


Dès mon plus jeune âge, javais pour habitude dexplorer les maisons de mon village une à une. Mes petites visites étaient facilitées quand javais une petite amie dans la maison. Ou un copain.
Cela comblait mon inépuisable curiosité. Voir vivre les gens. Les entendre parler. Se comporter entre eux. Leur façon différente de faire la cuisine. Quelquefois, javais le droit de goûter à lune ou lautre des préparations
Comme ces brioches à la vapeur ! Quelle douceur moelleuse ! Un vrai petit coussin qui fondait délicieusement dans la bouche
Seule dans le village, la maman de Wanda savait préparer ce mets savoureux
Le hameau étant petit, jeus vite fait den faire le tour
Pour varier solitude et compagnie, je faisais de longues promenades dans la campagne environnante. Mon chien Milord était toujours de la partie. Et pendant que je me délectais des fruits de saison, lui pourchassait faisans, lapins ou perdrix.
Jai même fouillé les caves des maisons en ruine dans lespoir dy découvrir un trésor
Il marrivait aussi de visiter le cimetière ; dy lire toutes les inscriptions
les âges
de détailler les photos et de plonger mon regard dans les petites chapelles aménagées par certaines familles
Ayant ainsi posé mes marques dans mon environnement proche, je mis en uvre un programme dexploration élargie au village voisin où se trouvait lécole.
Beaucoup damies et de copains en plus. Cela sest produit tout naturellement daller chez Marianne. Puis, dy passer la nuit
Jécarquillais les yeux. Ouvrais grand mes oreilles. Engrangeais toute provende. Et bénissais cet heureux hasard qui me permettait davoir « les clefs dentrée ». De manger de la bonne soupe aux légumes. Car, enfin, de nombreuses maisons avaient porte close
Les livres furent aussi une occasion rêvée de pénétrer dans certaines demeures. Ah ! Les échanges de livres avec Bernard ! Que de battements de cur quand sa maman mouvrait la porte !
Les textes de chansons mont également permis daccéder dans des lieux très fermés
Autre classe
Chère Denise de mon enfance, comme ils étaient beaux les textes de Charles TRENET ! Et tes yeux noirs si doux à regarder
Je progressais pas à pas. Me voici sur lautre colline chez Camille, aux yeux si clairs. De ce bleu de myosotis sauvage piquetant les sous-bois
Tendre petite amie dont la maman confectionnait de si croustillantes tartes au sucre que toi, Camille, tu moffrais avec tant de plaisir.
Promenades dans les bois proches. Gais babillages. Fleurs tressées. Courses folles dans les prés
Nous étions heureuses !
Vint le temps dapprendre le catéchisme
Cest ainsi que je connus la famille de Jean. « Passe me prendre, nous irons ensemble chez Monsieur le curé » ! me dit-il un jour.
Je laimais bien et le taquinais souvent en classe. Du haut de ses douze ans, il jouait déjà au grand séducteur
Il avait sa cour dadmiratrices et se prenait pour un grand Maharadjah ! Pour moi, cétait juste un copain. Une sorte de frère qui ne mimpressionnait en rien avec ses cheveux bruns plaqués, ses yeux noirs ronds comme des billes, ses joues rebondies et son nez épaté. Bon daccord, il y avait beaucoup de malice dans ces yeux-là et les lèvres étaient gourmandes. Toutes prêtes à cueillir furtivement un baiser
Point de cela pour moi.
Toujours ma quête
La maison de Jean était très jolie. Avec des fleurs partout dans le jardin. Sa maman semblait très coquette. Toujours bien mise et coiffée avec soin. Des cheveux lissés épousaient son joli visage allongé. De nature calme et souriante, ses gestes avaient comme une certaine langueur, mêlée de mélancolie. Pour tout dire, elle me paraissait très belle. Distinguée, avec un corps bien proportionné. Elle avait fort à faire avec ses trois garçons, Jean étant le petit dernier.
Javais là un champ dobservation inespéré.
Le frère cadet, Georges, grand, était très sûr de lui. Genre Gregory PECK, pas une fille ne pouvait lui résister ! A 18 ans, il pensait conquérir le monde !
Il en allait tout autrement de laîné. Javais spontanément pour lui une grande tendresse.
Il avait 21 ans, le visage doux, des yeux plissés, des lèvres charnues, les épaules un peu voûtées et un sourire teinté de tristesse. Comme sil souffrait dans son for intérieur dun mal étrange et mystérieux.
Lorsque je vis le papa, Thaddée, je cherchais en lui les ressemblances avec ses trois fils
En fait, cétait Michel qui était le plus proche de lui à beaucoup dégards. Physiquement, moralement et, comme lui, il jouait de laccordéon.
