore. Mais en plus fort, cette fois-ci. Si j'ai rêvé cette créature fantasque, il se peut que j'ai aussi imaginé m'être arrêté, puis avoir découvert ce meurtre et avoir mit des balises.
Tiens, si ça se trouve, je me suis arrêter pour me soulager la vessie, et la fatigue de la nuit à fait le reste. Tout le monde sait bien que la fin de la nuit, et surtout en forêt est propice à l'imagination. Et à imaginer des mauvaises choses. J'ai somnolé debout quelques instants, et j'ai gobé ça comme si c'était réel. Et j'ai passé un savon à ce pauvre flic du centre ville, qui n'avait rien fait du tout, et qui avait raison à propos de cet exercice de...
Cette dernière réflexion lui fit l'effet d'une claque. Il se rendit compte tout à coup qu'il n'avait peut-être pas rêvé. Pourquoi ce flic aurait-il été inventé des histoires pareilles, si je n'avais rien vu ? Pourquoi aurait-il blanchit légèrement en m'entendant raconter ce que j'avais vu ici ?
Il n'y avait qu'une raison, et Jo le savait. Il n'avait pas imaginé de toutes pièces ce meurtre sanglant. Il avait bien eu lieu. Et ce flic de dernière catégorie avait voulu le cacher. Il ne savait pas encore pourquoi, mais ça viendrait en temps voulut. Dès que Jo était parti, McGort, le roi des flics imbéciles, était parti nettoyer les preuves et enlever le balisage du shérif. Cela revenait toujours à la même question : Mais pourquoi donc ?
Jo Dodds sentait bien que son raisonnement était un peu tordu et manquait cruellement de preuves, mais le fait de se savoir non attaqué par la folie le rassura. Il ne semblait pas s'être aperçu que tous les policiers le regardaient depuis cinq minutes déjà, attendant une réponse. Ils semblaient presque s'attendre à voir leur chef bien-aimé se mettre à baver et à griffer sous le coup de la nouvelle que lui apportait Word. Mais, au lieu de cela, l'intéressé répondit d'un ton posé :
- Les gars, j'ai de sérieuses raisons de croire que ce crime est encore plus grave que prévu. Je vous informerai de la situation en temps utile, car c'est une histoire assez longue. Pour le moment, je vais aller voir l'endroit que j'avais balisé.
Jo sentait bien que ses hommes s'interrogeaient sur la santé mentale de leur supérieur et sur la situation dans laquelle ils se trouvaient. Cependant, aucun ne fit d'objection, et tous le suivirent quand il se dirigea vers le lieu de sa découverte, il y avait de cela quelques heures. Le shérif avait une mémoire visuelle très impressionnante, et même sans les rubans jaunes vifs, il était sûr et certain d'avoir retrouvé la place du meurtre. Effectivement, il n'y avait aucunes traces de sang séché, de vêtements déchiquetés ou même de boyaux à demi dévorés. De son œil expert, Dodds remarqua que les feuilles sur lesquelles étaient sensé se trouver les restes d'un garçon étaient plus claires que les feuilles environnantes. Comme si on les avait retournées récemment, ou même recouvertes d'un nouveau tapis de feuilles. Non sans une appréhension injustifiée, le shérif se mit à donner des coups de pieds désespérés dans les feuilles qui paraissaient toutes neuves. Après une minute de ce sport intense, il découvrit ce qu'il espérait au plus profond de lui. En dessous des feuilles qui lui avait parues suspectes, une coloration rouge sombre maculait le tapis végétal. Il repéra même un petit bout d'étoffe qui semblait être de la même origine que celles qu'il avait fait analyser au labo. Dissimulant avec peine sa joie de revenir parmi les gens normaux, il se tourna vers ses hommes qui le regardaient faire depuis le début. Il passa une main dans ses cheveux bruns, et dit d'une voix triomphale :
- C'est bien ce que je pensais : On a voulu nous cacher ce meurtre. Regardez ces feuilles, elles sont maculées de sang. Je n'avais pas rêvé. Mais pour l'heure, partons faire nos recherches, pour trouver le meurtrier.
Les hommes n'en demandèrent pas plus, et se préparèrent à faire la chasse à l'homme. Jo ne dit pas qu'il espérait qu'on avait bien affaire à un homme, et pas à ce qu'il avait cru voir le matin même.

3.

Sous l'ombre des arbres parfois centenaires et même plus vieux, Jo avançait à pas de loup, braquant sa torche électrique aux recoins les plus sombres de la forêt quand il croyait avoir trouvé quelque chose d'intéressant. Il commençait à fatiguer un peu. Cela allait faire presque deux heures qu'ils marchaient d'un pas rapide, sans avoir fait aucune halte. Le shérif regarda ses hommes. Le sergent Word marchait à une dizaine de mètres de lui, l'air exténué. Ceci le convaincu de faire une petite pause, histoire de reprendre un peu du poil de la bête. Il appela Word et lui fit signe de venir.
- Sergent, croyez-vous qu'il est temps de faire une pause ?
Le sergent, manifestement heureux d'entendre ces douces paroles, réussit néanmoins à dire d'un ton sage :
- Je pense que certains de nos hommes en ont besoin shérif.
Jo lui fit un clin d'œil, et souffla dans un petit sifflet en bois qu'il avait autour du cou. Celui-ci produisit une note aiguë. C'était le signal du rassemblement qu'avaient choisi les policiers. Jo choisit un endroit moins humide que les autres, et s'assit sur une souche d'arbre. Le soleil lui tapait sur la tête, car en cet endroit, il passait juste entre deux grosses branches, et aucune frondaison ne pouvait l'arrêter. Cependant, Jo lui en fut reconnaissant : Il n'aimait qu'à moitié cette demi obscurité des sous-bois, dans laquelle ils progressaient depuis deux heures maintenant. Une petite demi-heure de pause, et une heure de recherches, puis il faudra entamer le retour vers les voitures, se dit le shérif. Il comptait arriver là-bas juste avant la nuit. Puis il rentrerait chez lui et se ferait couler un bon bain. Les hommes qui se trouvaient aux extrémités du front de recherches avaient entendu le signal que leur avaient relayé les hommes proches d'eux. Ils arrivaient déjà. Lorsqu'ils furent tous là, assis presque en cercle en face du shérif, comme des enfants jouant sous l'œil avisé de leur instituteur, de vives discussions s'entamèrent. Jo regardait ses ouailles avec un respect mélangé d'amusement. Certains mangeaient un encas qu'ils avaient apportés, d'autres taillaient des bouts de bois avec leurs canifs de survie, d'autres encore étaient allongés au soleil, leur casquette bleu agrée par la fédération des gardiens de la paix masquant leurs yeux. Pour l'instant, Jo se sentait un peu inutile. En deux heures d'une marche vive, ils n'avaient rien trouvé. S'ils rentraient bredouille, il faudrait alerter des hélicoptères de l'armée, engager des volontaires, et renoncer à garder l'affaire. Ce qui voulait dire que la seule affaire vraiment mystérieuse et inhabituelle allait filer sous le nez des gars du bureau de God gold. Peu importe qu'ils aient trouvé les premiers les indices nécessaires pour lancer la justice dans sa noble cause, les policiers de God gold seraient en quelque sorte disqualifiés, s'ils ne montraient pas leur compétence. Autrement dit, s'ils ne ramenaient rien de vivant ou de mort de cette expédition forestière. Jo porta la main à sa poche et en sortit un petit paquet de graines de tournesols. Il commença à séparer la pulpe des grains à l'enveloppe avec ses dents passées experts dans cet art. Il continuait à réfléchir, mettant le terrible cerveau du savant inachevé qu'il était, en état de surproduction. Il releva à nouveau la tête, s'attendant à voir tous ses collègues le regarder avec des yeux en billes de loto, parce qu'il aurait fait on ne sait quel geste saugrenu. Mais il n'en était rien. Jo n'était pas concentré au point de faire des choses dont il ne se rendrait pas compte. Il porta un bref regard à sa vieille montre fatiguée, et nota qu'il ne restait plus que dix minutes d'arrêt. Toute sa vie n'était que chiffres à ne pas dépasser, horaires à respecter. Mais quand il était avec Donna, il oubliait tout : le boulot tuant, les contres la montre et les courses perdues d'avance. Vivement que je sois marié avec Donna. On aura deux charmants gosses, un chien -lui aussi charmant, bien entendu-, et une belle maison.
Quand il pensait à Donna, il finissait toujours par avoir des idées enfantines, il voyait la vie en rose, pleine de douceur, une vie qu'on avait envie de croquer à pleines dents. Comme une dragée de baptême, en fin de compte. Jo interpella ses hommes de sa voix forte, habitué à parler en public, et à donner des ordres :
- Bon, les gars, on va commencer à y aller doucement, qu'en dites-vous ?
Les interpellés n'avaient pas vraiment le choix, à part si un des leurs venait de se faire mordre par un serpent à sonnettes.
Tous les policiers se redressèrent, répondant à l'ordre masqué en question de leur shérif. Il leur fallut cinq minutes pour reformer le " front peigne " breveté par Jo Dodds, et ils se remirent alors en route vers le Nord. Le ciel se ternissait peu a peu, invisiblement pour les policiers qui se trouvaient maintenant dans un fouillis de ronces et d'arbustes piquants. Cette partie là de la forêt n'avait été nettoyée qu'une fois, et c'était en 1905. La progression devint de plus en plus pénible, et le shérif allait bientôt donner l'ordre de retourner aux voitures, quand il vit quelque chose d'inespéré.
Un trou dans un massif de ronces semblait se prolonger en un véritable chemin bordé de deux petites montées. La végétation luxuriante formait un dôme naturel tout à fait charmant et agréable. Jo se demanda furtivement comment une végétation si dense l'instant d'avant, pouvait être maintenant éclaircie à ce point. Puis cette pensée s'enfuit aussi vite, sinon plus. Le chemin ne faisant pas plus de trente mètres de large, Jo s'arrêta avant de s'engager, et siffla pour la deuxième fois dans son appeau à poulets.

V : Bredouilles

1.

Cela faisait une demi-heure qu'ils marchaient dans l'étrange corridor. Celui-ci ne changeait pas de taille : une trentaine de mètre de large et une dizaine de hauteur. Jo s'était surpris un instant à penser à ces petits couloirs que font les lapins dans les broussailles, à force de passer là chaque jour. Il s'était dit que si un lapin pouvait se tailler un chemin dans les ronces, pourquoi la chose qu'il avait entraperçu ne pourrait t'elle pas le faire aussi. Il s'était forcé à envisager la réalité telle qu'il l'avait vu : Un monstre vivait au plus profond de cette forêt, dans une innommable tanière pestilentielle, et sortait de temps en temps pour faire ses emplettes. De préférence des petits garçons bien dodus, ou des femmes enceintes. Mais l'idée inconcevable, qu'il venait pourtant de formuler, ne pouvait s'imprimer comme étant une chose plausible dans son esprit. Pour qu'une chose existe, il lui fallait des preuves. Des preuves palpables, irréfutables. Et pas un furtif coup d'œil après une nuit de java et les yeux à demi clos. Ce ne pouvait être qu'un jeu d'ombres dans les branchages, causés par la lumière naissante. Ou même un daim bourré aux hormones de croissance. Pourquoi pas, après tout ? On vivait bien dans un monde de fou, mangeant des céréales transgéniques au petit-déjeuner, du bon bœuf français cuit à point au déjeuner, et des rillettes à la lystéria pour le dîner, histoire de faire de beaux rêves dorés. Mais Jo ne pouvait pas non plus repousser ce qu'il voyait. Car il avait appris aussi qu'un témoin oculaire est important en sa manière. Pas autant qu'une photo, un enregistrement vidéo ou audio, bien sûr. Cependant, on pouvait aussi bien truquer des preuves visuelles et auditives, que l'on pouvait soudoyer un témoin oculaire. Ce qui faisait que Jo ne pouvait que subir ce qu'il avait vu. Il ne pouvait pas le nier. Il n'était pas soûl, n'avait pas consommé de substances illicites ni rien d'autre qui est pu lui faire avoir des hallucinations. Toujours en plein débat à l'intérieur de sa pauvre tête qui ne faisait plus qu'être un tribunal, ces derniers jours, il regarda ses hommes. Tous semblaient peu attentifs à la mission qu'il leur avait confié. Après cette demi-journée de marche rapide, ils en avaient le droit. Jo décida qu'il était plus que temps de faire chemin inverse. Dans son obsession à contrebalancer le pour et le contre pendant qu'il marchait, il n'avait pas vu l'heure. Il était déjà dix-neuf heures. Et la journée d'un flic devait se terminer un peu plus tôt. Sans compter qu'ils leur restaient encore au moins trois heures de marche, si les hommes pouvaient encore supporter de marcher plutôt que de traîner les pieds. Le shérif s'arrêta et fit signe à ses hommes de faire de même. Tous s'immobilisèrent, espérant que leur chef leur préconiserait le retour vers leur point de départ.
- Les gars, nous devons repartir vers les voitures, sinon nous serons obligés de rentrer de nuit. Je ne suis même pas sûr qu'en partant maintenant nous évitons une marche de nuit. Tant pis pour ce gosse massacré. Mais je ne crois pas que les coupables sont loin de Tasmond. Allons-y, et je suis désolé de vous dire qu'il n'y aura pas de pause cette fois-ci.
Jo n'avait dit que la stricte vérité. Ce n'était pas pour saquer ses employés qu'il leur imposait une marche à vive allure de trois heures, mais pour essayer d'éviter la nuit. Il n'avait jamais eu autant peur de l'obscurité et de toutes ses formes depuis qu'il avait vu cette chose affreuse. Il n'avait pas non plus menti sur le fait que les coupables ne devaient pas se trouver loin de Tasmond. Non, car il était sûr que le principal instigateur de ce meurtre s'appelait Larry McGort. C'était bien la première fois qu'il avait autant de renseignements sur un tueur avant de l'avoir coincé. Ce suspect numéro 1 avait un accent traînant de plouc terreux, les cheveux gras, plutôt blonds sales et des petits yeux verts perfides qui semblaient dire : "Que vous êtes cons, messieurs les citadins ! Que vous êtes naïfs et sûr de vous !"
Jo huma l'air frais de la vieille forêt de Bund Hill. Il entendait déjà le pas feutré des petites bêtes nocturnes qui s'éveillaient doucement de leur sommeil. Dodds n'avait qu'une idée en tête. Elle tournait et retournait en tous sens, rapprochant la raison de la folie pure.
Pourvu que nous arrivions avant la nuit ! Pourvu que les ténèbres ne nous envahissent pas !

