- Jai vu tant de choses extraordinaires depuis la contamination au BXr125, que la mort ne mimpressionne plus. Elle peut venir, je laccueillerais !
Et ça faisait presque une heure quil était là, allongé sur un lit poussiéreux, à débiter ses conneries. Des trucs sur sa vie, et sur sa fin proche. Même en train de crever, John Darn était gonflant. Il nen pouvait plus de lécouter, mais on se doit de satisfaire aux exigences dun mourrant. Enfin, cest ce que sa grand-mère racontait.
- Mais oui John, tu as bien raison, lui dit-il.
Si seulement il pouvait la fermer, partir en silence, comme la plupart des gens normaux. Ces trois derniers mois, il en avait vu des personnes comme vous et moi se transformer en macchabées. Certains pleuraient et priaient un dieu absent depuis le début de cette lente fin du monde. Dautres préféraient aller se cacher pour mourir, un peu comme les éléphants. Il faut dire que ces derniers avaient sacrément raison daller saluer Lucifer à labri des regards indiscrets. Les derniers spasmes et râles des contaminés au virus mortel nétaient pas beaux à voir.
- Tu sais Trent, je crois que je te considérais presque comme un frère, dit John à celui qui le trouvait gonflant. Jaurais au moins apprit ça pendant mes derniers jours, continua til.
Il toussa et des gouttelettes dun sang quasiment noir éclaboussèrent son tee-shirt. Cest la fin, pensa Trent. Il avait acquit assez dexpérience pour savoir à quel moment ils mourraient. Après la toux légère, vient lhémorragie interne, se dit-il.
John fut prit dune quinte de toux qui le secoua de la tête aux pieds. Il aspirait lair tiède à grandes goulées bruyantes et désespérées. On aurait dit un homme lesté de plomb et jeté au fond dune rivière qui tentait de survivre en respirant de leau saumâtre, comme il laurait fait avec de loxygène. Il neût pas le temps de reprendre son souffle : il ouvrit la bouche et vomit un flot de sang. Prévoyant, Trent sétait mis de côté dès le début de la toux. La chaise sur laquelle il était assis fut aspergée du précieux liquide.
Les vomissements. On approche de la délivrance, se dit Trent, non sans soulagement.
Habitué ou pas, les derniers instants des mourants ayant été exposés à la découverte bactériologique la plus meurtrière, étaient toujours aussi écurants.
John tentait de lui parler, entre deux flots dhémoglobine :
- Vit comme si jétais là, et noublie pas Jess !
Telles avaient été ses dernières paroles. Ses ultimes pensées allaient à sa fiancée, depuis la catastrophe, Jessy MacGowern.
- Soit tranquille, Johnny, je le ferais. répondit Trent.
Soit tranquille ? Comment peut on dire ça à un type qui clamse en vomissant ses tripes ? , pensa til en contrepartie.
Darn séteignit dans un gargouillement insupportable. Cet emmerdeur y est enfin passé, se dit Trent.
Il sortit de la chambre sans un regard pour le corps amaigri et sanglant de son ancien allié. Pourquoi lui navait-il pas encore contracté le virus ? Il ne se passait pas une heure de la journée sans quil y réfléchit. Une prédisposition naturelle, à lutter contre une bactérie inexistante jusque là ?
Peu probable.
Il avait sans doute été immunisé par un autre produit, sans se douter de rien.
Non, cela aussi paraissait impossible.
Pourtant, sil se trouvait encore en vie, cest parce quil devait forcément détenir quelque chose que la plupart des humains ne possédaient pas. Pour tout ceux-là, il était trop tard.
Il nétait pourtant pas le seul à profiter de cette immunisation mystérieuse. Dans lhôtel quils avaient annexés, cinq personnes vivaient encore, et ne semblaient pas avoir été touché par le BXr125.
Ils sétaient rejoints, petit à petit. Tout dabord, il y avait eu Clare Lope. Cétait un sacré bon coup à en croire le défunt John.
Oui, John était un séducteur volage et haïssable, et ce nétait pas le pire de ses défauts.
Clare venait de Hamston street, presque à lautre bout de la ville. Avant, elle était étudiante en histoire de lart. Maintenant, elle avait la responsabilité des vivres, parce quon pouvait lui faire confiance. A ce titre, elle était toujours bien armé, au cas où une bande de maraudeurs tenteraient une razzia.
Ensuite, arriva Norman Jiel, le plus vieux de la bande. Cest pour cela quil faisait partie du corps surarmé, avec Trent. Il devait aider les autres à défendre le territoire quils avaient si durement conquit.
Enfin, se plaçait Josh Gert, un quasi inconnu. Il nétait là que depuis trois jours, et soccupait essentiellement dexploration des magasins alentours.
Ah, oui, il y avait aussi lex de John, Jessy. Cest elle que Trent devait maintenant aller voir, pour lui annoncer la nouvelle.
Il préférait encore veiller les contaminés jusquà leur mort plutôt que daller annoncer les départs à ceux qui restaient en vie.
Il se dirigeait vers la chambre de la " veuve ", quand il croisa Norman. Sil ne lavait pas vu, il aurait oublié.
