
Pourquoi suis-je rentrée plus tôt aujourdhui ? Je nen sais rien
Peut-être par quils commencent à me courir au bureau
Toujours plus de charge et de responsabilités. Et la considération, bernique !
Quest-ce quil était, au fait, ce chef avant ? Commandant ! Oui. Un mec de lArmée. Un type qui commande tout le temps. Qui crie. Qui se met en colère. Même qui trépigne.
Le pire pour moi, cest quand il frappe au carreau. Voilà sa façon de me convoquer.
En fait, il ne crie pas. Il gueule. Nous sommes des succédanés de troupes. Obéir est le mot clé. Ne pas interpréter. Cest ainsi que jai découvert linformatique. Le monde des perfos. Des filles frappant devant taper bêtement, sans réfléchir, des chiffres, des codes, des lettres clés
jusquà en vomir. Troupe ou troupeau.
Moi ? Ça ? Jamais ! Je me battrai.
Alors, aujourdhui, un ras le bol ma pris et jai attrapé mon volant. Et zou ! Direction la maison.
Elle est bien un peu isolée. Mais ce petit carré de terrain et cette simple maisonnette, cest vraiment à moi.
Avec, à portée de main, le petit bois, la colline, les marais, toute la nature offerte
Un coup de frein, jarrive à hauteur du virage qui mène chez moi.
Cest mercredi, pas décole. Où est donc Louis ?
Âge difficile. Adolescence perturbée. Père parti. Et moi qui travaille tant.
Je ralentis. Heureusement.
Peur. Stupeur. Horreur.
Ils sont là, plusieurs, allongés comme des cadavres dans le gazon le long du portillon.
Inconsciemment, jamorçais mon approche pour pénétrer dans la cour en marche arrière.
Jai freiné des quatre fers. Terrifiée. Des doutes affreux plein la tête.
Il y avait là, plein de mobylettes. Certaines accolées à la clôture. Dautres, renversées.
Des bouteilles de toutes sortes jonchaient le sol.
Seigneur. Au secours. Je deviens folle. Folle dangoisse. Une envie de vomir. Vais-je mourir ?
Mais où est donc Louis ?
Je pénètre dans le garage. Il y en a là aussi. Javance dans sa chambre. Drôles dodeurs
Encore des bouteilles.
Les meubles brûlés par les mégots. Des petites soucoupes. Des cuillères à café noircies. La moquette maculée
Quel désordre !
Et je regarde mon enfant. Mais qua-t-il donc fait ? Quest-ce quils ont tous faits ? !
Mon corps se révulse. Quelle souffrance. Pourquoi a-t-il fait ça ?
Quest-ce que jai fait ou pas fait ? Moi ?
Et mes questions pleuvaient.
Je voulais tout croire. Que ce nétait quun incident. Quil ne les laisserait plus venir. Sûr.
Mais le doute, insidieux, était là en permanence.
Je surveillais sans cesse sa pâleur.
Ne dormais plus jusquà ce quil rentre. Tard.
Angoisse. Angoisse. Terreur. Dans cette maison de solitude.
Je fouille. Les poches. Les tiroirs. Les placards.
Colle à vélo. Eau écarlate. Trichlo. De lherbe. Et quoi dautre encore ?
Si tu ne veux pas, ne peux pas me parler, écris. ECRIS !
Et jai trouvé les feuillets. Des descriptions dhorreur. Morbides. Des visions éclatées. Des désespoirs sans nom. Des mots durs qui vous éclataient à la figure comme des coups de pétards. Des mots qui vous mettaient le cur en lambeaux.
Je souffre. Je souffre. Pourquoi ? Pourquoi, Seigneur, quon saime pas ? Comme il faut. Comme on aime en vrai au-dedans. Déchirant.
Aimer. Aimer jusquà accepter la dérive. En sortir. Comment ? Seigneur. Comment ?
« Comme tas fait, maman »
Ces mots résonnent encore et toujours dans ma tête. A chaque fois que je connais un cas
Que jessaie daider.
Que je lui demande son avis, à Louis.
Cest ça quil me répond
Tout le temps, ça tournait dans ma tête. Que faire ? Si non, je le perds.
Je suis là, tous les jours, dans ces drôles dodeurs
Avec ces tâches de brûlures sur les meubles. Ces ombres crasses sur la moquette beige sale.
Et je fouille.
Et jouvre les tiroirs. Je fouille les poches. Les placards. Et un soir, toc, le flacon est là. Entre les pulls et les chemises. Plein au trois quart.
Alors, cest ça ! Est-ce quil le boit ? Le hume ? Mais quest-ce quil fait donc avec ça ?
Et tout à coup, je repense au chef déquipe qui est venu me parler de « ça ». Son fils. Aussi. Dans une baraque désaffectée en forêt. A plusieurs. Il venait dêtre convoqué par la Police.
Un éclair dans ma tête. Et si Louis en était ?
Avec une audace dont je ne me savais pas capable, je mis mon plan sur pied.
Ce jour-là, il nest pas rentré tard. 19 heures.
Je laccueillis avec le plus grand calme.
« Contiens-toi » me dis-je. « Sois calme » « Posée ». « Ne montre rien ».
« Viens dans la cuisine, Louis, assieds-toi ici. Jai à te parler.
Je minstalle près de lui.
Il est penché vers moi. Moi, je le regarde droit. Droit dans les yeux. Tous mes sens sont aiguisés, en observation.
