Que Justice Soit Faite
de Simon Boutreux



James Orwell était assis dans son canapé favori. Il grignotait ses chips favorites (à l'aïoli), en buvant sa bière favorite (de la Bud bien sûr), et en regardant son programme favori.

"Mort pour vous" était un classique. Depuis plus de dix ans, elle rassemblait des millions d'américains et était retransmise dans tous les pays développés. Personne ne pouvait lui échapper. Bien entendu, au début de nombreux contestataires avaient criés à la face du monde leurs mécontentements. Toujours les mêmes mots, qui revenaient tous les siècles : Honte, Ethique, Immorale, Répugnant, Dégoûtant, Révoltant…

N'avait-on pas condamné Copernic à mort quand il avait clamé que la terre n'était en fait qu'une chose inutile dans l'univers, et qu'elle n'était sûrement pas en son centre ?

Et pourtant, il avait raison.
D'ailleurs, toutes les voix rebelles s'étaient tues maintenant. Le gouvernement avait même créé une brigade spéciale pour traquer et massacrer les opposants de l'émission.
Rien ne pouvait entraver la marche des médias. Les géants piétinaient les lilliputiens, et sentaient à peine leurs os petits comme des épines rentrer dans la plante de leur pied grand comme des maisons.
James éclusa une autre bière, et attendit la fin de la publicité. Il faudrait qu'il s'achète un de ces aspirateurs. Il en avait déjà un, mais il était vieux : il l'avait acheté quatre mois auparavant. Et celui de la pub lui promettait une plus grande puissance, ainsi qu'un design original, "conçu pour des gens qui ne laissaient pas avoir sur la qualité".

- Ah, ça, non ! Tu peux me croire mon pote, moi, je suis un type futé, et c'est pas demain la veille que tu pourras m'embobiner !
- Chéri ?
C'était sa femme qui se demandait à qui il parlait.
- Rien Janice, je parlais tout seul.
-Ah bon.

Cette satané pub était de plus en plus longue, et coupait les émissions de " Mort pour vous " au moins toutes les cinq minutes. Mais il les supportait parce que ce jeu en valait vraiment le coup. Et, de toutes façons, ce n'était pas lui qu'ils toucheraient, avec leur pub à la con.

Le visage familier de John O'Meal lui adressa un franc sourire. Ça recommençait enfin.
- Ce soir, enchaîna le présentateur vedette, vous êtes avez voté pour que Edward Casey soit éliminé !

James n'avait pas choisit celui-ci.

- Et merde, tonna t'il, pourquoi lui ? Non mais regardez-moi ce type !
Il en avait plus que marre que ce soit toujours ceux pour qui il ne votait pas qui était éliminé.
- Chéri ?

Encore Janice.

- Ta gueule ! , rugit-il.
Sa femme ne chercha pas la petite bête. Il lui avait déjà démontré qu'on ne se marrait pas avec James, quand James était en rogne. Elle en gardait quelques cicatrices, et marchait seulement à l'aide d'une canne.
La figure antipathique de Casey apparut à l'écran : Deux yeux noirs qui lançaient des éclairs et qui semblaient dire " Je vous hais tous bande de porcs " ; des cheveux qui se faisaient rares ; une vilaine bouche qui ressemblait plus à une plaie ouverte qu'à autre chose.

Finalement, Orwell n'était pas si mécontent sur le choix des autres téléspectateurs. De toute façon, il participerait à la suite de l'émission. C'était une consolation bien suffisante pour qu'il s'offre une autre bière.
Il éructa si fort que Janice en lâcha la soupière de sa grand-mère qu'elle nettoyait à ce moment. Une belle soupière peinte qui était le seul bien que sa bien aimée mamie lui ait laissée.

- Qu'est ce que t'as encore fait comme connerie ?

James, pauvre porc, pensa t'elle.

- Ce n'est rien chéri, excuse-moi, dit-elle d'une voix mal assurée.

James se concentra tout son attention sur la télé. Il trouva tout de même le temps pour fourrer une poignée de chips épicées dans sa bouche.

- Vous êtes plus de cinquante millions à avoir choisit Edward Casey !

