
Franckie adorait les motos. Il ne cessait dadmirer celle de son copain Joe qui en avait une magnifique toute noire avec des chromes brillants.
Mais comment faire pour acheter cette splendeur quand on na pas le sou !
Charretier, quil était. Conducteur de chevaux. À la Ferme de Crinon. Chaque matin, il les soignait, les brossait, posait les harnais. Et Hue ! Dia ! Vogue la charrue sur la glaise luisante. Et tout au long de lannée tous les travaux des champs
Déjà, la solde est plus importante que celle de son voisin bouvier, et aussi plus conséquente que celle de son père, simple ouvrier à la journée.
Mère Louise, avec 4 garçons avait fort à faire pour nourrir et entretenir tous ses hommes. Et encore plus avec toute la basse-cour : poules, lapins, oies, canards et cochons
En a-t-elle charrié des brouettées dherbe ! Glané des épis de blé
Elle rentrait, la faucille plantée au centre des herbes, poussant hardiment la brouette, le rouge aux joues, le foulard trempé.
Quant à ses frères, chacun pour soi.
Alors, Franckie rêvait. Il se la voyait en rêve, rutilante et bien plus puissante encore que celle de Joe. Il la lui fallait à tout prix.
Il économisa centime par centime. Demanda à faire des travaux à tâche où lon est payé au rendement
Sa cagnotte grossissait, mais lorsquil se rendait en ville pour étudier les prix, il se rendait compte quil lui fallait encore bien du temps avant de réaliser son rêve
Quand on a une passion, on ne flanche pas
Qui ne savait pas dans le village quil se la voulait cette moto
Grand événement à la Ferme : le Patron allait acheter un tracteur moderne pour remplacer le vieux, celui qui fonctionnait au gazogène
et que conduisait son voisin Stan.
Un tracteur ! Mais qui donc allait être en charge de cette belle mécanique ? Pas Stan qui avait pris de lâge
Et si cétait lui, Franckie quon allait choisir ? Et le voilà le cerveau en ébullition. Forcément, il gagnerait davantage.
Chaque matin, le Patron distribuait les tâches aux ouvriers en fonction des urgences du jour et des compétences de chacun.
Il navait pas toujours la manière. Cachant une certaine timidité, il était un peu abrupt dans sa façon de sexprimer.
« Stan, toi, ce matin, tu vas ferrer les chevaux ». Stan avait bien des dons. Il était le polyvalent de service. Toujours prêt à dépanner. « Oui, Patron » acquiesça-t-il. Avec le tracteur à gazogène, la forge, cétait lui. Et aussi le jardin de la Ferme
Après avoir transmis ses ordres à chacun, restait Franckie.
« Franckie », dit le Patron, bien sûr, tu as vu le nouveau tracteur. Et bien, je te le confie.
Franckie était cramoisi. Lémotion, la fierté se mêlaient dans sa tête et aussi : « Je vais gagner plus
La moto
Je vais lavoir
»
« Daccord » bredouilla-t-il. Ses mains étaient moites et serraient la casquette.
Chacun se dirigea vers son activité. Mais Franckie suivit son Patron vers le hangar où était abritée la nouvelle machine.
La conduite, il avait ça dans la peau. Avec quelle facilité, il prit possession de lengin.
Des champs à perte de vue, à labourer, herser, semer
Et ensuite, faire les récoltes
Travailler, un plaisir, une joie, le tout doublé dune fierté et du sens des responsabilités. Tout comme les chevaux, dont soccupait à présent Louis, il entretenait sa machine avec amour. La rangeait chaque soir à labri sous le hangar.
Un jour, enfin, le voilà qui se rend à la ville proche. La moto. Sa vision le guide. Cest une nouvelle étape. Après les chevaux, le tracteur, il allait enfourcher un engin quil tiendrait à bras le corps. Il lépouserait. Sa forme à lui sur sa forme à elle. Ce serait une possession.
Toute la famille est dehors. On le voit arriver, droit planté sur sa selle, les yeux brillants, les mains arrimées sur le guidon.
Ça vrombit dans le village. Tout le monde admire le cavalier et sa monture. Noire la machine. Noir le cavalier.
Enfin, il se pose près de son portail. Mère Louise en est tout ébahie. Cette machine limpressionne. Elle est bien deux fois plus grosse quelle ! Et même que Franckie qui est de taille assez petite !
Tout le dimanche à foncer sur les routes de campagne. À se laisser caresser par le vent. À épouser la moto dans un corps à corps possessif.
Franckie était tout plaisir. Son rêve, il le tenait à bout de bras. À plein bras.
Deux machines dans sa vie : le tracteur, la semaine. La moto, le dimanche. Il était comblé.
Une moto, ça attire les filles. Bien vite, une cavalière sinstalla sur la selle arrière
Jenny quelle sappelait.
Mariage. Jenny sinstalla chez Mère Louise qui devint rapidement grand-maman
La vie bruissait dans la maison, dans la cour, dans le jardin
La moto sortait de sous sa couverture en fin de semaine. Franckie se la briquait du guidon jusquau bout de la selle en passant par les rayons,
Et Zou, dun coup de pédale, il démarrait sec pour aller se griser de vibrations et de vent offrant son visage au soleil.