2.

Ils ne leurs restaient plus qu'un ou deux kilomètres à faire. Jo ne cessait de se retourner, sans se soucier des regards interrogateurs que se jetaient les policiers entre eux, n'osant pas regarder directement leur supérieur. Celui-ci semblait dans un état de nerfs extrême. Malgré la fraîcheur de la nuit qui arrivait par grandes vagues apaisantes, Dodds transpirait tellement que tout le dos de sa chemise était trempé. Le regard hagard, scrutateur, il ne pouvait faire deux pas sans regarder avec insistance par-dessus son épaule. Les hommes du shérif ne l'avaient certainement pas remarqué (il faut dire qu'ils étaient déjà très étonnés du comportement inhabituel de leur chef), mais Jo Dodds était de plus en plus tourmenté au fur et à mesure qu'approchait la nuit. Comme un gosse qui supplie sa maman de laisser une lumière allumée, et qui n'ose regarder sous son lit, malgré l'envie qui le tiraille, de peur de découvrir un affreux croque-mitaine aux crocs jaunâtres et à l'haleine de mort. Jo savait très bien en lui-même qu'il ne servait à rien de céder à la panique, qu'il était entouré d'une douzaine de policiers armés, et que la nuit n'était pas encore tout à fait tombée. Mais c'était plus fort que lui. Quand il vit le soleil disparaître définitivement derrière l'horizon embrasé de teintes pastelles, il défit le cran de cuir qui retenait son arme de service dans son holster. Il arrivait encore à résister à la tentation qui lui susurrait de dégainer totalement l'arme et de relever le cran de sécurité. Sinon, ses hommes pourraient vraiment se demander ce qui se passait. Et il ne se voyait pas en train de leur expliquer qu'un affreux et très très méchant monstre qu'il avait aperçu le matin après une nuit très courte rodait non-loin d'eux, et n'attendait que la nuit totale pour sortir de sa tanière. Car pendant qu'il expliquerait cela, le jour perdrait totalement sa lutte contre l'obscurité. Et le monstre sortirait de son trou puant pour humer l'air de son groin humide. Jo pressa encore plus le pas, et les hommes le suivirent tant bien que mal. Il ne lui restait plus qu'un kilomètre à parcourir, et il serait enfin en sécurité. Enfin, il l'espérait.

3.

Le groupe d'hommes atteignit enfin la route. Leurs véhicules bleus et blancs luisaient sous la lumière de la demi-lune qui était levée depuis quelques minutes. Jo Dodds ne put s'empêcher de courir vers sa voiture. Cela faisait des heures qu'il réprimait cette furieuse envie de courir, de tout laisser derrière lui. S'il ne s'était pas mis à courir de suite, il en serait devenu à moitié fou. Et il n'avait absolument rien à faire de ce que pourraient dire ses hommes sur son comportement on ne peut plus bizarre. Il était libre, un point c'est tout. Il essaya à plusieurs reprises d'enfoncer la clef dans la serrure de la portière de son seul moyen de fuir loin de ce lieu, sans grande réussite. Il prit trois grandes inspirations, à contrecœur, et recommença l'opération. Rien à faire, il était bien trop pressé pour arriver à quoi que ce soit. Il se rappela bêtement que sa voiture pouvait être ouverte simplement par la pression d'un petit bouton, situé sur sa clef. Il se sentit un peu idiot, mais fut néanmoins soulagé d'entendre le déclic des portières. Rassuré comme il ne l'avait jamais été, il se glissa derrière le volant et se reposa un instant. Il regarda les volontaires de cette expédition dont ils étaient revenus bredouilles. Tous faisaient semblant de n'avoir rien vu. Les deux sergents ouvraient leur voitures respectives, les autres attendaient de monter pour rentrer chez eux. Le shérif leur en fut très reconnaissant. A présent, il commençait à trouver très étrange son comportement. Cela ne lui était jamais arrivé de paniquer à ce point là. Quand en plus il n'y avait pas grand chose qui l'obligeait à agir ainsi. A part ce qu'il avait vu ce matin à cet endroit précis. Mais toutes ses craintes, et les raisons pour lesquelles il les avait éprouvé, semblait aussi lointaine que son repas du midi. Le claquement des portières le sortit de sa torpeur. Penaud, se sentant coupable de faiblesse, il se ratatina sur son siège pour ne pas avoir à subir les questions de sa troupe. Puis, comme personne ne pipa mot, Jo démarra. Il regarda un instant vers la forêt, comme pour se rassurer et se dire qu'il n'y avait absolument rien caché derrière un tronc. Il crut voir au loin, au plus profond des sous-bois, une paire de lumières rouges orangées. Il pensa instantanément à des lucioles, bien que la plupart produisent une lumière verte. Celles-ci paraissaient à égale distance l'une de l'autre. Et par moment, leurs lumières se masquaient, comme si l'on eut passé une main devant. Un peu comme des yeux qui cligneraient, se dit-il. Puis il chassa cette idée de sa tête, aussi prestement qu'il s’était imposé qu'il s'agissait de lucioles. Un sentiment étrange, comme celui-ci qu'on peut ressentir quand on vous observe à la dérobée le saisit. Il lui sembla presque qu'une chose tentait de lire dans son esprit. Il passa la première et appuya assez violemment sur l'accélérateur. La voiture partit en grognant du bas-côté spongieux de la vieille forêt. A l'endroit où le shérif avait vu des lucioles, un grognement retenti. Le monstre de l'ombre s’élança vers la route. Il avait reconnu l'homme. C'était celui de la fin de la nuit dernière. Celui qui refusait à croire en lui, qui refusait le simple fait qu'une chose si horrible et inconcevable puisse exister. Il poussa un autre grognement de rage pure et déboucha aussitôt sur la route. La nuit était enfin tombée. Il avait entendu les hommes parler bien avant sa tombée. Mais il n'osait pas sortir. Il avait trop peur du soleil. Il ne savait pas pourquoi. Mais il pensait que l'astre brillant le tuerait sans doute, s'il le bravait. Plus enragé que jamais, il se précipita vers l'arbre qu'il avait tenté d'abattre la nuit précédente. Puis d'un seul et unique coup de mâchoire d'une puissance formidable, il rompit le reste du tronc et l'arbre centenaire s'abattit en un fracas assourdissant. Il poussa une série de grognements impressionnants et se mit à donner des coups de dents dans l'air. Il finit par regarder la lune, et hurla vers l'astre une plainte de douleur presque humaine. Cette nuit, il allait faire un malheur. Ce n'est pas qu'il avait vraiment faim, mais il avait découvert qu'un lien profond unissait une habitante de son secteur à cet homme arrogant, qui ne croyait pas entièrement à lui. Il avait senti les pensées de l'homme se tourner par deux fois vers une femme qui s'appelait Donna. Le monstre avait même pu lire son nom : Donna Lore. Il avait suffisamment d'éléments pour aller droit chez elle, et rappeler ainsi à l'homme qu'il était bien vivant, et que rien au monde ne pouvait le tuer. Il lui mettrait des preuves irréfutables devant les yeux : un morceau de Donna par-là, un morceau par-ci. Même si pour cela il devait renoncer à une partie de son repas. Heureusement qu'il n'avait pas très faim, sinon, il aurait pu devenir vraiment hargneux.

VI : Preuves irréfutables

1.

Donna Lore regardait la télévision tranquillement. Son activité favorite un mardi soir, après un bon petit repas, bien entendu. Elle avait toujours vécu à Tasmond. Pour elle, le monstre faisait un peu parti des légendes oubliées. Oh, bien sûr, ses parents lui avaient toujours rabattue les oreilles avec le fait qu’il ne fallait pas sortir après la nuit, même s’il y avait son propre père en train de se vider de son sang, à cent mètres de là. Puis avec quelques années de recul, elle s'était dit que c'était pour la dissuader de traîner tard le soir avec ses copines. Oui, ça c'était bon quand on à huit ans. Mais même quand elle allait vers ses dix-sept printemps, ses parents lui radotèrent encore la même litanie lassante : " Ne sors pas lorsque la nuit est tombée, et si jamais tu dois le faire tout de même, enterre-toi au plus profond d'un trou, et n'en bouge plus jusqu'à ce que le soleil soit levé."
Cette fois ci elle s'était dit que ses vieux la couvait un peu trop, et qu'ils voulaient lui éviter de découcher, ou d'avoir des aventures amoureuses sur une banquette arrière poussiéreuse, qu'elle pourrait un jour regretter. Mais cependant, elle avait été trop bien élevée pour transgresser les conseils : Elle n'avait jamais mis les pieds dehors lorsque la nuit avait terrassé le jour. Et elle ne penserait pas non plus à sortir maintenant qu'elle vivait seule, et que ses parents étaient tous deux au cimetière de Hundever, près du vieux marigot. D'ailleurs, elle éduquerait sûrement ses futurs enfants à suivre son exemple. Pourquoi, puisqu'elle même ne comprenait pas l'utilité de ce rite aussi vieux que celui de Chtuhlu ? Mais tout simplement parce qu’elle avait décidé ça dans son esprit entêté. Toutefois, si elle se mariait avec Jo, ce qu'elle espérait de tout cœur, ils habiteraient probablement à God gold. Et là, pas besoin d'effrayer ses enfants. Les dangers seraient différents (bien qu'elle doutait vraiment qu'il eût un quelconque danger à Tasmond, même la nuit tombée) et les conseils aussi, par la même occasion. Ce serait plutôt des conseils classiques, de citadins du XXI ème siècle. Du genre : " Ne mange pas de bonbons offerts par un étranger", ou encore "regarde bien des deux côtés avant de "traverser une rue où il y à beaucoup de voitures".
Elle avait tout de même saisie des conversations traitant de disparitions mystérieuses. Quand elle avait dix ans, son ami d'école, Todd Assy avait disparut. Un jour, il était là, puis le lendemain, plus personne. On avait raconté à la pauvre petite Donna épleurée que Todd était parti vivre chez son père, au Kansas. Les adultes savaient bien que les divorces étaient bien trop compliqués pour les enfants, et ainsi, ils n'avaient plus eut à mentir à Donna. Ils n'avaient pas eût non plus à lui avouer la vérité.
Car Todd Assy n'était pas parti vivre chez son père. Pour cause, M et Mme Assy n'avait jamais été divorcé. Et le vrai père de Todd avait toujours été avec lui. En réalité, le petit garçon avait été sauvagement déchiqueté par le monstre. Celui-ci ne l'avait même pas mangé. Il s'était juste vengé des recherches qui avait été lancée par un veuf choqué de la disparition de sa femme. Un vacancier, bien sûr. Il avait sauté sur le téléphone et composé le 919. Il avait débité des phrases sans réelle signification au standardiste de service, puis avait fondu en larmes en raccrochant le combiné. Deux heures plus tard, la police d'état était là. Deux jours de battues n'avaient réussit à retrouver ni corps, ni preuves. Les enquêteurs avaient conclu que la femme du vacancier était partie vivre ailleurs, probablement avec un autre homme, sans laisser mot. Résultat des battues à Tasmond : Trois victimes du monstre en une semaine. Dont la dernière de cette funeste période, le petit Todd. Déchiqueté comme un chiot pourrait s'attaquer à un chausson.
Non, Donna ne savait vraiment rien de tout cela. Sinon elle serait partie vite. Très vite, même. Elle ne serait pas restée là, à faire communion avec l'horrible créature. A accepter sa suprématie, à fonder une sorte de religion, basée sur les offrandes de chair fraîche. Car ce qui empêchait les natifs de Tasmond de rester là, à subir les prélèvements capricieux du monstre, parmi leurs voisins, n'était que cela : Ils vénéraient le monstre tel un dieu vivant. Généralement, ils s'arrangeaient pour faire sortir les visiteurs et gens de passages la nuit. Leur indiquant l'enchantant Jocy Lake, où la lune se reflétait. Ils n'étaient pas obnubilés au point de sacrifier leurs propres membres de ce culte affreux. Ils ne l'étaient pas non plus au point de vénérer un monstre sanguinaire. Les habitants et natifs de Tasmond espéraient juste coexister avec leur hôte imposé. Ils pensaient (et à juste titre) que s'ils tentaient quelque chose contre cette entité étrange, cela se retournerait contre eux. Il n'était donc pas question de fuir, de combattre, ou même d'essayer d'ignorer.
Donna, quant à elle, n'essayait pas consciemment d'échapper à croire en l'existence de ce monstre : Elle n'avait jamais pensé que cette chose aurait pu exister. Elle ignorait tout de son histoire, de ses meurtres. Mais ce n'est pas cela qui la mettrait hors d’atteinte.