Georges avait hérité de la prestance de sa mère avec en plus une sorte darrogance quelle navait pas. Il avait également des dons musicaux : il savait jouer de la trompette avec talent et brio. Les deux aînés animaient les soirées dans les bals de campagne.
Jean, cétait le lutin, le farfadet, lenfant gâté qui ne ressemblait ni à papa, ni à maman. Cétait une boule dénergie et de joie de vivre, sans complexe aucun. Bien sûr, il avait aussi loreille musicale : il pianotait déjà à laccordéon mais son dada, cétait lharmonica.
À la campagne, dans chaque foyer, il y avait ou un chien ou un chat, sinon les deux. Bien souvent, des animaux bâtards.
Mais le papa de Jean avait un chien de race ! Chien berger ? Chien loup ? je ne le sus. En tous cas, une bête magnifique. Un gardien-né. Il avait de la noblesse. Une assurance sans pareil et le sens de sa responsabilité. Il était le protecteur de la demeure et de ses habitants. Pour être admis, il fallait dabord être agréé par la famille. Sinon, Caramel se fâchait. Grondait. Gare à celui qui aurait franchi le seuil ! Jétais fascinée par cet animal, sa taille, son pelage, ses yeux graves et attentifs.
Pour Caramel, son seul et vrai maître, cétait le papa. Papa si doux au regard tendre. Et triste aussi. Dure la vie. Gardien de nuit à lusine proche. La sucrerie. Des champs et des champs de betteraves à perte de vue. Broyées, malaxées. Mélasse brune. Sucre cristallisé. Sucre blanc. En morceaux
Et des femmes et des hommes dans les champs. Et des femmes et des hommes dans lusine.
Et un gardien seul avec son chien la nuit.
Les cheminées crachaient cette fumée qui stagnait. Des odeurs de pulpe de betteraves en fermentation sinsinuaient jusque dans les maisons.
Il partait à vélo chaque soir, le papa. Avec Caramel.
Ils rentraient à laube naissante. Fourbus tous les deux. Cette côte était si abrupte à monter à pied, le guidon à la main.
Le chien avançait sur le bas-côté. Le brouillard se délayait dans le vallon
Les peupliers formaient une frondaison grise.
Antonia, la maman, préparait le petit déjeuner de ses hommes, quand tout-à-coup, Caramel arriva en trombe, aboyant dune manière violente et saccadée.
Immédiatement, elle se douta que quelque chose était arrivé à son mari, car, jamais, le chien ne serait revenu sans lui.
Caramel la tira par son tablier puis sélança vers les garçons les happant par le bras pour les obliger à le suivre à lextérieur.
Il était comme fou. Éperdu de douleur. Hurlant sa détresse. Sa rage.
« Vite, venez vite » semblait-t-il vouloir leur dire.
Ils sélancèrent à sa suite sur la route brumeuse.
Rapidement, le chien les emmena sur les lieux du drame. Leur père gisait, affalé en travers de la bicyclette. Inanimé. Les cheveux défaits, le cuir chevelu ensanglanté.
Les trois garçons, silencieux, en proie à une grande angoisse, prirent la décision demmener leur père à la maison. Il fallait agir vite, très vite. Les deux plus grands le portèrent, tandis que Jean se chargea de la bicyclette. Le chien tantôt les devançait, tantôt les suivait en poussant des cris plaintifs
Les garçons se sont doutés de ce qui sétait passé. Heurté dans lobscurité par un véhicule, le père sétait évanoui et navait pu se relever. Personne ne lavait secouru
Dans cette nuit opaque et ce brouillard courant à ras du sol
Cest alors que le chien sétait élancé vers la maison. Alerter. Chercher du secours
Les peupliers sétiraient vers le ciel comme une frondaison ultime.
La tristesse avait suivi le cortège. Elle avait envahi les lieux. Sétait infiltrée comme une brume insidieuse dans les esprits et dans tous les interstices de la demeure.
Courir téléphoner. Attendre le médecin. Le chien qui tremblait en gémissant doucement. Les curs qui se gonflaient de chagrin et dimpuissance.
Cétait encore la nuit. Cétait un cauchemar. Mais non. Le docteur arriva. Il examina le blessé. Puis, les regarda un à un. Trop tard disaient les yeux. Trop tard. Fini. Cétait fini.
Ce fut comme une explosion dans leur tête et dans toute la maison.
Une fine poussière de chagrin flottait dans latmosphère.
Caramel avait perdu son maître. Il navait pu le protéger, le sauver.
Silencieux, il a posé son museau près de sa tête.
Là, à la frontière de linvisible, il a continué sa veille.
*