« Les gendarmes te cherchent, Louis ». « Je sais tout. Inutile de tout me cacher. Je suis au courant de tout maintenant. »
Frappé de stupeur, il me regardait. La pâleur lenvahissait. Défiguré. Je lai vu se recroqueviller devant moi.
Il na rien nié. Javais visé juste.
Au flanc.
Enfin, je savais. Et comme toujours, quand il marrive des catastrophes, jébauchais mon, mes plans.
Et je lui ai parlé.
« Nous allons te soigner. Veux-tu « ?
« Oui, maman ».
« Veux-tu que jaille avec toi chez ce thérapeute ?
« Non. Je vais y aller seul. Je préfère. Nous parlerons de tout. Oui. Oui. »
Rendez-vous fut pris.
Je me suis aperçue très vite que ça ne tournait pas rond. Il pâlissait de jour en jour. Avait des trous de mémoire. Parlait de moins en moins. Mévitait.
Si fragile. Frêle comme un moineau à la dérive.
« Mais, dis-moi, de quoi parlez-vous ? » « Allez, vas-y, dis-le-moi ? »
Il se mit à trembler. Langoisse le dévastait.
« Maman, il ne parle pas. Il ne dit rien. Il veut que ce soit moi qui mexprime. Et il est là, roide. Ça me rend fou.
« Alors, dis-lui. Dis-lui que tu désires dialoguer. Que ce nest pas de cette manière là que tu souhaites être aidé. »
« Oui. Oui. Je vais le lui dire. Je nen peux plus. Au prochain rendez-vous.
Et il a insisté. Supplié. Pour que lhomme parle.
Et savez-vous ce que lui a répondu cet horrible psy ?
« Je ne veux pas te parler car je ne veux pas te dire que tu vas finir par tuer quelquun
».
Salaud. Immonde salaud. Une pourriture, ce mec. Nous nous sommes trompés.
« Plus jamais, tu niras chez lui. Mon petit, calme-toi. Il est fou, cet homme-là. »
« Nous trouverons une autre solution. Oui. Tiens, notre médecin de famille. Il te connaît bien. Veux-tu aller le voir ? »
« Oui. Oui ».
« Pourrais-je
Veux-tu que je taccompagne ? »
« Oui ».
« Bon. Daccord. »
Jai pris très vite rendez-vous. Je prévins le docteur par téléphone.
Chaque seconde était une torture jusquau rendez-vous
Pourvu quil ne disparaisse pas. Quil vienne
Oui, il est là. Il mattend. Droit. Si fragile.
Enfin, nous y allons.
« Bonjour ». Le docteur nous accueille.
« Vous venez avec votre fils ? »
« Tu es daccord, Louis ? »
« Oui ».
Alors, il a tout raconté. A nouveau. Le médecin a réfléchit et très vite, il a proposé un plan.
Cure de sommeil à domicile. Sous ma surveillance. Surtout pas dans un établissement spécialisé. Ce serait très mauvais. Des contacts nocifs
Des risques à nouveau
Daccord, pour les soins à la maison. Matin. Midi. Soir. Jétais là, accourant, langoisse aux tripes. Mais il était couché ? Calme. Soulagé. Il dormait. Avalait ses cachets. Et dormait encore.
Personne navait le droit dentrer. Grandmère veillait. Dans ma tête, ça palpitait. Et après ? Les rechutes possibles
Que faire ?
Dans ces cas-là, je mouline ? Tourne le problème mille fois dans ma tête.
Bon sang, que faire ? Il faut léloigner à tous prix dici. De ces fréquentations malsaines.
Le pauvre petit.
Peu à peu, il se confiait. Les tortures au Lycée. Les curés.. Les bulletins truqués. La fuite décidée avec cette fille. Le suicide à deux quelque part, très loin
« Vous ne pouvez pas comprendre, vous, les adultes ! Cest notre guerre dIndochine à nous
! me criait-il.
Mes cellules se convulsaient.
Comment peut-on vivre si près les uns des autres et bâtir ces murs de silence et dincompréhension ? Se torturer à ce point ? Pourquoi lAmour ne trouve-t-il pas le bon chemin ?
Vite, il fallait agir.
Partir. Oui. Il fallait quil parte. Loin. Mais où ?
Jai couru, cherché. Ébauché des solutions.
Et lidée est venue. Un échange !
Un échange avec létranger. La Grande-Bretagne, lEspagne ou les U.S.A
Je vais chercher. Je trouverai.
Et jai trouvé. Dallas ! Un échange. Un garçon. Une famille. Ce sera lAmérique.
La valise est prête. Je le conduis à laéroport. Direction New York via Bruxelles puis Dallas
Ces quinze jours là-bas, une résurrection. Une vie différente. Un copain jeune, dynamique. Plein dallant. Cétait totalement différent dici. Une découverte. Un autre monde. Une ouverture sans pareil. Là-bas, on pouvait tout faire. Même et surtout, réussir.
Au retour, je lui ouvre la porte de la maison. Il pose sa valise. Me regarde avec des yeux extasiés et sécrie :
« Maman, jai tout compris. Je vais travailler. Et je réussirai ! »
Tout à coup, je me suis sentie soulevée de terre, tournoyer dans la petite entrée, enserrée dans les bras de mon fils retrouvé, ça ne métait jamais arrivé
Et il a travaillé.
Et il a réussi.
Et quand je lui demande son avis sur la manière de sy prendre pour sauver quelquun du pire du pire, il me dit :
« Comme tas fait, maman »
Sophie ROÏK