2.

Elle regardait la télévision d'un air absent, et se rendit compte qu'elle était fatiguée. Il n'y avait pas vraiment de raison à cette fatigue si soudaine et si intense, mais en fallait-il vraiment une ? Donna ne le croyait pas et se leva donc de son fauteuil pour se rendre dans sa chambre du premier étage. Elle fit tout de même un arrêt au frigo, pour se servir un verre de lait frais. C'était probablement idiot, presque autant que ces gens qui affirment dormir plus mal les soirs de pleine lune, mais boire un verre de lait la calmait et lui permettait de mieux dormir. Il est vrai que le liquide blanc la faisait se lever la nuit, avec une pressante envie, mais le rituel du coucher ne changerait probablement jamais. Il ne fallait pas chercher à comprendre. Pas plus que quand quelqu'un qui se dit être un non-supersticieux jette du sel par-dessus son épaule pour conjurer le mauvais sort. Elle vida son verre en quelques gorgées et rota fortement. Jo ne trouvait pas ça très distingué qu'une femme éructe de la sorte, mais quand il n'était pas là... Donna allait reposer la bouteille dans son armoire à froid, quand elle entendit son chien aboyer. Le dénommé Funzy était un gros chien noir avec de longs poils. D'un pedigree indéfinissable, il lui avait été donné par son vieil oncle qui ne savait pas quoi en faire depuis qu'il ne chassait plus. Donna se voulait être une mère Teresa des animaux sauvages ou domestiques. Q'un canard sauvage prenne du plomb dans l'aile, et elle était déjà là, une trousse des premiers soins à la main. Funzy avait donc été accueillit avec joie, et sa présence était maintenant indispensable aux côtés de sa maîtresse, qui ne pouvait se passer de lui. Le gros chien ne couchait pas dehors dans une niche, bien que le vieil oncle sénile lui en ait donné l'habitude. Mais Funzy aimait bien errer dans les champs toute la journée, jusqu'à la tombée de la nuit. Là seulement, il grattait à la porte ou aboyait, pour rentrer. Donna regarda à la fenêtre et ne vit tout d'abord rien. Et Jo qui lui promettait de lui installer un spot qui se déclencherait dès que quelqu'un passerait à proximité ! La jeune femme regarda donc plus fixement, se concentrant à l'extrême, pour apercevoir le brave chien. Rien à faire, il devait aboyer après un petit animal, ou un renard. Mais Donna voulait aller se coucher, et elle ne se voyait pas se relever pour ouvrir au chien. Il faudrait bien qu'il rentre, en chasse, ou pas. Donna commença à déverrouiller la porte, autre chose que ses parents lui avait appris à faire chaque soir. Dehors, elle entendait le chien aboyer de plus belle. Il poussait de petits grognements par intermittence, comme lorsqu'il sentait une présence étrangère. Donna Lore se sentit alors un peu apeurée. Elle ne savait pas pourquoi, mais les aboiements de Funzy n'étaient pas habituels. Elle retourna à la cuisine et s'arma d'une puissante torche électrique. Un peu plus rassurée, et se sentant un peu ridicule d'avoir peur de ce qui était probablement une bestiole inoffensive, elle poussa la porte d'entrée d'un geste qu'elle voulait sûr, mais qui trahissait une certaine raideur. Elle alluma la petite torche. Le faisceau blanc balaya une cour caillouteuse, et un massif de roses rouges. Pas de trace de Funzy ici. Il avait peut-être pris sa trouvaille en fuite. Il devait courir dans les hautes herbes derrière la maison. Il rentrerait sûrement dans une demi-heure, le poil ébouriffé et plein de petites boules agrippantes. Il prendrait alors son air le plus penaud et le plus malheureux du monde, pour se faire pardonner d'avoir été un vilain chien. Donna allait rebrousser chemin vers sa maison rassurante, quand les aboiements reprirent. Cette fois-ci, il n'y avait plus de doute, le bon chien placide d'habitude, était maintenant furieux. Donna fut alors complètement rassurée, et repartit à nouveau vers sa maison. Elle savait que le chien en avait pour une bonne heure de chasse, au moins. Elle allumerait donc la télé ou prendrait un livre pour passer le temps. Et si au bout d'une heure Funzy n'était pas en train de gratter le bas de la porte, elle l'appellerait pour le faire rentrer. Mais les plaintes bruyantes du chien ne se taisaient pas. Bien au contraire. Il grognait de plus en plus fort. Puis, d'un seul coup, plus rien. Juste une plainte déchirante qui aurait pu se confondre avec un hurlement.

3.

Donna s'arrêta aussi nette et se raidit. Elle entendit un autre grognement. Ou plutôt un hurlement de triomphe inhumain. La future Mme Dodds ne savait que faire. Elle hésitait entre aller vers l'endroit d'où venaient les cris, et fuir à l'intérieur de sa maison douillette. La seule chose dont elle était sûre, c'est que ce dernier hurlement, plutôt qu'un aboiement, n'avait pas été proféré par son bon vieux chien. Elle se demanda soudain bêtement si ses parents n'avaient pas raison. Peut-être ne valait-il mieux pas sortir de chez soi la nuit. Peut-être qu'il ne valait mieux pas se demander ce que cela était, ni ce que cela faisait, et se contenter de retourner se coucher. Mais Donna ne pouvait pas. Funzy était un trop brave chien pour qu'on l'abandonne. Et puis, les monstres, ça n'existaient pas. Du moins, s'ils existaient, ils étaient bien cachés, car Donna n'en avait jamais vu. Celle-ci se rassurait de sages paroles apaisantes. La petite voix de la raison en action. Elle se dit alors que ce devait être un ours qui, trop éloigné de la forêt, avait senti l'odeur que dégageaient les poubelles. La région regorgeait d'ours, de castor, et toutes autres bestioles aussi charmantes que bien intentionnées. Cependant, Donna n'aimait pas masquer ses pressentiments. Car ceux-ci s'avéraient souvent justes. Elle n'était pas Mme Irma qui voit tout, qui sait tout, et qui entend tout, mais comme toute femme normalement constituée, elle avait ses petits pressentiments. Elle était donc sûr qu'une chose innomée (et sans doute innommable) venait d'attaquer son chien. Le pauvre Funzy était sans doute blessé, ou même mort. Non, il ne valait mieux pas y penser. Malgré cette petite voix aiguë qui lui criait de ne pas aller là-bas, qu'elle courait à une mort presque certaine, Donna prit tout de même la direction d'où était venue les bruits de la lutte. Serrant sa lampe comme s'il s'agissait d'une arme de frappe mortelle, elle colla son dos au mur froid de la maison. Elle se trouvait à quelques centimètres de l'angle. Si elle regardait derrière, elle verrait sans doute le massacre. Une force aussi forte que celle qui lui avait interdit de rentrer la repris. Elle fit trois petits pas, le dos toujours calé sur les pierres de sa maison. Puis, sans s'en compte, elle s'obligea à attendre cinq secondes, voyant presque un compteur s'afficher dans sa tête. Des chiffres rouges défilèrent lentement. Trop lentement, même. Elle vit tout d'abord un cinq. Puis elle compta en chuchotant : " 4 3 2 1 0 ". Elle sauta de côté, et braqua sa torche vers les fourrés qui bordaient sa propriété. Tout d'abord, elle ne vit rien de bien notable : un vent léger soulevait un peu de poussière, et les hautes herbes s'agitaient doucement. Elle avança légèrement, la tête entre les épaules, comme si elle s'attendait à recevoir un dur coup qui pourrait la mettre K.O.

VII : Plat de résistance

1.

Donna n'était plus vraiment sûr de vouloir sauver son chien. Son pressentiment ne l'avait pas quitté. Et c'était bien la première fois qu'elle osait braver ses sortes de prémonitions. De toutes façons, elle était lancée, et rien ne pourrait l'arrêter. Elle s'obligea à se décontracter et à regarder autour d'elle. Rien. Il n'y avait rien de spécial ou de nouveau. Juste la brise et la campagne pleine de fraîcheur. L'été dans le Maine, et c'est tout. Tant pis pour Funzy. Et puis, s'il avait survécu à cette bataille... Elle rougit d'elle-même à s'entendre penser. Elle ne pouvait pas abandonner Funzy comme ça. Elle pouvait encore moins se persuader qu'il était mort pour pouvoir rentrer chez elle. Ce n'était pas dans sa nature de penser qu'un chien n'était qu'un chien. Et danger ou pas, elle irait voir ce qu'il avait eu. Elle se remit à marcher doucement, en faisant le moins de bruit possible. Elle en venait presque à regretter de ne pas avoir une arme sur elle. C'est vrai, n'importe quel habitant de Tasmond devait avoir une carabine chez lui. Certains devaient aussi avoir des pistolets ou même des fusils mitrailleurs. Ce n'est pas l'interdiction qui peut se vanter d'interdire, comme disait Jo. Il était dans la police depuis assez longtemps pour savoir que la loi pouvait aussi bien être contournée, qu'appliquée. Donna sursauta. Cette fois-ci, elle avait bien entendu un petit bruit. Elle en était sûre. Son ouïe de campagnarde ne la trompait jamais. Elle était en train d'essayer de trouver un animal ou une chose capable de produire cette sorte de bruit, lorsqu'une ombre recouvrit la sienne. Elle leva la tête, et tout observateur qui n'aurait vu que son visage aurait éclaté de rire : On aurait dit Simon le magicien qui essayait de tenir tête à Michael Jordan. Mais cette ombre noire n'était pas un basketteur, et Donna ne pensait pas être un nain constructeur de jouets intelligents. Celle-ci regarda la chose qui la dominait dans les yeux pendant environ quinze secondes. Elle y vit des choses effrayantes et horribles. Elle sut déjà que toute fuite était inutile, et qu'elle mourrait dans quelques minutes, si elle se tenait tranquille. Néanmoins, elle n'écouta pas non plus cet avertissement, et avant de mourir, elle se rendit compte qu'elle aurait peut-être dû. Donna fit volte-face prestement et partit en courant vers sa maison, toute proche, et pourtant si loin. La chose immense et noirâtre ne semblait pas broncher. A tout instant elle pensait l'entendre partir en chasse. Il n'était pourtant pas possible que cette créature soit pacifique. Donna avait bien entendu le cri d'agonie de son chien, et cet horrible hurlement de victoire qui avait suivit. La lumière de la torche électrique balayait le sol au rythme de sa course hors du temps. La jeune femme s'empala à la poignée de la porte plus qu'elle ne la saisit. Dans quelques secondes elle serait hors d’atteinte. Mais cette satanée porte ne voulait pas s'ouvrir. Elle avait beau tirer sur la poignée dorée, rien à faire. Puis, désespérée, elle tenta de pousser sur la porte, puisque la tirer n'avait pas eu d'effet. Celle-ci s'ouvrit en grinçant légèrement. Jo devait pourtant mettre un peu d'huile la dernière fois qu'il était venu ! Puis Donna se dit que penser à autre chose n'était pas le moment. Surtout penser à une chose aussi inutile pour les besoins premiers. Elle se rendit compte de son état de nervosité. Cette pauvre porte ne s'ouvrait pas vers l'extérieur, mais seulement sur l'intérieur. La porte claquée, verrouillée et re-vérouillée, elle se laissa à soupirer. Elle était lasse, une envie de dormir, malgré le danger, la tiraillait. Peut-être que si elle allait se coucher, tout irait mieux demain ? Non, ça non plus ne prenait pas. Décidément, son esprit n'était pas facile à auto-duper, aujourd'hui ! Un coup sourd qui ébranla la porte la tira de sa somnolence. Il ne fallait mieux pas croire que le sommeil arrangerait tout. Le grand méchant loup finirait bien par manger deux des trois cochons. Mais donna était toute seule et sa maison était de pierres et de ciment. Toutefois, ce loup-ci n'avait pas l'air d'avoir que son souffle comme arme. Pour appuyer cette remarque pertinente, une main difforme mais cependant trop humaine fit voler un morceau de la malheureuse porte. De longues griffes sales agrippèrent le trou pratiqué des deux côtés, pour l'agrandir, et tenter de saisir Donna, par la même occasion. Celle-ci décida que son heure n'était pas venue, et que les yeux rougeoyants de cette chose informe ne disait jamais la vérité. Ce qu'elle ne savait pas, et ne saurait sans doute jamais, c'est que ces yeux qui semblaient un miroir des prémonitions malheureuses, étaient en fait le miroir du futur.

2.

