Une simple grippe
Simon Boutreux



- J’ai vu tant de choses extraordinaires depuis la contamination au BXr125, que la mort ne m’impressionne plus. Elle peut venir, je l’accueillerais !
Et ça faisait presque une heure qu’il était là, allongé sur un lit poussiéreux, à débiter ses conneries. Des trucs sur sa vie, et sur sa fin proche. Même en train de crever, John Darn était gonflant. Il n’en pouvait plus de l’écouter, mais on se doit de satisfaire aux exigences d’un mourrant. Enfin, c’est ce que sa grand-mère racontait.
- Mais oui John, tu as bien raison, lui dit-il.
Si seulement il pouvait la fermer, partir en silence, comme la plupart des gens normaux. Ces trois derniers mois, il en avait vu des personnes comme vous et moi se transformer en macchabées. Certains pleuraient et priaient un dieu absent depuis le début de cette lente fin du monde. D’autres préféraient aller se cacher pour mourir, un peu comme les éléphants. Il faut dire que ces derniers avaient sacrément raison d’aller saluer Lucifer à l’abri des regards indiscrets. Les derniers spasmes et râles des contaminés au virus mortel n’étaient pas beaux à voir.
- Tu sais Trent, je crois que je te considérais presque comme un frère, dit John à celui qui le trouvait gonflant. J’aurais au moins apprit ça pendant mes derniers jours, continua t’il.
Il toussa et des gouttelettes d’un sang quasiment noir éclaboussèrent son tee-shirt. C’est la fin, pensa Trent. Il avait acquit assez d’expérience pour savoir à quel moment ils mourraient. Après la toux légère, vient l’hémorragie interne, se dit-il.
John fut prit d’une quinte de toux qui le secoua de la tête aux pieds. Il aspirait l’air tiède à grandes goulées bruyantes et désespérées. On aurait dit un homme lesté de plomb et jeté au fond d’une rivière qui tentait de survivre en respirant de l’eau saumâtre, comme il l’aurait fait avec de l’oxygène. Il n’eût pas le temps de reprendre son souffle : il ouvrit la bouche et vomit un flot de sang. Prévoyant, Trent s’était mis de côté dès le début de la toux. La chaise sur laquelle il était assis fut aspergée du précieux liquide.
Les vomissements. On approche de la délivrance, se dit Trent, non sans soulagement.
Habitué ou pas, les derniers instants des mourants ayant été exposés à la découverte bactériologique la plus meurtrière, étaient toujours aussi écœurants.
John tentait de lui parler, entre deux flots d’hémoglobine :
- Vit comme si j’étais là, et n’oublie pas Jess !
Telles avaient été ses dernières paroles. Ses ultimes pensées allaient à sa fiancée, depuis la catastrophe, Jessy MacGowern.
- Soit tranquille, Johnny, je le ferais. répondit Trent.
Soit tranquille ? Comment peut on dire ça à un type qui clamse en vomissant ses tripes ? , pensa t’il en contrepartie.
Darn s’éteignit dans un gargouillement insupportable. Cet emmerdeur y est enfin passé, se dit Trent.