Toujours cette voix enjouée que les gosses essayaient d'imiter en vain.

- Soyez sûr qu'il aura ce qu'il mérite !

Orwell vida sa dernière cannette de bière en quelques petites gorgées. James : 7, Bière : 0, pensa t'il triomphalement.

- Jane, bière !

Mme Orwell avait la tête dans le four, et s'employait à le nettoyer un peu. Elle n'entendit absolument pas l'appel de son mari.
- Bordel ! Qu'est ce que tu fous !

La voix chargée de menaces lui parvint tout de même.

- Qui y'à t'il chéri ?
- Y'me faut de la bière fraîche, voilà c'qui y'à, fit-il en la minaudant.

Trente secondes plus tard, un pack de six était déposé à portée de sa main grasse et collante. Il ne se donna même pas la peine de la remercier. Il avait une bonne excuse : L'émission devenait vraiment intéressante.
O'Meal énonçait la liste des délits commis par Casey : Vol à main armé, séquestrations et violences, viols nécrophiles et incestueux, ainsi que trois ou quatre meurtres.

- Salopard ! , jeta James. En fait, si j'avais su tout ça, j'aurais voté pour que tu sois éliminé !
Mais ce n'était pas grave, il lui restait le vote le plus alléchant à faire. Le présentateur promit qu'on allait y passer dans quelques secondes. James profita de ce court temps mort pour mâcher bruyamment des chips, et rapprocher de lui son téléphone. Il fallait qu'il soit prêt.
- Et c'est parti ! Vous pouvez commencer à appeler pour faire votre choix !
John était décidément le meilleur. Un pro. Depuis qu'Orwell regardait l'émission, il n'avait jamais vu un présentateur aussi doué.

Sur l'écran de sa vieille Thomson 16/9 qui commençait à rendre l'âme, défilait toutes les photos des scènes de crimes, de viols, de hold-up, perpétré par Casey.

- Quel pourri, marmonna James en composant le numéro qu'il connaissait par cœur.

Une voix de femme plutôt agréable lui répondit presque aussitôt. Le système était bien huilé.

- Ici Shanniah Streng, je vous rappelle que ce service coûte deux dollars l'appel, puis 3 dollars la minute.
- O.k, o.k, ça marche, répondit-il.

La bonne femme lui débita la liste des choses qu'il pouvait choisir, mais il la coupa aussitôt, en lui donnant son choix, car il connaissait ce jeu par cœur.

- 5.
- Bien, aujourd'hui, nous faisons une promotion sur le 5, c'est votre jour de chance ! Vous ne payerez que 75 dollars, au lieu de 80 !

James était content, c'était son jour de chance. Bon sang, ce que ce genre de phrases pouvait le rendre heureux ! En plus, il faisait une vraie affaire !

- Pouvez-vous me communiquer votre numéro de carte bancaire, s'il vous plaît ? , fit la voix.
- C'est le 0546597 RTI 56, dit James sans hésiter un instant.

Plus que deux minutes, et les votes prenaient fin.

- Bien, c'est noté Mr.Orwell, merci à vous de nous être fidèle.
- Y'a pas de quoi, j'adore ce que vous faîtes, déclara t'il d'une voix enjouée.

Il raccrocha avec le sourire aux lèvres. Nom de Dieu, quelle bonne journée !
John O'Meal remplaça les potos des méfaits de Casey. James se dit qu'il devrait acheter celle où on le voyait en train de violer un cadavre en état de putréfaction avancé. Ce con avait vraiment l'air de prendre son pied ! Non mais quel tordu. Orwell chercha des yeux un endroit propice où accrocher la photo qu'il pouvait commander. Oui, sur la télé, dans un beau cadre doré, ce serait parfait. En plus, comme c'était son jour de chance, il aurait sûrement un rabais sur la photo.
Le présentateur commentait l'avance des votes.

- Le quatre prend un peu d'avance sur le trois, avec deux pour cent de plus ! Ah ! Mais, le dix et le cinq sont également bien placé. Par contre, le deux, le sept et le huit sont au fond du gouffre !

James se rongeait les ongles. Cette attente était impitoyable. Ses nerfs étaient à fleur de peau.