Pourquoi n’avait-elle pas d’armes plus nocives qu’un simple couteau ? Si Jo avait été là, il aurait su quoi faire. Elle ne souhaitait pas non plus appeler Jo ou son bureau de police à God gold. C’était une affaire entre elle et le monstre. Les gens de Tasmond réglaient leurs affaires seuls. Le monstre les concernait, et les enseignements de ses parents étaient encore bien ancrés. Le monstre attendait pour la forme. Et elle, pauvre potiche plantée en face de la porte, ne savait rien faire de plus défensif que réfléchir. La chose, qu’en à elle, ne semblait pas réfléchir. Elle agissait à l’instinct, comme toujours. Le panneau de bois ne lui résisterait plus très longtemps. Oh, bien sûr, elle aurait pu défoncer la porte d’un seul coup. Et même le mur si elle l’avait souhaité. Mais elle voulait que la souffrance de cette femme dure. Elle voulait aussi que cet homme qui la défiait voit la douleur dans les yeux de la femme qu’il aimait. Sous ces apparences de masse informe, autant dénué de cœur que d’intelligence, cette créature était en fait plus maligne que n’importe qui. Son intelligence était une intelligence mauvaise, nocive. Elle savait tout ce qu’elle voulait (et même plus) en regardant dans les yeux de ses victimes. Et ses victimes arrivaient aussi parfois à saisir quelques éléments du futur. Un futur généralement tout proche, puisque qu’une fois capturées, elles étaient dévorées. Du créateur à la créature, en quelque sorte. Elle ne savait pas de quoi, ou de qui elle était née. Personne ne le savait, en fait. Elle avait un jour pris conscience d’exister, de devoir se nourrir, de devoir faire souffrir. Elle n’avait eu ni maîtres, ni dieux. Et n’en avait toujours pas. Sa conception du temps était toute relative, tant sa vie était longue. Mais ces derniers temps, elle avait senti une force qui la gouvernait du plus profond de son être. Quelle était-elle ? Cela, elle ne pouvait y répondre. Et elle pensait, à raison, qu’aucun regard d’agonie ne pourrait lui faire entrevoir la réponse. Pas même celui de cette femme qui ne semblait pas manifester une grande peur à sa vue. Donna ne savait toujours pas quoi faire. Et comme en ces instants de doute son esprit tournait à plein régime et mettait le corps en stand-by, elle se trouvait là, attendant sa mort, aussi vivante que Pinocchio avant l’intervention de la bonne fée. Puis son instinct de jeune femme traquée prit le relais. Instinct de bête féroce contre instinct de jeune femme démaquillée, la victoire semblait se dessiner pour la grosse masse informe ( et Donna ne pesait pas plus de soixante kilos…) Ses jambes rendues dures comme du petit bois par l’adrénaline, l’empêchaient de se mouvoir. Mais sa volonté semblait plus importante qu’elle voulait se le faire croire. Et, aussi surprise que si elle avait découvert que le monstre était en fait Mickey Mouse déguisé pour halloween, elle se mit à partir vers la cuisine presque en courant. Ses jambes de bois insensibles la portaient sans trop se plaindre, et Donna s’immobilisa devant le range couteau aimanté. Elle décrocha le plus gros possible, ce qui devait être pour un boucher l’équivalent d’un couteau à beurre, et se dirigea vers la porte d’entrée. L’horrible chose se tenait toujours là, grattant et grognant. Manifestement la porte lui donnait du fil à retordre. Pourtant la chose semblait peser au moins trois cent kilos pour trois mètres, et ses griffes étaient aussi grosses que les mains de Donna. Presque malgré elle, celle-ci regarda dans les yeux de la créature. Elle aurait souhaité de pas le faire, car la première tentative avait été on ne peut plus horrible. Mais c’était comme de demander à n’importe qui de ne pas regarder un accident de la route : La personne concernée se tournait quand même, et un franc air de curiosité morbide se peignait lorsque ses yeux balayaient les voitures accidentées dans l’espoir de voir du sang, de la chair, ou des boyaux. Donna replongea donc son regard dans celui du représentant de l’ombre. Elle y vit clairement le meurtre de plusieurs personnes. Elle y découvrit aussi Jo plusieurs fois : Un Jo médusé, seul dans sa voiture personnelle, et un Jo inquiet qui jetait de sa voiture de service un dernier regard. Puis elle se vit à nouveau, morte, dans une flaque de sang qui s’étendait encore. Elle vit aussi une chose qui la rendit folle d’espoir et de joie : La chose qui elle aussi mourrait dans son sang, au fond d’un trou noir, et au milieu d’une puanteur insupportable. Cette vision lui fit oublier toutes les autres, et Donna trouva la force de combattre. Car une chose lui faisait dire que le monstre n’était pas invincible. Elle n’avait en effet pas tort. Mais si la créature était mortelle, ce n’était pas un simple être humain qui pourrait le lui prouver. Et Donna serra plus fort son couteau dans l’espoir de tuer ce qui ne pouvait l’être.

3.

Soudain, la chose sembla sortir de sa léthargie toute relative. En fait, le monstre en avait marre de jouer avec Donna. Et comme lorsqu’un chat se lasse d’une souris, le monstre ne souhaitait plus qu’une chose : Tuer la femme le plus vite et le plus horriblement possible, pour retourner se reposer dans sa grotte. Donna se rendit bien compte que sa vie était maintenant comptée en minutes. Avec toute la rage du désespoir, elle tenta de frapper la patte de la bête qui tentait de fracasser la porte. Elle mit toute la force qui lui restait ( ce qui n’était pas grand chose) et visa la partie du corps informe de la créature que laissait voir la porte. Contre toute attente, elle arriva à ses fins. Le couteau se planta presque jusqu’au manche, en plein milieu de la main chimpanzesque du monstre. Celui-ci, plus surpris que réellement empli de douleur, poussa un petit cri bestial. Non, il n’avait plus envie de jouer avec cette femme qui avait réussit à le déstabiliser. Il secoua sa main blessée, mais le couteau était bien enfoncé. Tant pis, il faudrait faire avec. De toutes façons, il ne ressentait aucune douleur. Ou alors juste un petit picotement, comme lorsqu’un humain se pique à une épine de rose. Le représentant de l’obscurité frappa la porte ébréchée d’un coup de sa patte blessée. Le panneau de bois vola en éclat, dévoilant une Donna tremblante de peur. Celle-ci se mit à courir presque aussitôt, car elle était immunisée contre la peur panique depuis quelques minutes. Elle ne savait ni où aller, ni quoi faire. Elle choisit l’option premier étage, comme elle aurait pu cocher une grille de loto : Par hasard. La masse informe la poursuivait, nullement dérangée par l’éclairage domestique. Les marches moquettées craquaient sous ses pas, et menaçaient de se rompre à tout instant. Donna sentait presque le plancher de l’étage tanguer sous les pas pesants de l’horrible chose. La femme désorientée par sa peur de mourir courut jusqu’à la salle de bain où elle s’enferma. Mais c’était peine perdue. Donna avait à peine eu le temps de souffler que le monstre fit quasiment exploser la porte de la salle d’eau. Traquée comme une bête, la jeune femme se replia dans un coin, saisissant au passage une bouteille de détergent pour W.C. Elle eue juste le temps de dévisser le bouchon et d’en jeter une rasade sur le ventre de la chose. Celle-ci ne broncha pas et s’empara de Donna. Cette petite forme gesticulante et hurlante n’avait pas été facile à attraper. La créature traîna sa proie capturée par un pied. Il valait mieux qu’il la pose au milieu du couloir avant de la tuer, car la hauteur du plafond de la salle de bain l’obligeait à se plier presque en deux. La bête se redressa de toute sa taille et lança la minuscule Donna contre le mur le plus proche. Si elle avait voulu la tuer de suite, il lui aurait suffit de lui trancher la gorge d’un coup d’ongles. Mais sa précipitation l’avait quittée, et ses buts premiers en étaient confirmés. Il fallait qu’elle souffre. Il fallait à tout prix que cet homme voit sa puissance, et tremble de peur à la vue d’une ombre dans un sous-bois. La vue du sang la força encore plus à joindre l’acte à la pensée. Donna tentait de ramper vers les escaliers. Son visage avait frappé le plâtre de plein fouet. Son nez n’était plus qu’une boule osseuse aplatie, et sa bouche ressemblait à un champ de bataille : Toutes ses dents de devant étaient cassées ou déchaussées, ses deux lèvres étaient plus éclatées que fendues, et le choc qui lui avait fait claquer la mâchoire avait aussi coupé un tiers de sa langue. Mais elle rampait néanmoins courageusement, crachant du sang et des petits morceaux d’émail à chaque respiration. Elle ne ressentait pas encore la douleur, mais un picotement au front l’empêcha d’avancer plus loin. Elle leva une main tremblante et voulut se gratter. Le doigt déplié tritura une chose dure qui semblait être un morceau de bois gluant. Elle ramena le doigt à ses yeux le découvrit couvert de sang. Puis ce même sang commença à couler sur tout son visage. Elle voyait maintenant le monde à travers un voile rougeâtre. Elle passa devant une porte couverte d’un miroir et ne put s’empêcher de regarder ce qui était incrusté dans son front. Elle ne vit qu’un visage sanglant, déformé, meurtri. Elle qui était si coquette et aimait se maquiller pour plaire à Jo. Voudrait-il d’elle après cet accident ? Elle ne pensait plus vraiment qu’elle allait mourir. Un Yo-yo avait pris la place de ses réflexions : Je vais mourir, je ne vais pas mourir ; je vais mourir, je ne vais pas mourir… Elle passa une main à peine plus assurée que toute à l’heure et essuya son front. La douleur la submergea. Elle vit un instant un morceau d’une matière blanchâtre. Elle n’avait pas encore reprit sa progression rampante, et n’avait pas non plus trouvé ce que pouvait être cette chose sur son front meurtri, lorsque le monstre se dirigea vers elle rapidement. Il la souleva par ses cheveux châtains et secoua jusqu’à ce qu’un craquement se fasse entendre. Il venait d’arracher presque tous les cheveux de leur cuir chevelu. En emportant même un bout celui-ci. Donna poussa un cri perçant, qui la soulageait tout en faisant souffrir son visage blessé. Le monstre ne sembla pas aimer ce cri perçant et planta ses griffes dans le ventre de la femme gémissante. Il avait assez joué comme ça. D’un coup de griffes tranchantes, il entama la jambe droite de donna jusqu’à la moitié. Celle-ci ne put que trouver ce qui était incrusté en son front et qui l’avait intrigué l’instant d’avant : Cette chose dure et blanche n’était rien d’autre que l’os de son crâne. Puis elle s’évanouit, ce qui valait mieux pour elle. La créature, sentant Donna inanimé ne trouva plus son jeu assez drôle. Il planta ses crocs dans la gorge blanche de la mourante, la décapitant en une seule fois. La tête, qui n’était plus qu’une boule sanglante, ressemblant à s’y méprendre à une boule de bowling, roula quelques centimètres. Le monstre jeta le corps sans vie de sa victime à travers la fenêtre qui était à l’autre bout du couloir. Puis il piétina sa tête jusqu’à ce que des bouts d’os lui entaillent les pieds, et qu’il eut senti les yeux encore animés de vie éclater comme deux grains de raisins un peu trop mûrs. La chose poussa un hurlement de triomphe, et retourna pesamment vers la porte de sortie. Il refit craquer l’escalier, qui s’avéra bien plus solide que la tête de sa propriétaire. Le paillasson sur lequel était imprimé un petit personnage qui disait un WELCOME tonitruant fut mâchonné puis recraché plus loin par la bête enragée. Demain serait un jour mémorable, elle le sentait du plus profond de son être.

VIII : Inquiétudes

1.