Il sortit de la chambre sans un regard pour le corps amaigri et sanglant de son ancien allié. Pourquoi lui n’avait-il pas encore contracté le virus ? Il ne se passait pas une heure de la journée sans qu’il y réfléchit. Une prédisposition naturelle, à lutter contre une bactérie inexistante jusque là ?
Peu probable.
Il avait sans doute été immunisé par un autre produit, sans se douter de rien.
Non, cela aussi paraissait impossible.
Pourtant, s’il se trouvait encore en vie, c’est parce qu’il devait forcément détenir quelque chose que la plupart des humains ne possédaient pas. Pour tout ceux-là, il était trop tard.
Il n’était pourtant pas le seul à profiter de cette immunisation mystérieuse. Dans l’hôtel qu’ils avaient annexés, cinq personnes vivaient encore, et ne semblaient pas avoir été touché par le BXr125.
Ils s’étaient rejoints, petit à petit. Tout d’abord, il y avait eu Clare Lope. C’était un sacré bon coup à en croire le défunt John.
Oui, John était un séducteur volage et haïssable, et ce n’était pas le pire de ses défauts.
Clare venait de Hamston street, presque à l’autre bout de la ville. Avant, elle était étudiante en histoire de l’art. Maintenant, elle avait la responsabilité des vivres, parce qu’on pouvait lui faire confiance. A ce titre, elle était toujours bien armé, au cas où une bande de maraudeurs tenteraient une razzia.
Ensuite, arriva Norman Jiel, le plus vieux de la bande. C’est pour cela qu’il faisait partie du corps surarmé, avec Trent. Il devait aider les autres à défendre le territoire qu’ils avaient si durement conquit.
Enfin, se plaçait Josh Gert, un quasi inconnu. Il n’était là que depuis trois jours, et s’occupait essentiellement d’exploration des magasins alentours.
Ah, oui, il y avait aussi l’ex de John, Jessy. C’est elle que Trent devait maintenant aller voir, pour lui annoncer la nouvelle.
Il préférait encore veiller les contaminés jusqu’à leur mort plutôt que d’aller annoncer les départs à ceux qui restaient en vie.
Il se dirigeait vers la chambre de la " veuve ", quand il croisa Norman. S’il ne l’avait pas vu, il aurait oublié.
- Eh, Norm ! Quoi de neuf ?
Le monde n’était plus qu’un gigantesque charnier, l’humanité un petit groupe contraint à tout recommencer à zéro. A tout casser, il restait encore dix ou vingt mille survivants sur la planète. Et lui, il demandait ce qu’il y avait de nouveau !
- Oh, tu sais, toujours le même topo ! Je voulais te dire que j’ai encore surpris un de ces types de la bande Mad Angel à fouiller dans les poubelles.
Les Mad Angel étaient un véritable fléau. Il étaient peu, environ cinq ou six, mais incroyablement coriaces.
- Et alors ? , s’enquit Trent.
- Cette fois-ci, je l’ai eu. Faut dire que j’avais prévu le coup ! Je m’étais planqué derrière une pile de carton, et quand j’ai entendu ce gars qui rodait autour des déchets, je suis sorti en courant et je lui ai balancé une rafale de mon M-16 en pleine poitrine !
Norm riait au éclats. Il était réellement fier d’avoir dessoudé ce pauvre homme affamé, et sans doute désarmé.
- Tu sais quoi, continua t’il, ce blaireau n’était même pas armé ! De son vivant, il devait vraiment être débile !
Le voilà qui repartait de son rire gras et non-feint. Il devenait trop dangereux.
Durant sa vie " civile ", il n’était qu’un simple cadre, obéissant à son patron, et lisant des catalogues de modes : Vêtements, mobilier, décoration… Tout était susceptible de l’intéresser. Il refaisait son intérieur tous les deux ou trois mois, et invitait pour l’occasion son boss et sa femme à dîner. Il y avait un mois et dix millions d’années de cela, il avait été soumis et exagérément empreint de normalité. C’était triste à dire, mais grâce à la contamination, il s’était réalisé. Sa vraie nature était la folie meurtrière. Garder un tel individu sous son toit, n’était pas sérieux. Mais Trent avait trop besoin de lui.
- Bravo Norm, se contenta-il de répondre. Je voulais te voir, justement. John est mort, il y’a quelques minutes. Si tu pouvais " nettoyer " sa chambre…
- Aucun problème Trent ! Si tu as besoin de moi, tu me trouveras là-bas.
Il me lèche les bottes. Un type, peut-être détestable, certes, mais allié, vient de crever, et lui il me passe la pommade.
Mieux vaut s’occuper des vivants, dans un monde ou 95 % de la population crève, était un des préceptes apprécié par la nouvelle société.
Trent était arrivé ici il y avait exactement deux semaines, et ceux qui étaient venus après lui semblait lui obéir, sans vouloir se l’avouer. C’était une autre règle qu’on pouvait énoncer simplement : Le premier est le roi. Avant le BXr125, ce lieu devait être un hôtel huppé, et la clientèle le fréquentant appartenait sans doute à la crème des crèmes des bourges. Maintenant, il abritait de simples réfugiés pour qui les dollars n’existaient même plus.
La vie était bien assez dure sans qu’on y ajoute les problèmes liés à l’argent.
C’est une autre époque, d’autres temps. Le seul véritable problème demeurait la contamination. Sournoise, elle ressemblait au début à une simple grippe. Maux de têtes, d’estomacs, sueurs, fièvres. Puis la fièvre empirait, et les simples maux devenaient de véritables tortures. Vingt-quatre heures après avoir été en contact avec le virus, c’était la fin. Une mort sans gloire, qu’avait parfaitement illustré John.
Mais celui-ci posait une autre problème, bien plus grave. Cela faisait une semaine que Darn vivait parmi eux, tel un fantôme au milieu d’autres spectres. Ici, il avait fait son petit trou. Trent l’avait toujours trouvé emmerdant, mais il était respecté par les filles. Il était utile aussi. Un allié de plus n’était pas négligeable de nos jours.
Et surtout, il avait sûrement sauté Jessy, la seule que Trent trouvait intéressante. Un e preuve de plus qu’il était intelligent tout en étant particulièrement chiant.
Mais là n’était pas le véritable bémol : John leur avait assuré être immunisé contre le virus. Résultat, une semaine après sa venue, il mourrait, contaminé.
Avait-il menti ? Ou pensait-il être hors de portée de la maladie, comme croyait l’être Trent également ?
Trent ne souhaitait pas quitter son petit monde. Sans le BXr125, il n’était rien. Juste un étudiant en droit insignifiant, sans pouvoir, sans intérêt. Une ombre de plus.
Avant de passer voir Jessy, Trent alla vers sa propre chambre. Il devait prendre une ou deux aspirines, juste pour être au meilleur de sa forme.
Depuis ce matin, il ne sentait pas dans son assiette. Les nausées et les vertiges recommençaient.
Il préférait mettre ça sur le compte du repas d’hier soir. Et puis, il venait de voir mourir un homme qu’il considérait tout de même comme un membre important de leur petite communauté, à défaut d’être un ami. . N’avait-il pas le droit d’être un peu patraque ?
Il attrapa un tube blanc qu’il décapuchonna à l’aide de ses dents.

- C’est juste une simple grippe, murmura t’il en faisant tomber deux cachets dans sa main moite et brûlante.



© Boutreux Simon, le 03/11/01

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