- Merde, tu vas le cracher ton résultat à la con ! Cinq, cinq, allez, cinq, fais un effort Johnny !

Encore dix secondes. Neuf, huit, sept, six, cinq, …

- Et c'est le numéro 5 qui a été le plus sollicité ! Sans doute grâce à une communauté française ultra présente aujourd'hui ! Bonjour à tous les amis !

James se serait bien levé pour esquisser un pas de danse tant il était heureux, mais la bière et les chips le scotchait à son canapé.

- Wou-Hou, Janice, j'ai gagné, mon choix à été retenu, et c'est grâce à ces bouffeurs de cuisses de grenouilles !
- C'est bien chéri, répondit-elle.

Parfois, il la soupçonnait de nourri de mauvaises pensées à l'égard du jeu télévisé. Si ça continuait, il la donnerait à la brigade. Bien sûr, ça lui briserait le cœur, et il n'y aurait plus personne pour lui faire à manger, mais " Mort pour vous " ne devait avoir aucun opposant. En plus, le jour ou sa femme passerait, il pourrait voter pour elle !
Edward Casey apparut alors, entouré par deux membres de la brigade. Il avait l'air serein.
Pauvre gland, pensa James.

- Qu'on amène le choix du jour ! Bienvenue au numéro cinq !

Une guillotine à la lame brillante fut poussée sur le plateau. Ça faisait au moins deux mois qu'elle n'avait pas été choisie !

- Bien, continua John O'Meal, Edward George Stephen Casey, vous reconnaissez coupable de tous ce dont vous êtes accusé ?
James frétillait d'impatience sur son canapé. Ils étaient des millions à faire de même.

Au siège du jeu "Mort pour vous", on comptait la recette du jour. Plus de deux cents cinquante milliards, avec les produits dérivés. La moitié de la somme allait au gouvernement. Il allait construire une super école dans l'Arkansas.
- Allez tous vous faire foutre bande de merde, cracha Casey.

O'Meal lui balança un magnifique coup de pied dans les parties génitales. James applaudit.

- Je vous demandais donc, mon cher Edward, si vous regrettiez les choses horribles que vous avez faites ?

L'ancien détenu avait le visage violacé et reprenait à grand peine sa respiration. C'était le genre de trucs que James adorait : Un type coupable qui n'en avait rien à foutre, et qui bravait la mort. Ils faisaient tous ça. A croire que c'était fait exprès pour le spectacle !

A cette pensée idiote, il esquissa un sourire. Pourquoi les huiles de cette émission auraient mit tout ça en scène ? Pour avoir l'argent, le pouvoir, le contrôle sur une immense partie de la population ?

Orwell cessa aussi vite qu'il put ces pensées malsaines. La brigade spéciale de " Mort Pour Vous ", souvent appelé la Brigade Anti-Opposants, pouvait deviner vos pensées les plus secrètes. Et si vous en vouliez à l'émission, ils arrivaient en moins de quelques minutes. James avait entendu dire qu'ils étaient toujours tout prêt, plus prêt que ce qu'on osait imaginer…

- Je vous emmerde, grogna Casey avec peine.

Il s'attendait sûrement à recevoir un autre coup, puisqu'il se protégea les bijoux de familles, mais O'Meal lui fit signe de continuer. Il fallait attiser la haine du peuple.

- Tous autant que vous êtes, devant votre téloche, à siroter de la bière et à vous engraisser de chips graisseuse…

James balança sa canette de Bud à moitié pleine sur sa télévision. Une coulée de bière dégoulina le long de l'écran.

- Enfoiré, tonna t'il, tu n'as pas le droit ! Tu ne sais pas qui je suis ! Je bosse quarante heures par semaines pour nourrir ma famille !

Dans sa colère aveugle, il s'était levé de son canapé. Il rabaissa son bras et s'assit, étourdit.

- Merde, fils de pute, lâcha t'il, à présent un peu plus calme.

Le présentateur fit signe au détenu de se taire. S'en était assez. Juste assez pour que les gens restent scotché à leur télé. Un peu plus, et ils auraient pût changer. La machine était vraiment bien huilée. Une grosse machine aux dents d'aciers acérées, qui dévorait les infidèles.