Jo se réveilla en plein milieu de la nuit. Il avait fait un cauchemar effrayant. Le plus effrayant en fait, depuis celui de ses six ans, où il avait rêvé qu’un monstre sortait de son placard pour venir le dévorer. Mais celui qu’il venait de faire paraissait encore plus réel. Il se souvenait très clairement de tous les détails de ce rêve affreux. Un peu trop clairement, peut-être. Il se souvenait avoir rêvé que Donna se faisait massacrer par une créature indescriptible. Mieux valait essayer d’oublier ces visions du sommeil. Sans doute avaient-elles un rapport avec ses angoisses de la veille, celles qui avaient paru si étranges aux yeux de ses collègues. Quoi qu’il en soit, ce n’était pas très rassurant. Même le ministre de la défense aurait peur d’un tel rêve. Et le pauvre Jo n’était que shérif. Encore fatigué, il pensa que le cauchemar s’estomperait pendant le reste de la nuit, à condition qu’il dorme. Il reposa donc sa tête sur l’oreiller, mais ne ferma pas les yeux tout de suite. Une petite voix lui demandait de téléphoner chez Donna, quitte à la réveiller. Mais Jo n’était pas encore assez abattu au point de céder au caprice de cette voix. Et il n’avait pas non plus envie d’avoir une Donna apeurée au bout du fil, qui se demandait si son amant était fou. Il ne voulait pas se l’avouer, mais il ne voulait surtout pas que le téléphone sonne des dizaines de fois, sans que personne ne le décroche. Il ferma les yeux et orienta ses pensées vers des sujets plus passionnants de son boulot de shérif. La battue n’avait rien donné, à part des sueurs froides. La grande enquête de Jo se transformait en un magnifique fiasco. Mais il trouverait bien d’autres tâches pour faire parler de lui. Il y avait eu un casse chez le bijoutier de Main Street, et le voleur était parti sans donner sa carte de visite. Jo devait passer voir M. Brogovitch, le bijoutier cambriolé, dès qu’il serait levé. Mais il doutait que le petit orfèvre ait des choses intéressantes à dire. Le voleur portait sûrement une cagoule et des gants. Celui-ci ne devait pas être un amateur : Voler la bijouterie de la rue principale en plein jour n’est pas une affaire de débutant. Jo sentit que ses paupières s’alourdissaient à nouveau, et que sa tête réfléchissait sans lui. Il passa sa langue sur ses lèvres, et sombra dans le sommeil, en remerciant sa mère de lui avoir donné une telle aptitude à roupiller.
Le réveil fit entendre sa sonnerie stridente. Jo, encore inconscient de ses gestes, tendit une main d’automate vers le petit bouton qui éteignait l’alarme stridente. Que le réveil était dur ce matin ! Le shérif se frotta les yeux et tendit une main engourdie de sommeil vers l’interrupteur de sa lampe de chevet. Quand il aurait les moyens, il se payerait sans doute un des ces interrupteurs vocaux. La lumière vive l’éblouit un instant et il plissa les yeux comme un lézard sur une pierre chaude. Soudain, le cauchemar qui l’avait réveillé lui revint avec tous ses détails. Il voyait Donna projetée encore et encore contre des murs, il la voyait fuir inutilement, il voyait même un énorme monstre noirâtre lui trancher la gorge. Il gémit et se recroquevilla comme un petit enfant. Il se ressaisit aussi vite : Ce n’était pas un stupide cauchemar qui allait le traumatiser à ce point. Donna allait sans doute très bien, et il la verrait demain soir, comme prévu. Mais il sentait que tout n’allait pas si bien. Et même s’il ne pouvait pas voir le corps de sa petite amie mutilé voire même quasiment broyé, il flairait comme une odeur de mort. Il tendit la main vers le téléphone. Il alla même jusqu’à le décrocher. Puis le même raisonnement implacable lui dit que Donna ne travaillait pas aujourd’hui, puisque ses bureaux d’assurance mettaient à jour leur fichier sur ordinateur. Il n’était donc pas très intelligent de l’appeler à sept heures du matin, la voix chevrotante, pour lui demander si elle n’avait pas été massacré par un monstre effrayant. Si vraiment ça n’allait toujours pas mieux dans quelques heures, il l’appellerait du bureau, et serait rassuré. Son raisonnement si implacable le laissa tout de même perplexe. Il se leva néanmoins, avec la ferme intention de pas laisser un stupide cauchemar gâcher sa journée.

2.

Il venait d’avaler un copieux petit déjeuner, qui était sensé lui changer un peu les idées, mais qui lui avait juste donné des envies de vomir. Lui qui ne mangeait généralement qu’un yaourt le matin, n’avait pas apprécié les œufs brouillés et le pain tartiné. Il se reversa un café bien noir pour essayer de faire passer le tout, et débarrassa sa table. Il ferait la vaisselle ce midi ou ce soir, et tant pis pour les microbes. Bien que l’envie de bouger aujourd’hui lui manquait, il partit dans la salle de bain, pour se préparer. Il referma la porte derrière lui et se regarda dans le miroir accroché au-dessus de l’évier. Il n’avait pas bonne mine. Il avait dormit une dizaine d’heures, et pourtant de petites cernes violettes soulignaient ses yeux. Il soupira et étala de la crème à raser sur son visage piquant. Décidément, il devait couver quelque chose. Il n’avait aucune envie d’aller travailler, ce qui ne lui ressemblait pas ; et il ressentait une fatigue extrême, en dépit de son profond sommeil. Un simple cauchemar ne pouvait faire tout ça. Il finit de se raser pensivement, faisant bien attention de ne pas se couper, bien que l’habitude était là depuis une quinzaine d’années. Jo se rinça le visage et avala un Spasfon. Ces comprimés étaient efficaces, quoi que son entêté de père en dise. Et le nœud qui lui enserrait l’estomac se défit bientôt. Jo se sentit alors mieux, et il trouva son comportement capricieux un peu étonnant. Maintenant que tout allait mieux, il trouvait presque ça drôle. Il préférait aussi mettre son cauchemar dans le petit tiroir marqué incinérateur, et penser aux choses bénéfiques qui l’attendaient. Il repartit vers sa chambre et enfila un t-shirt neutre. Il préférait acheter des vêtements sans couleurs ni marques distinctes, sauf quand il s’agissait de costumes trois pièces. Ce qui lui arrivait une fois tous les dix ans. Il enfila de même le reste de ses habits et décrocha son manteau noir de shérif du porte manteau. Il essuya son étoile d’un revers de manche, comme un cow-boy solitaire. Seulement, lui, il avait Donna. Il frotta ses chaussures sur son pantalon, comme à son habitude. Habitude qu’il lui faudrait bannir quand il vivrait avec Donna (comme celle de roter bruyamment…). Il décrocha son trousseau de clefs qui pendait de leur planche et ouvrit la porte. Un soleil matinal lui caressa la figure. Ce jour de juillet promettait une chaleur folle. Il regarda sa voiture poussiéreuse, et se dit qu’elle avait bien besoin d’un coup de jet. Il referma sa porte et salua le gosse qui distribuait les journaux. Celui dont il oubliait toujours le nom et qui s’appelait en fait Thomas Pertle. Ce soleil éclatant lui donna le sourire, et il l’avait toujours lorsqu’il gara sa voiture en face de son commissariat. Il voyait déjà que la plupart des employés étaient arrivés. Il traversa la rue en regardant à droite et à gauche, histoire de donner l’exemple aux éventuels gosses du coin. Il poussa la porte du bureau et fut quasiment envahit par la fraîcheur que diffusait les ventilateurs accrochés au plafond. Tous les employés présents tournèrent la tête comme un seul homme et saluèrent le shérif, comme à leur habitude, d’un " Bonjour, Chef ! "
Jo leur fit un petit sourire et leur répondit d’un simple geste de la main. Il était fier d’avoir des employés si dévoués et fidèles, mais le salut de la main était sa sortie de secours. Il ne voulait pas avoir à parler pendant toute une matinée des malheurs de l’un ou des bonheurs de l’autre. Ses employés y étaient habitués et n’en demandaient pas plus. Et ce matin, le shérif semblait fatigué et préoccupé. Les apparences n’étaient pas trompeuses. Mais pour une fois ce n’était pas le travail qui le préoccupait, mais le cauchemar de cette nuit. Il avait beau se dire et se répéter que c’était absurde, que rien ne lui prouvait que son mauvais rêve était une prémonition, il ne cessait d’y penser. Il est vrai que rien ne lui démontrait que ce qu’il avait vu était arrivé, mais il n’y avait rien non plus pour lui faire penser le contraire. Il restait donc là à se tracasser, incapable de se concentrer sur son travail. Il allait tendre la main vers son téléphone pour appeler Donna, lorsque celui-ci sonna. Jo sursauta malgré lui et décrocha le combiné. C’était la voix de M. Brogovitch, celui-ci demandait à Jo quand il comptait venir prendre sa déposition. Le shérif avait totalement oublié ce rendez-vous avec le bijoutier et balbutia quelques excuses maladroites avant de lui proposer un horaire qui lui convenait. Il raccrocha et décrocha pour appeler Sally O’Brenn, sa secrétaire, pour lui demander de l’appeler à onze heures, un quart d’heure avant son rendez-vous. Sally dit qu’elle s’en occupait et qu’il n’y avait aucun problème. Jo la crut sur parole et raccrocha à nouveau. Bon, il était bientôt dix heures et il n’avait encore rien fait de plus constructif que de gribouiller une feuille de rapport. Il retroussa ses manches et gomma ses propres cochonneries. Il lui restait une heure pour avancer un peu dans son travail. Il venait de s’offrir une heure trente de récréation, il devrait la faire en heures supplémentaires s’il le fallait. Il réussit petit à petit à se concentrer et finit même par oublier ses soucis.

3.

Le téléphone de son bureau sonna de son timbre désagréable. Jo regarda sa montre avant de décrocher. Onze heures. C’était donc la zélée Sally qui le prévenait. Il décrocha et lui dit de prendre ses messages pendant qu’il partait rendre visite au malheureux orfèvre. Il défit ses manches retroussées et rangea ses feuilles dans un tiroir du bureau. Le tiroir du chaos rampant, comme l’appelait Donna. Un de ces tiroirs que tout être normalement constitué à chez lui. Un tiroir où toutes les choses (utiles ou inutiles) sont entassées et ne ressorte quelquefois jamais. Dodds se leva avec un soupir et allait s’en aller lorsqu’une impulsion le retint. Il voulait à tout prix appeler Donna. A onze heures, elle ne dormait plus, et il déguiserait facilement son appel en appel banal. Plus facilement que s’il l’avait appelé à deux heures du matin. Et puis si cela suffisait à le rassurer un peu, il pourrait espérer passer une journée à peu prés normale. Déjà content d’avoir eu les mots pour se rassurer, il composa le numéro de la petite maison de Tasmond. Il fut nettement moins content quand personne ne lui répondit à l’autre bout du fil. Il laissa sonner une vingtaine de fois dans le vide, et finit par se résigner. Donna était partie à la petite ville faire des courses, ou voir une amie. Même si elle ne comptait aucune amie à Tasmond (du moins, aux dernières nouvelles). Jo n’aimait pas cette sonnerie si vide, si froide. Il n’avait jamais ressenti un tel sentiment. Un sentiment de peur obscur. Il ne savait pas pourquoi il avait peur, mais il la sentait pourtant là, rongeant son estomac. Et ce n’était pas une contre attaque du petit déjeuner trop gras. Il sortit tout de même sans adresser une parole à ses collègues lorsque le sergent Word l’appela. Jo se dirigea vers lui, se demandant mentalement ce que voulait encore ce sergent. Celui-ci lui sortit de son plus bel accent British :
- Bonjour shérif, comment allez-vous ce matin ?
Jo marmonna qu’il allait bien. Le sergent paru charmé de la réponse et enchaîna aussitôt :
- Avez-vous du nouveau sur l’affaire d’hier ? Vous savez le meurtre camouflé, pour lequel nous avons fait une battue toute la journée.
Word semblait vouloir demander si la battue d’hier qui lui avait cassé les couilles avait servit à quelques choses. Jo n’avait pas vraiment envie de parler aujourd’hui, mais la politesse était une chose qu’il n’avait jamais piétiné. Il prit donc son air le plus convaincu et dit :
- Non, je n’ai pas de nouvelles. Je m’occupe de l’affaire de M. Brogovitch, vous savez, le bijoutier cambriolé. Je ne pense pas en avoir pour très longtemps, et je retournerai enquêter dès que possible.
Word allait ouvrir la bouche, mais Jo ajouta presque sans s’en rendre compte :
- Vous avez raison, cette affaire de meurtre est plus importante qu’elle n’y paraît. Je pense que je devrais vous confier l’affaire Borovitch, et m’occuper du meurtre de Tasmond.
Jo c’était surprit lui-même. Mais si son esprit voulait tant qu’il se rende à Tasmond, et bien, il irait. Il indique au sergent le lieu et l’heure du rendez-vous avec le bijoutier, et retourna à son bureau. Le travail était fini pour aujourd’hui, et tant pis pour les obligations. Il reprit ses clefs de maison qui était sur son bureau ainsi que les clefs de sa voiture de service. Il irait à Tasmond, secouer ce policier imbécile qu’il avait presque oublié, et en profiterait même pour passer voir Donna. Si le round avec le plouc de l’ordre ne l’avait pas trop fatigué, il s’offrirait un deuxième round plus musclé avec sa petite amie. Il esquissa un sourire en pensant qu’il serait bientôt rassuré en voyant Donna, et poussa la porte du bureau en se disant encore une fois que ce cauchemar n’était rien d’autre qu’un cauchemar imbécile.

IX : Réel cauchemar

1.

Jo pensait de plus en plus s’être emporté pour rien. Mais il savait aussi que dans cinq minutes il trouverait que rien n’allait assez vite. Ni la vitesse de sa voiture, ni la vitesse des autres voitures. Puis il trouverait certaines choses trop rapides : Le temps, la journée qui s’achève à un rythme fou. Ses pensées allaient et venaient du pour au contre, il n’y avait pas de juste milieu possible. Son esprit tournait à plein régime et le shérif ne pouvait rien faire pour l’en empêcher. Si son cerveau lui sortait par les oreilles et dégoulinait le long de son uniforme impeccable, ce ne serait pas de sa faute. Etrangement, la conduite de sa voiture ne s’en ressentait pas, comme lorsqu’il pensait à autre chose en conduisant. Non, le corps semblait être déconnecté de l’esprit, mais une relation symbiotique les unissaient par on ne sait quel lien. D’après ses pressentiments, il reprendrait les pleins pouvoirs de ses pensées et gestes dés qu’il arriverait chez Donna. Il n’en ressentait même plus un vague soulagement : Il était incapable de penser par lui-même. Le corps de Jo, si banal, possédait un esprit hors du commun. Certaines personnes ont un don qu’elles exploitent pour leur loisir, pour gagner leur vie, ou par obligation. D’autre aussi ont un don qu’elles ignorent, elles l’ignoreront même peut-être toute leur vie. D’autres encore n’ont aucun don, bien que cela soit extrêmement rare. Jo était de la deuxième catégorie. Il avait essayé tour à tour : La musique, toute sorte de sports, l’écriture, les dons psychiques apparents. Tout ceci pour arriver au résultat nul. Dodds avait accepté, tel une punition divine, le fait d’être un homme ordinaire. Et encore, même une personne ordinaire possède au moins un don ! Mais Jo préférait passer outre et ne pas s’en préoccuper. Le don de Jo était caché au plus profond de lui-même. Seul un choc émotionnel avait pu le déclencher. L’esprit du shérif pouvait faire le travail d’une dizaine de personnes en même temps, sans avoir besoin d’un seul effort. Jo pouvait dormir pendant l’opération, courir ou conduire, cela n’avait aucune importance. La prémonition de la nuit dernière était aussi une manifestation de son large panel de dons psychiques. Mais l’innocent Jo n’en savait rien. Il ne saurait probablement jamais contrôler ses pouvoirs. Les arbres de Bund Hill défilaient aux fenêtres du véhicule bleu et blanc de la police de God Gold. Au loin, le monstre attendait la tombée de la nuit, puis le lever des étoiles et de la lune. Jo, le regard vide, était aux abonnés absents. Un filet de bave coulait d’un des coins de sa bouche, qu’un mince sourire faisait vivre. Cependant, ses mains serraient le volant à tel point que les articulations de ses doigts étaient blanches. La voiture choisit la direction de la maison de Donna. Apparemment, l’inconscient de Jo semblait ressentir le besoin irrépressible de s’assurer que tout allait bien chez la petite amie du patron et propriétaire de ce vaste corps. En fait, l’esprit de Jo était sûr et certain de la mort de Donna. Et ce voyage équivalait à établir un constat. Quand la voiture du shérif se garerait dans la cour caillouteuse de la jeune Lore, son corps et son mental conscient reprendraient la direction de l’opération. Ce qui revenait à trouver un corps mutilé et rien de plus.