- Eh, Norm ! Quoi de neuf ?
Le monde nétait plus quun gigantesque charnier, lhumanité un petit groupe contraint à tout recommencer à zéro. A tout casser, il restait encore dix ou vingt mille survivants sur la planète. Et lui, il demandait ce quil y avait de nouveau !
- Oh, tu sais, toujours le même topo ! Je voulais te dire que jai encore surpris un de ces types de la bande Mad Angel à fouiller dans les poubelles.
Les Mad Angel étaient un véritable fléau. Il étaient peu, environ cinq ou six, mais incroyablement coriaces.
- Et alors ? , senquit Trent.
- Cette fois-ci, je lai eu. Faut dire que javais prévu le coup ! Je métais planqué derrière une pile de carton, et quand jai entendu ce gars qui rodait autour des déchets, je suis sorti en courant et je lui ai balancé une rafale de mon M-16 en pleine poitrine !
Norm riait au éclats. Il était réellement fier davoir dessoudé ce pauvre homme affamé, et sans doute désarmé.
- Tu sais quoi, continua til, ce blaireau nétait même pas armé ! De son vivant, il devait vraiment être débile !
Le voilà qui repartait de son rire gras et non-feint. Il devenait trop dangereux.
Durant sa vie " civile ", il nétait quun simple cadre, obéissant à son patron, et lisant des catalogues de modes : Vêtements, mobilier, décoration
Tout était susceptible de lintéresser. Il refaisait son intérieur tous les deux ou trois mois, et invitait pour loccasion son boss et sa femme à dîner. Il y avait un mois et dix millions dannées de cela, il avait été soumis et exagérément empreint de normalité. Cétait triste à dire, mais grâce à la contamination, il sétait réalisé. Sa vraie nature était la folie meurtrière. Garder un tel individu sous son toit, nétait pas sérieux. Mais Trent avait trop besoin de lui.
- Bravo Norm, se contenta-il de répondre. Je voulais te voir, justement. John est mort, il ya quelques minutes. Si tu pouvais " nettoyer " sa chambre
- Aucun problème Trent ! Si tu as besoin de moi, tu me trouveras là-bas.
Il me lèche les bottes. Un type, peut-être détestable, certes, mais allié, vient de crever, et lui il me passe la pommade.
Mieux vaut soccuper des vivants, dans un monde ou 95 % de la population crève, était un des préceptes apprécié par la nouvelle société.
Trent était arrivé ici il y avait exactement deux semaines, et ceux qui étaient venus après lui semblait lui obéir, sans vouloir se lavouer. Cétait une autre règle quon pouvait énoncer simplement : Le premier est le roi. Avant le BXr125, ce lieu devait être un hôtel huppé, et la clientèle le fréquentant appartenait sans doute à la crème des crèmes des bourges. Maintenant, il abritait de simples réfugiés pour qui les dollars nexistaient même plus.
La vie était bien assez dure sans quon y ajoute les problèmes liés à largent.
Cest une autre époque, dautres temps. Le seul véritable problème demeurait la contamination. Sournoise, elle ressemblait au début à une simple grippe. Maux de têtes, destomacs, sueurs, fièvres. Puis la fièvre empirait, et les simples maux devenaient de véritables tortures. Vingt-quatre heures après avoir été en contact avec le virus, cétait la fin. Une mort sans gloire, quavait parfaitement illustré John.
Mais celui-ci posait une autre problème, bien plus grave. Cela faisait une semaine que Darn vivait parmi eux, tel un fantôme au milieu dautres spectres. Ici, il avait fait son petit trou. Trent lavait toujours trouvé emmerdant, mais il était respecté par les filles. Il était utile aussi. Un allié de plus nétait pas négligeable de nos jours.
Et surtout, il avait sûrement sauté Jessy, la seule que Trent trouvait intéressante. Un e preuve de plus quil était intelligent tout en étant particulièrement chiant.
Mais là nétait pas le véritable bémol : John leur avait assuré être immunisé contre le virus. Résultat, une semaine après sa venue, il mourrait, contaminé.
Avait-il menti ? Ou pensait-il être hors de portée de la maladie, comme croyait lêtre Trent également ?
Trent ne souhaitait pas quitter son petit monde. Sans le BXr125, il nétait rien. Juste un étudiant en droit insignifiant, sans pouvoir, sans intérêt. Une ombre de plus.
Avant de passer voir Jessy, Trent alla vers sa propre chambre. Il devait prendre une ou deux aspirines, juste pour être au meilleur de sa forme.
Depuis ce matin, il ne sentait pas dans son assiette. Les nausées et les vertiges recommençaient.
Il préférait mettre ça sur le compte du repas dhier soir. Et puis, il venait de voir mourir un homme quil considérait tout de même comme un membre important de leur petite communauté, à défaut dêtre un ami. . Navait-il pas le droit dêtre un peu patraque ?
Il attrapa un tube blanc quil décapuchonna à laide de ses dents.
- Cest juste une simple grippe, murmura til en faisant tomber deux cachets dans sa main moite et brûlante.
© Boutreux Simon, le 03/11/01