- Messieurs, emmenez-le, dit O'Meal.

Deux membres de la B.A.O, des capitaines encadrèrent Casey. Sur leur poitrine bombée brillait une foule de médailles. C'était le couronnement de leur carrière. Des années passées à servir les dirigeants de l'émission, à traquer les traîtres, à obéir aveuglément, à en arriver à croire que tout ce jeu télé n'était vraiment qu'un simple jeu, à peine plus notable que Jeopardy.

Le prisonnier se laissa faire un temps, puis, à la vue de l'escalier qui le conduirait à sa dernière demeure, il se mit à distribuer autant de coups que lui permettait sa camisole de force et ses pieds enchaînés. Un des deux capitaines, le capitaine Hury reçut un coup de tête en plein dans l'estomac, et s'effondra sur les planches de la scène. Il fut immédiatement évacué et remplacé par un de ses pairs, heureux de cette opportunité.

Casey fut alors rapidement maîtrisé, et traîné de force vers la guillotine.
James exultait, et manqua de peu de s'étrangler en avalant une chips de travers.

- Mes très chers amis téléspectateurs, poursuivait O'Meal, aujourd'hui, encore une fois, votre souhait va se réaliser ! Sous vos yeux, nous allons procéder à l'élimination d'Edward Casey, celui que vous avez choisit pour mourir ce soir !

Le condamné se trouvait maintenant en face de la guillotine. Les deux capitaines l'encadraient, et sachant qu'ils étaient filmés et que la photo serait publiée en première page de tous les journaux du monde, ils se paraient de leur plus beau sourire.
Casey ne souriait pas. Il ne pleurait pas non plus. Son visage ne reflétait plus rien. Il sentait sa mort. Il savait sa mort imminente et inexorable maintenant.

- Bien, veuillez procéder à l'installation du prisonnier, dit le présentateur en s'adressant aux gardiens.

James Orwell savourait ces derniers instants de l'émission. Même s'il l'enregistrait toujours, il ne voulait pas en perdre une miette. Le direct était le direct, et du direct enregistré n'était plus vraiment du direct.

Casey était allongé sur le ventre, les yeux fixant le panier où sa tête reposerait bientôt, avant d'être exposée au public, et vendue aux enchères, pour une somme astronomique. Son cou lui faisait mal, comme s'il pouvait anticiper le fait d'être décapité. Tous disaient qu'on ne sentait rien. N'empêche, il aurait préféré l'injection létale, ou le peloton d'exécution.
Les lumières se braquèrent sur lui et firent étinceler la lame affûtée qui lui donnerait la mort. Une nouvelle lame pour chaque exécution, c'était tout ce que les anciens opposants avaient réussit à obtenir. Et, même s'ils avaient presque tous disparus dans de malheureux accidents de voitures ou de travails, cette manie avaient été gardée. Et puis, un tranchant brillant comme un diamant attirait plus de monde. Cela avait été prouvé.

Le bourreau arriva. D'un geste dans lequel transparaissait un acte maint fois répétée avant le grand soir, il décrocha la cordelette qui maintenait jusque là la lame au-dessus de la tête de Casey.

O'Meal balança son sourire fin d'émission, et annonça d'une voix enjouée :
- Et la semaine prochaine, vous avez le choix entre trois nouveaux candidats ! Vous pouvez consulter leurs profils leurs casiers judiciaires et les photos chocs de leurs crimes, sur Internet. Ou, si vous êtes patients, attendez demain soir pour la rediffusion de l'émission de ce soir, ainsi que pour les estimations relatives à vos votes. N'oubliez que je compte sur vous !

C'était le signal que les cameramen attendaient. Ils zoomèrent sur le visage crispé de Casey. En fond sonore, la voix pleine de rire mais cependant très solennel d'O'Meal prononçait la phrase rituelle :
- Que justice soit faîte !

James acquiesça et se frotta les mains d'impatience.
Le bourreau lâcha la cordelette. La lame siffla en courrant le long de l'axe de bois. Casey était mort.

- Que justice soit enfin faîte, souffla James, d'une voix tremblante de ferveur.


© Simon Boutreux, le 28/01/02.

Retour au sommaire