Mais ça, Jo le pantin ne le savait toujours pas.

2.

La voiture de service de la compagnie flic & co freina brusquement à l’entrée de la petite cour grisâtre. Et c’est un Jo maître de ses actions et pensées qui en descendit. Il se demandait ce qu’il pouvait bien faire ici. Il devait pourtant aller voir le policier de Tasmond pour lui demander des explications sur ce qu’il croyait avoir vu. Car il pensait que celui-ci pourrait l’éclairer sur cette chose noire et sur ce meurtre camouflé. En fait, il en était même sûr et certain. Mais il avait choisi de se rendre d’abord chez sa petite amie, pour se rassurer, et pour pouvoir se dire qu’il n’était qu’un imbécile têtu. Peut-être même rirait-il de son comportement plus tard. Mais pour l’instant, son cauchemar était bien trop présent pour l’en empêcher. Encore étourdi de se voir en face de la maison de Donna, sous un soleil qui promettait une nouvelle journée torride, il passa le bras par la fenêtre de son véhicule, pour décrocher le fusil à pompe. Il était habituellement réservé aux cas extrêmes, comme les barrages routiers, ou les chasses à l’homme. Et non pour tuer les cauchemars ou les angoisses. Jo ne croyait d’ailleurs pas avoir à s’en servir, mais prudence est mère de sûreté, pensait-il. Il referma au tiers la vitre côté passager, et regarda à nouveau la maison. D’ici, il ne pouvait apercevoir la porte complètement démolie, ou le paillasson absent, mais un sentiment de doute lui faisait déjà dire que tout n’allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Funzy semblait être lui aussi absent. Sans doute était-il en chasse après un malheureux lapin. Non, cela sentait trop la tranquillité pour qu’il n’y aucun problème. De moins en moins rassuré, il appela doucement :
- Funzy, Donna ? Il y’a quelqu’un ?
Sa voix sonnait faux. Elle tremblotait même légèrement. Il n’aimait pas du tout son écho dans ce lieu qui semblait désert. Une petite ville du Maine lui paraissait déjà vide et morte, mais une maison isolée en pleine campagne était pire. Tasmond était visible, à deux kilomètres, mais la vie y semblait arrêté. Ce n’était pas encore la saison touristique, et une si moindre activité était de rigueur. Après le repos du matin, viendrait le repas, puis la sieste, et là seulement, l’heure de travailler un peu. Jo le savait bien pour avoir vécu dans un bled semblable pendant son enfance. Mais aujourd’hui, tout lui paraissait suspect. Il aurait régné une intense activité dans la petite ville, que cela n’aurait rein changé. Il se serait même étonné de voir des enfants jouer avec des pétards un quatre juillet. Jo avança vers la maison. Un massif de fleurs était écrasé à moitié. Pourtant, Funzy était dressé pour éviter ce genre de jeux. Et Donna aurait du replanter des fleurs aussitôt. Jo n’avait pas oublié que Donna ne travaillait pas aujourd’hui et qu’elle avait pu aller faire des courses au drugstore le plus proche, comme à celui de M. Affin, par exemple. Il lui arrivait d’emmener Funzy avec elle. Il préférait se coucher sur la banquette arrière et attendre dans la voiture, plutôt que de rester seul. Le shérif n’arrivait pas à déloger des idées malsaines de sa tête. Des idées comme : Donna est morte, Donna ne va pas bien, Donna s’est fait enlever, voire violer. Il se dirigea d’un pas hésitant vers les fleurs écrasées. Il attrapa une rose rouge passablement touchée. Soudain, une vision le frappa de plein fouet. Il voyait un monstre énorme, courir faire la maison. Il saisissait ses pensées incohérentes et pourtant si organisées.
Je vais tuer la femme doucement pour faire souffrir l’homme, je vais la dévorer à moitié pour laisser le reste à la vue de l’homme, je vais me venger, je vais la manger, je vais
Jo se frappa l’oreille du plat de la main. Ce n’était pas le moment de délirer. Il ne fallait pas céder à la panique, pas maintenant. Il était mort de trouille, ce n’était vraiment pas la peine d’en rajouter. Il se demandait déjà ce qu’il faisait là, par cette chaleur et alors qu’il devait normalement interroger l’apprenti flic de Tasmond, ce n’était donc vraiment pas la peine de se faire peur en inventant des histoires. L’oreille encore sifflante, il reprit son chemin vers l’entrée de la petite maison. Il dépassa le massif de buis qui lui cachait la vue de la porte mutilée. Pour l’instant, il regardait ses pieds, de peur de voir une chose qu’il ne voulait même pas imaginer de son plein gré. Il se contraignit tout de même à lever la tête. La porte en chêne, que Jo avait lui-même mit sur ses gonds n’était plus là. Elle se trouvait à quelques mètres de ses gonds, complètement désossée. Des éclats de bois parsemaient les planches du porche. Une grande latte avait échoué sur les marches qui menaient à ce porche couvert. Jo ne sentait même plus son cœur battre. Il se mit de suite à courir vers le lieu du massacre. Il se jeta quasiment sur les planches du perron, repeintes de l’année dernière, et entra dans la maison. Quelques gouttes de sang noir étaient répandues sur une des lattes de la porte neuve. Jo n’essaya pas de se leurrer. La chose des ténèbres avait rendu visite à sa future femme. Et un combat sauvage avait eu lieu entre eux. Une voix folle lui serina dans la tête :
Attention mesdames et messieurs, ce soir le combat du siècle va être livré sous vos yeux ébahis ! A ma droite, Donna, qui n’a aucun combat à son actif, donc aucune victoire ou défaite. Son surnom, la débutante non-confirmée ! A ma gauche maintenant, le grand favori, le maître du ring sauvage qu’on ne présent plus, La Chose Des Ténèbres : Plus de trois cent victoires et zéro défaite !
La voix du hurleur de foire s’évanouit aussitôt. Un peu trop tard, néanmoins… Jo était terrorisé. Mais il voulait faire quelque chose pour Donna. Même si ce n’était que rassembler ses morceaux ensanglantés et méconnaissables.

3.

Jo monta instinctivement les escaliers. Ses prémonitions l’avaient quitté, mais les gouttelettes de sang noir lui indiquaient le chemin. Il était résigné. Il devait s’y faire. Donna était morte, il n’en pouvait être autrement. Jo ne pensait pas que le monstre viendrait maintenant. Il avait une vague idée de ce que la chose redoutait : Le jour. Chaque fois qu’il avait senti sa présence, ou qu’il l’avait vu, il faisait nuit. Peut-être n’était-ce qu’une coïncidence. Dans ce cas, Jo avait de fortes chances de mourir lui aussi. Mais pour l’instant, seul la mort de Donna l’inquiétait, pas la sienne. Il allait arriver sur le palier du premier étage, lorsque la marche sur laquelle il était craqua. Jo n’eut pas le temps de sauter ou de crier, qu’il se retrouva coincé dans le trou qui venait de se faire. S’il avait gardé les bras serrés au corps, il se serait sans doute retrouvé une dizaine de mètre plus bas, le corps désarticulé. En attendant, il ne pouvait ni se laisser descendre au fond du trou, ni se hisser, puisque ses bras servaient déjà à le soutenir. Ils n’allaient d’ailleurs pas le soutenir pour longtemps. Cela faisait bien deux ans que Jo n’avait pas soulevé de la fonte dans une salle de gym. Il vit alors quelque chose qui lui permit d’espérer. La moquette de la dernière marche avant le sol de l’étage était légèrement décollée. Si elle l’était suffisamment pour permettre à Jo de s’agripper, ce serait tout bon. Cependant, peut-on faire confiance en la qualité d’une moquette de supermarché ? Jo n’avait pas le choix. Il respira une grande goulée d’air et eut le temps de se dire que ces choses là ne marchaient que dans les films, avant de porter ses deux mains en même temps vers la moquette rose. Rien, pas un craquement. Tout se passait bien. Jo se hissa petit à petit, en remuant comme un vers. Il allait sortir son dernier pied quand la minable moquette craqua. Cette fois-ci, il sauta prestement sur le palier et ne retomba pas dans le piège. Encore étourdi par son aventure avec la marche cassée, il s’appuya sur le mûr de plâtre presque tout juste posé. Sa main était soudain poisseuse. Comme s’il suait un litre de gelée par les pores de celle-ci. Lui qui ne suait jamais, d’habitude. Même sa course en voiture, ou la porte fracassée ne lui avaient rien fait. Il porta les mains vers son visage et constata avec horreur qu’il s’agissait de sang. Son esprit dérangé lui fit avouer que ce n’était plus le sang de la bête horrible. Non, s’etait bel et bien du sang humain. Tout juste coagulé, qui plus est. Jo tituba quelques mètres. Des traînées de sang maculaient le mur. A certain endroit, une tache sanguinolente avait fait voler le plâtre en éclat. Jo releva la tête. Ses yeux vides se réveillèrent soudain lorsqu’ils virent une masse rouge qui rappelait vaguement une tête humaine. Cette forme de tête le regardait. Enfin, façon de parler. On aurait plutôt dit une pastèque qu’une tête. Et même carrément une pastèque écrasée à coup de bûche. Jo ne reconnaissait pas Donna. Il n’en avait pas besoin, il savait que c’était elle. Son chagrin creva d’un seul coup. Il pleura et beugla comme un nouveau-né. Il reniflait et trépignait comme lorsqu’il était gosse. Il se revoyait embrassant ce visage si parfait pour lui. Il revoyait ces yeux bleus si précieux. Il pleura toutes les larmes de son corps, et même plus. Tant de raison l’y incitait. Un amour si fort les unissait, ils devaient se marier dans quelques mois ! Pourquoi était-elle si injuste avec lui ? Un sentiment d’injustice l’obligea à réagir intelligemment. Il s’essuya les yeux et renifla une dernière fois. Il allait tuer cette saloperie de bestiole. Il allait la torturer jusqu’à ce qu’elle se mette à parler cinquante langues. Il allait crier de joie et chier sur sa carcasse sans vie. Jo redescendit dans la cuisine de Donna et saisit un sac poubelle. Il remonta en marchant sur le bord des marches, pour ne pas risquer une nouvelle galipette. Maintenant, il courait presque. Le temps pressait. Il devait établir son plan avant la nuit. Mais il devait tout d’abord enterrer Donna. Il se baissa et enveloppa le semblant de tête dans le sac plastique. Jo vit soudain que la fenêtre du fond du couloir était brisée. Pas un carreau, comme pourrait le faire une balle de base-ball ou un caillou lancé par un gamin, mais toute la fenêtre. Les rideaux blancs s’agitaient dans le vent, et la tringle cassée en deux pendait dangereusement vers le sol. Jo s’approcha doucement, et se pencha avec précaution vers le vide. Le corps de Donna gisait-là, complètement massacré lui aussi, mais tout de même plus reconnaissable. Une larme coula du coin de l’œil du shérif. Il ne pouvait pas en verser plus. Il descendit dehors, son sac poubelle à la main. Donna rangeait le matériel de jardin dans le petit abri, derrière le garage. Le fossoyeur amateur posa le sac et son contenu sur le sol stérile et partit chercher une pelle. La petite porte du cabanon grinça un peu. Il n’y avait que Jo qui s’occupait de l’entretien du jardin. Et cela faisait quelques temps déjà qu’il n’y avait pas travaillé. Il appuya sur le vieil interrupteur fatigué. La lumière blanche et crue inonda la petite cabane miteuse. Jo choisit une pelle ronde, regardant si elle était solide et peu rouillée. On aurait pu le confondre avec un fanatique des magasins de jardinage qui fait ses courses avant le printemps. Donna méritait au moins une belle sépulture, puisqu’elle n’avait même plus un corps entier. Le shérif sortit du cabanon sans fermer ni lumière ni porte. Le soleil était au zénith. Après avoir enterré Donna, il mangerait un bout. Il lui faudrait des forces pour sa tentative de ce soir. Jo reprit le sac poubelle à la main, et songea bêtement qu’il n’aurait jamais plus à sortir les ordures de sa petite amie.

X :Comment tuer un monstre en une leçon

1.

Le shérif venait d’enterrer clandestinement sa future femme. Mais il se disait que les gens du coin devait en connaître un rayon sur le sujet. Jo posa sa pelle encore maculée de terre fraîche. Des corbeaux avaient du trouver une charogne d’animal mort, car ils croassaient bruyamment. Dodds se souvint alors de Funzy. Ce bon vieux Funzy. Il n’avait pas du rester planqué pendant que sa maîtresse se faisait écorcher vive, cela ne lui ressemblait pas : lui et Donna était inséparable. Elle le promenait, le nourrissait, le caressait, et lui acceptait tout cela de bonne grâce. Il aimait bien Jo aussi, bien qu’il ait toujours été un peu jaloux. Ledit Jo courut vers le croassement des charognards. Si Funzy méritait une chose, c’était bien une sépulture décente. Et puis le shérif non plus n’aurait pas voulut finir dans un ventre de corbeau. Une dizaine de ces oiseaux d’un noir d’encre se bousculaient sur une charogne sanglante. Leurs plumes luisaient au soleil, comme si elles étaient cirées, ou passées à la laque. Jo n’était qu’à une dizaine de mètre tout au plus des restes de Funzy, mais les corbeaux ne semblaient pas apeurés le moins du monde. L’homme fit siffla bruyamment entre deux doigts, comme son grand-père lui avait appris. Les volatiles se retournèrent, l’œil presque mauvais. Pendant un court instant, il sembla à Jo qu’ils allaient sauter sur lui et le picorer jusqu’à ce que mort s’ensuive. Drôle de fin pour un flic. Et drôle de faim pour un corbeau. Mais les oiseaux de mauvaise augure s’envolèrent et tout redevint à peu près normal. Si vous considérez qu’un double meurtre ( humain et animal) perpétré par un monstre innommable et fou furieux serait un fait de la vie de tous les jours. Jo ne pensait pas, mais la journée avait été trop chargée pour le moment. Il ne restait plus du pauvre chien qu’une sorte de pâte à pain rougeâtre, mal fermenté, et pas du tout appétissante. Le shérif se dit que creuser une tombe ne serait pas très utile. Il recouvrit donc le morceau de viande de quelques pelletés de terre, jusqu’à ce que l’odeur du sang frais soit un peu masquée. De toute façon, les bêtes qui rôdent la nuit viendrait le déterrer pour pouvoir manger sans fournir trop d’efforts. Mais la vue d’un cadavre mutilé n’était pas des plus agréable. Mieux valait, donc, survenir aux apparences qu’à l’efficacité. Un peu comme un publicitaire en fait. Jo jeta une dernière pelletée de terre sur le défunt Funzy, et décida que la séance fossoyage en folie était terminée. Il n’avait pas vraiment faim, après toutes ces émotions, mais il devait manger pour reprendre des forces. Il ne savait toujours pas si cette chose meurtrière était mortelle, mais il la combattrait quand même. Plus rien ne l’attachait sur cette terre. Il n’avait même plus de parents. Ses collègues étaient des troufions fayots, son frère un troufion de deuxième classe tout juste bon à taxer du fric à son aîné. Non, plus rien ne le retenait ici-bas. Le shérif monta pesamment les marches du porche qui tendait à imiter le style colonial, et marcha sur la porte couchée par terre. Il s’occuperait de ça après manger, chaque chose en son temps. Le frigo se trouvait être presque plein. Cependant, Jo ne trouvait rien à son goût. Ceci était trop lourd, cela trop gras. Il choisit finalement une boîte de sardines à l’huile et une macédoine de légumes. Donna n’avait pas du acheter du pain depuis hier matin, et le bout qui restait était tout dur. Le magasin du coin faisait un pain aussi dur que de la roche du Montana. Il s’en passerait bien pour cette fois. Jo mangea doucement, faisant passer la mixture avec du café noir. Ce repas avait le goût du dernier repas du condamné. Le shérif préféra l’ignorer et finit les deux plats. Il ne prit même pas la peine de débarrasser sa table. Plus rien ne comptait vraiment. A vrai dire, il ne souhaitait même plus survivre. Personne ne l’attendait, ou ne s’inquiétait pour lui. Oh, bien sur, au bout de deux ou trois jours, ses collègues schtroumfs avertiraient le bureau de Portland et d’autres villes moins importantes. Le Maine n’était pas extrêmement grand, et les recherches iraient vite. Mais il serait sans doute trop tard. Et les bleus épleurés crieraient au désespoir pendant une semaine, puis leur nouveau shérif remettrait tout en ordre, et l’opération léchage de botte pourrait recommencer de plus belle. Jo se rendit alors compte combien sa vie était misérable, et à quel point Donna devait tout changer. Elle était morte maintenant. Le shérif posa sa tête entre ses bras croisés et pleura à nouveau. Il avait fait le plein de larmes pendant deux heures. Dans la forêt de Bund Hill, la chose rugit de plaisir pendant son lourd sommeil. Elle sentait à nouveau la douleur de L’homme. Celle ci ne faisait que commencer.

2.

Le shérif s’essuya les yeux. Il se sentait pitoyable. L’heure avançait vite, il n’avait donc pas que cela à faire. Il regarda sa montre : Il était déjà quinze heures. Le soleil flamboyait comme une boule de napalm, la température affichait trente degrés. C’était un temps parfait pour faire la sieste. Mais Jo n’avait pas le temps. Il repoussa sa chaise et, bien décidé à mettre son plan de la dernière chance en œuvre, sortit de la maison pour retourner au cabanon à outils. Il choisit une pioche et une pelle carrée. Bien qu’il doutait de l’efficacité de son piège à monstre breveté, il devait essayer. Il avait décidé de creuser un trou d’environ un mètre de profondeur, un de largeur et deux de longueur. Il faudrait qu’il travaille sans s’interrompre jusqu’à dix-neuf heures au moins. Il serait peut-être même obligé de réduire ses proportions, Car il lui fallait encore barricader un peu les fenêtres et la porte manquante. Il défit sa veste bleue et remonta les bras de sa chemise blanche. La terre sèche n’allait pas arranger ses affaires. La chaleur non plus. La nature semblait s’assembler contre lui. Mais Jo n’allait pas se laisser impressionner. Il travaillait comme un bagnard depuis une heure trente. Ses efforts semblaient vains. La terre sèche comme de la farine retombait dans le trou et il lui fallait l’en chasser à chaque coup de pioche. La sueur coulait le long de ses tempes et ses forces diminuaient à chaque effort. Le shérif se frotta le front d’un revers de manche et reprit son travail impossible. Il s’imposa à penser à ce qu’aurait put être son avenir avec Donna, et ce qu’il serait maintenant qu’elle était morte. Il récupéra un peu de force grâce à sa rage envers la créature maudite. Le travail avança un peu mieux, le trou commençait à prendre forme. Mais il ne faisait pas plus de la moitié des calculs prévus. S’il n’avait pas finit dans une heure, il faudrait qu’il renonce et piège le trou quand même. Il s’acharna de plus belle sur cette pauvre terre, tout en espérant qu’il creusait là sa deuxième tombe de la journée, celle de la créature. Une heure passa lentement. Jo regardait successivement la taille de son trou, puis sa montre. Il se donnait encore une demi-heure pour que son œuvre s’approche de ce qu’il avait prévu. Le trou faisait déjà un mètre de profondeur, mais il faudrait qu’il l’élargisse un peu. Pour la longueur, il se contenterait d’un mètre environ. Tant pis si cela réduisait grandement ses chances de survie. Tout dépendait en fait de la véritable taille du monstre. Mais il aurait mieux valu surestimer que sous-estimer le gabarit de cette chose. Il mit tout son cœur et ses forces pour agrandir un peu le premier piège conçu pour un monstre, et posa sa pelle à dix-neuf heures pile. Ce n’était pas si mal, finalement. Le trou était loin de ses deux mètres de long, mais les autres proportions étaient respectées. Il ne lui restait plus qu’à arracher les piquets de la clôture qui faisait face à la route, pour les replanter au fond de l’obstacle. Il S’approcha de ces piquets de bois d’un air septique. S’ils étaient trop enfoncés, il lui faudrait encore une fois abandonner. Il saisit à deux mains le premier poteau qui se présentait et pria intérieurement. Puis il tira dessus de toutes ses forces. Il faillit presque tomber sur le derrière : Le piquet était vieux et branlant, il avait cédé presque sans efforts. Pour une fois, les choses prenaient un angle intéressant. Jo abattit une douzaine de morceaux de la clôture, et les transporta ensuite vers le trou. Il repartit en trottant vers la cabane aux outils pour se procurer une masse. Le temps pressait. Le soleil baissait sensiblement et les ombres s’allongeaient de plus en plus. Jo se racla la gorge bruyamment et se promit une bière dès qu’il aurait finit ce travail. Le sol sec comme sa gorge acceptait bien les poteaux arrachés un peu plus loin, et le piège allait bientôt être prêt. Lorsque que le dernier piquet fut enfoncé, le shérif repartit en courant, cette fois-ci, vers la remise. Il y attrapa une hachette affûtée par ses soins, il y avait de cela trois millions d’années et un mois. Il tailla les morceaux de bois qui dépassait du sol le mieux qu’il put, avec le peu de temps qui lui restait. Il se recula en prenant bien garde de ne pas trébucher pour aller s’empaler sur un pieu ou deux. Ce serait là le comble. L’empaleur-empalé, en unique représentation. Finalement, la nature avait renoncé à entraver son chemin vers la vengeance. Le piège à monstre ressemblait vaguement à une bouche aux dents aussi multiples qu’acérées. Son aspect menaçant convainquit Jo que le travail était terminé. Il planta tout de même la pelle et la pioche avec les autres canines. Il remonta les marches du perron tout en se raclant la gorge qu’il avait sèche comme un parchemin antique. Une bonne bière, et il ne lui resterait plus qu’à barricader la maison. La chose n’avait qu’à bien se tenir.

3.

Jo finit sa canette par petites gorgées. Cela faisait longtemps que la soif ne l’avait pas malmené ainsi. Il n’aurait pas dut travailler si dur, sous un soleil de plomb, et pendant si longtemps. Heureusement, le soleil ne pouvait pas se vanter de pouvoir le terrasser. Dodds se leva douloureusement : Le soleil n’avait peut-être pas d’emprise sur lui, mais les travaux forcés et prolongés, si. Il étira ses jambes courbaturées et fit pivoter le haut de son corps plusieurs fois, pour remettre son dos et son bassin de leurs efforts passés. Il lui fallait tenir le choc. Il alla à la fenêtre de la cuisine et ferma les volets. Il cassa une latte de ceux-ci, pour pouvoir voir au dehors sans avoir à les ouvrir. Il opéra de même tous les volets du rez-de-chaussée. La porte inexistante devait maintenant recevoir toutes ses attentions. Il monte dans la chambre de Donna et jeta les draps non défaits par terre. Comme dans un bon film de cow-boy, le calfeutrage serrait à base de matelas. Il traîna le matelas jusque devant la porte et fit à l’identique avec celui de la chambre d’amis. Il allait les disposer devant la porte, lorsqu’il se rappela qu’il aurait besoin d’un marteau et de clous. Il sortit en courant et passa même à sa voiture pour prendre la boîte de munitions pour fusil à pompe, et celle pour son quarante-cinq spécial police. Les éclats de l’ancienne porte d’entrée feraient d’excellentes planches. Il cloua une série de celles-ci avant d’appuyer les matelas dessus. Puis il cloua le reste des morceaux de la porte pour les maintenir. Il espérait que ce sandwich planches-plumes-d’oie-enrobé-de-tissu, arrêterait un peu la bête et ses mauvaises intentions. Il poussa tout de même une petite table basse et une commode vidée au préalable devant la barricade de fortune. Il savait de toute façon que même un alliage en titane ne pouvait arrêter le monstre, s’il avait décidé d’en finir avec lui. Mais les animaux laissent à l’homme le plaisir de l’espoir. Et le shérif espérait de toute son âme que ses travaux ne seraient pas vains. Il attrapa son fusil à pompe sur le fauteuil du salon et monte à l’étage. Normalement, le monstre arriverait par le chemin le plus cour pour venir de la forêt. Celui-ci était bien sûr la route, mais Jo doutait que la chose ait risqué de se faire retarder par une voiture, ou par un casse croûte avancé, en fait. Elle devrait donc arriver par les champs. La fenêtre cassée ferait l’affaire. Les bouts de verres éparpillés et tachés de sang par endroit soulevèrent un peu le cœur du combattant. Il les balaya du pied aussi bien qu’il le pouvait, et, la main enroulée de sa veste, il déchaussa les morceaux restants qui auraient pu le blesser. Il vérifia si ses armes étaient chargées, et alla éteindre la lumière. Tant qu’à combattre les ténèbres, mieux valait les combattre jusqu’au bout. Il s’allongea et pointa le canon de son arme vers les fourrés qui le menaçaient en face. Jo regarda son piège pensivement. Les crocs jaunes semblaient des dents pourries de tartres. Le soleil entamait maintenant sa course finale. Dans une demi-heure, le crépuscule s’assombrirait pour faire place à la noirceur d’une nuit sans lune. Et le shérif pensait à raison que la bête affectionnait tout particulièrement ces nuits les plus obscures. Du fond de sa retraite forestière, cette chose ouvrit les yeux. L’éclat de braise qui les animaient semblait encore plus terrible que d’habitude. L’homme allait payer ce soir. Cela faisait longtemps que quelqu’un ne l’avait pas autant amusée. Elle avait perdu le plaisir de tuer. Et grâce à Jo, elle se sentait à nouveau euphorique à l’idée d’éventrer, de massacrer, de déchirer, en bref : De faire du mal.

XI : Jo l’immortel

1.

Le shérif qui s’apprêtait à combattre la bête, ou du moins à mourir en héros, commençait à douter de lui. Il était vingt et une heures, et les étoiles commençaient à briller. La chose ne viendrait donc pas ? Jo savait pourtant bien que cette rencontre fatale pour un des deux protagonistes devait avoir lieu. Pourquoi était-ce lui qui avait été choisit ? Dodds pensait que la réponse importait peu. C’était lui, donc, il était inutile d’essayer de changer ce qui ne pouvait l’être. Il n’empêchait que cette satané chose ne venait toujours pas. Avait-elle renoncé à l’affrontement ? Le shérif aurait du s’en sentir soulagé, mais il ne pouvait pas. Il DEVAIT défier ce monstre. Rien au monde ne pourrait l’en dissuader. Celle qui l’aurait pu était enterrée non loin de la maison. Jo s’assit contre le mur. Le plâtre frais apaisa un peu sa tête brûlante. Il ferma les yeux et serra plus fort son fusil. Elle ne tarderait plus maintenant. Il le sentait en lui. Il arrivait un peu à reconnecter sa liaison avec l’immonde matière grise de la chose. Il savait juste qu’elle arrivait en courant. Il ne pouvait pas encore saisir ses pensées ou voir par ses yeux rougeoyants. Il ne s’en laissa pas le temps. Jo se frappa une fois de plus l’oreille. Il ne voulait surtout pas surprendre les pensées affreuses et horriblement construites de cette espèce de résidu de matière nocturne. Il rouvrit les yeux et regarda dehors. Le vent frais balayait les buissons, leur imprimant un léger mouvement. Des petits animaux marchaient en faisant craquer des brindilles, qui semblaient alors être des branches énormes. Ces bruits normaux ne trompaient pas le shérif. Non qu’il fut un adepte de la chasse ou qu’il ait l’ouïe développée, mais quand le monstre se présenterait, il le saurait. Avant même de l’avoir vu, d’ailleurs. La lune voilée était invisible. Seules les étoiles qui brillaient maintenant de leurs éclats froids éclairaient un peu la campagne. Le froid qui suivait presque toujours les journées chaudes, comme celle-ci l’avait été, se levait. Jo se frotta les mains et se rallongea. Il posa le fusil sur le rebord de la fenêtre, et se concentra sur l’esprit de la chose. Il ne voulait pas lire dans ses pensées, mais il devait bénéficier de l’effet de surprise. Il espérait juste que la lecture ne pouvait se faire que dans un sens. Au cas où, il devrait éviter de penser au piège, ou même oublier à quel endroit il était embusqué. Il doutait de réussir son coup, mais il pouvait au moins mettre une ou deux chances de son côté. Après tout, cette bête mesurait bien ses deux mètres et ne devait pas être un poids plume. Chacun son truc. Tu me roules une fois, honte à toi ; tu me roules deux fois, honte à moi. Jo ne souhaitait pas se faire rouler une deuxième fois. Sa future femme y était passée, il n’était pas question que lui y passe aussi. Ou alors il pourrait au moins sauver les meubles, et se suicider si la situation devenait trop dangereuse. La chose ne semblait pas vouloir jouer avec le shérif, et il le savait bien. Mourir, d’accord. Mais souffrir... Il préférait tout de même ne pas tenter l’aventure.
Les ténèbres étaient maintenant là. La chose innommable huma l’air de son espèce de groin difforme. Elle ne se sentait pas à son aise ce soir. Elle avait passé la fin de la journée à se retourner dans son sommeil et à couvrir l’espace réduit de sa taverne de monceaux d’excréments. Des pulsations étranges l’avait rendue malade. Elle avait presque crut avoir deux cœurs battant à l’unisson. Puis tout était redevenu normal après qu’elle eut salit sa tanière. Enfin, presque. Elle se sentait tout de même un peu patraque. Auparavant, seuls pouvaient s’en vanter les vêtements de ses repas. La chose grogna doucement et, oubliant ses contrariétés, se mit à trotter vers l’endroit où devait se trouver l’homme. Elle n’avait pas glané d’information dans le cerveau de cet homme, mais elle était tout de même sûr de son choix. Elle se mit à courir. Malgré son immense taille, elle évitait les arbres avec une grâce presque féline. Et sa vitesse de course prouvait que sa taille n’était pas que graisse et os.
Jo entendait maintenant distinctement le pas pesant de la chose. Ou plutôt sa course. Elle devait se trouver près de la route pour le moment. Elle venait sans doute de la traverser. Tout les animaux nocturnes qui ululaient, chantaient, ou parcouraient les hautes herbes, s’étaient tus. La crainte du prédateur, ou une certaine complicité les empêchaient de se manifester. Le shérif se frotta les yeux et regarda fixement les lointains horizons de la forêt. Elle serait ici dans quelques minutes. Mais quant à savoir si le temps jouait contre lui ou en sa faveur ! A vrai dire, il ne croyait pas que le temps ferait quelques choses à l’affaire.

2.

Les buissons épineux qui bordaient le champ voisin bougèrent doucement. La chose était là, juste derrière. Et son attente prolongée ne servait qu’à impressionner Jo. Mais plus rien ne semblait pouvoir l’impressionner. La chose sembla alors s’en rendre compte et écarta violemment les branches. Le shérif, bien que fermement convaincu que plus rien ne pouvait l’étonner, poussa un petit cri d’animal. Ce à quoi la chose répondit par un monstrueux grognement gras. Elle marcha pesamment vers la porte d’entrée sans quitter l’homme du regard. Celui-ci espérait que la chose ne détournerait pas son regard de lui. Non pas qu’il trouve cette bête agréable à regarder, mais parce que qu’il ne souhaitait pas qu’elle évite le piège. Il épaula son fusil à pompe et tira sur la chose. Tout d’abord, il crut l’avoir raté et se senti ridicule. S’il ratait un monstre de deux mètres cubes à cinq mètres de distance, que faisait-il en tant que shérif de God Gold ? Puis la chose poussa un hurlement bestial. Jo voyait le sang qui coulait de son flanc. Pas un torrent de sang comme il l’avait espéré, mais juste un petit ruissellement. N’importe qui aurait eu une partie du corps arraché par un tel coup, mais la chose n’avait même pas bougé. Elle continuait d’avancer, grognant tout de même, et se grattant l’endroit ou le tir l’avait touché. Le shérif tira à nouveau. Cette fois-ci il avait visé la tête. Mais sa main trop tremblante envoya les cartouches dans les buissons de ronces. La chose grognait de plus en plus fort et avançait de plus en plus vite. Jusque là, elle s’était contentée de marcher doucement, pour faire encore plus peur à l’homme. Mais les détonations et une piqûre soudaine au flanc droit l’avait fait accélérer. Au moins, elle ne semblait pas se douter que le shérif puisse être malin. Oh, il ne l’était pas énormément, mais suffisamment pour tenter sa chance. La chose ne quittait pas Jo du regard. Ses yeux de braise voulaient le tuer à distance. Dans quelques instants, elle l’attraperait et le tuerait. Dodds tira à nouveau et l’atteignit cette fois en pleine tête. Cette fois-ci, la bête hurla vraiment. Le tir l’avait touché de plein fouet et entre les deux yeux. Elle était maintenant aveugle. Mais les bruits et l’esprit de Jo devait suffire à la guider. Elle cherchait à se connecter à l’esprit de l’homme. La panique ne s’était pas encore emparée de son cerveau. Son instinct de survie était le plus fort. La chose tâtonnait vers le cerveau de Jo, lorsqu’elle bascula en avant. Surprise d’avoir pu se faire piéger ainsi, elle grogna inutilement. Puis elle s’abattit lourdement dans la petite fosse. Sa tête fut transpercée par un pieu et son grognement cessa aussitôt. Le shérif n’en croyait pas ses yeux. Il l’avait vraiment vaincu ! Elle n’était donc pas immortelle ! Il posa son fusil et descendit les marches quatre à quatre, sans se soucier de la fatigue de l’escalier. Morte, morte ! Il allait avoir sa page entière de journal. Peut-être même le journal national et la une de tous les magazines. On ne parlerait que de lui pendant un mois au moins. Il pourrait se voir attribuer un poste beaucoup plus important, peut-être Attorney général ! Les médias jouaient un tel rôle dans ce pays ! Il poussa la table et la commode puis décloua les planches vivement. La chose n’avait même pas eut le temps d’attaquer sa barricade. Il n’avait même pas une égratignure ! Il attrapa les matelas et les jeta en travers de l’escalier. Le sourire aux lèvres, il avait oublié la mort de sa petite amie. Car grâce à celle-ci, il se verrait sans doute promut à un poste important, sa vie prendrait un nouveau départ extrêmement favorable. Il descendit quelques planches à coups de pieds puis se faufila dans l’interstice. Il sentait la puanteur de la chose. Mais par bonheur, l’odeur fétide que dégageait ce corps énorme semblait être la seule arme encore nocive. La bête n’était donc que ça. Une masse noirâtre graisseuse, à peine bonne à marcher balourdement et à grogner comme un malade mental. Jo se trouva idiot d’avoir pu penser une seule seconde que cette chose pouvait être immortelle. Deux tirs de fusils à pompes et un malheureux trou garni de pieux acérés avaient suffi à la terrasser. Le dos graisseux de cette mascarade sur pattes luisait à la lueur des étoiles. Le shérif avait vu un peu trop petit pour son piège. La moitié du monstre dépassait du trou. Mais le résultat était suffisant. Il n’allait tout de même pas se plaindre que la mariée fut trop belle ! Il regarda encore un instant la carcasse abandonnée par la haine et la vie et poussa un soupir de dédain qui voulait sans doute dire : " Pfft, ça mesure deux mètre cinquante et pèse au moins une demi-tonne, et c’est pas fichu de tuer un shérif ! ". M’enfin, il n’allait pas non plus s’en plaindre. Il tata la masse de viande puante du bout de la chaussure et dit à voix haute, sur un air de défit qui s’attendait presque à voir la bête se relever : " Alors gros tas de merde, autant par l’aspect que par la couleur, t’était peut-être énorme et puissante, mais t’as perdu quand même ! "
Il osa même rire à voix haute. Il faisait tout de même moins le malin quand la chose l’avait menacé. Mais après tout, les louanges au vainqueur et honte au perdant. Jo tourna les talons et rentra à la maison. Demain il rentrerait au bureau et alerterait les journaux et la télévision. Il ne désirait pas téléphoner. Le fait de garder la carcasse de la chose toute la nuit le rendrait plus héroïque. Et son histoire en serait encore plus passionnante. Il rit à nouveau et se dit que sa vie lui réservait des choses bien passionnantes.

3.

La chose n’était pas morte. Elle avait entendu l’homme se féliciter. Son corps lui faisait atrocement mal. Quelque chose lui disait qu’elle n’en avait plus pour très longtemps. Elle, ne s’était jamais cru immortelle. Et son mal-être de ces derniers jours le lui avait confirmé. Mais l’homme ne s’en tirerait pas vivant lui non plus. Si elle mourait, il mourait dans ses bras. Elle se leva d’un seul coup, comme si elle renaissait. Jo entendit le bruit de succion que firent les pieux se retirant du corps caoutchouteux du monstre immonde. Il se retourna sans trop y croire et ce qu’il vit le glaça d’effroi. Elle était bien immortelle. Il n’eut pas assez de temps pour penser autre chose : La bête l’attrapa par le bras et l’empala à deux reprises dans son propre piège. Tel est pris qui croyait prendre. Puis elle se coucha à côté du fameux piège et rendit son dernier soupir.
La chose immortelle était belle et bien morte. Et le shérif qui se croyait lui aussi indépendant aux caprices de la vie était parti vers un monde meilleur. Mais l’unique grand gagnant restait et resterait toujours la Chose des ténèbres. Son mal-être était le fruit d’un bouleversement interne. Son cycle de vie d’un demi-millénaire était presque finit. Et la relève devait être faite. Elle avait donc donné naissance le matin même à un monstre. Il n’en existerait jamais qu’un seul. Et la nature les avait fait hermaphrodites. Le destin avait aussi achevé la chose. Car ces êtres qui semblaient inférieurs tant par la forme que par les idées, étaient en fait des entités supérieures à toutes races humaines ou animales. Les laisser vivre en communauté aurait provoqué la fin de la civilisation. Mais aussi celle des plantes et des animaux. La nature et le destin s’étaient donc alliés pour créer cette chose, mais aussi pour l’empêcher de rencontrer un jour ses semblables. Rien n’avait été fait au hasard.
Et tant pis pour ceux qui souhaitaient l’ignorer.


FIN

Boutreux Simon, Le 02/03/2001