Voilà quun beau jour, le Patron, sans tambour ni trompette, investit dans une nouvelle machine, non pas une de ces petites moissonneuses qui ne font que couper les épis pour en faire des bottes. Mais une moissonneuse-batteuse qui coupe la paille, bat le grain,
Bref qui vous laisse un champ net ! À tel point que lon ne peut même plus glaner !
Quand Franckie aperçut la machine, il frémit. Qui donc allait avoir lhonneur de la conduire ? Mentalement, il fit le tour de tous les ouvriers. Certains étaient déjà âgés. Dautres ne savaient pas conduire. Et sil avait ses chances ? Comme pour le tracteur ? Il était dans la force de lâge. Il avait de lexpérience. Et même de laudace. Mais trêve de rêve, la décision appartenait au Patron.
Le scénario du matin se répéta. Après la répartition habituelle, Franckie navait pas eu dattribution
« Franckie » linterpella le Patron, « que dis-tu de conduire la moissonneuse-batteuse ? ».
« Ça me plairait beaucoup, Patron », répondit Franckie hardiment.
Alors, suis-moi au fond de la cour.
Largeur, longueur, hauteur, il allait falloir se la conduire. Tourner. Ne pas rater une rangée. Franckie se sentait toutes les audaces.
La moto avait eu son petit succès, mais que dire de cet engin multiforme !
Tout le monde était sur le pas-de-porte. Et les enfants suivirent Franckie jusque dans les champs.
Franckie, rouge de fierté, en nage dattention, conduisait lengin religieusement.
Le temps des moissons, cétait le temps de la chasse au lapin qui tentait de séchapper. Et Pan ! Qui navait pas sa gaule pour assommer celui qui navait pas su courir assez vite !
Cétait aussi le temps de la glane pour filles et garçons.
Le Patron a suivi Franckie avec sa Jeep, quimporte les chaos !
Il avait lamour de sa terre tout comme Franckie avait lamour de sa moto.
Dès laube, il allait courir ses champs pour vérifier si la graine germait
Si les sangliers ne lui mangeaient pas ses betteraves ou les cervidés ne lui broutaient pas son maïs
Cest après seulement quil revenait au domaine pour les ordres aux ouvriers.
Tout au long de la journée, on voyait la Jeep franchir allègrement routes et chemins. Il surgissait derrière lun ou lautre pour faire une remarque.
« Hé Robert, là, tu as laissé deux plants de betteraves
»
Robert en bégayait
Le temps des moissons est court. Il faut profiter de lensoleillement car si le blé est mouillé, il se couche, les grains germent, la paille pourrit. Cest raté
Alors, on travaille tôt. On finit tard le soir. Et sil le faut, on travaille même le dimanche
Ce jour-là, on fait un peu la fête. Le repas est enrichi. Cest un poulet ou un lapin. Et si lon a eu de la chance, on peut déguster un lapin de garenne ou un faisan
Franckie a reçu des ordres. Ce jour, il doit finir le champ dOrmoy. Il a son ardeur habituelle.
Il nest pas très corpulent, mais que dénergie dans ses cellules ! Il est un peu du genre Jean Carmet dans « La soupe aux choux ». Il na pas peur de péter dans les étoiles et même le jour dans la cour. Il dit que cest un signe de bonne santé ! Ah ! Le coquin ! Et ça fait rire tout le monde.
Quand il revient de son travail, régulièrement, il sébroue dans une bassine deau fraîche devant la maison.
Et toujours une plaisanterie aux lèvres !
« Allez ! Salut tout le monde, je men vais retrouver ma belle machine ! »
« Bon dimanche à vous ».
Et après le repas, le voilà parti tout guilleret sur son vélo jusquau champ dOrmoy distant denviron 2 kilomètres.
Et que croyez-vous que fait le Patron ? Vers trois heures, il enfourche sa Jeep pour aller surveiller la moisson.
Quelques instants après, on entend la Jeep sarrêter devant la cour de Franckie.
Il avance dans la cour. Non, il court vers la maison. Il appelle Jenny. Il est pâle, très pâle.
« Vite, il est arrivé quelque chose à Franckie ».
Cest lébranlement dans les esprits. Tout le monde se met à courir, suivant la Jeep qui retourne aux champs.
La belle machine de Franckie est à larrêt. Lui est allongé dans les chaînes entraînant les épis vers lintérieur
Le bras engagé dans le circuit infernal
Son sang inonde la paille, la machine, le sol
Il a fini de respirer
Le Patron tremble. Quelle catastrophe. Lémotion noue toutes les gorges.
Mais que sest-il passé ? Le Patron inspecte lengin
Il suppose que la machine a fait du bourrage
Que Franckie est descendu pour dégager la paille, sans prendre la précaution darrêter le moteur et que son bras, engagé trop loin, a été entraîné par les chaînes. Quil na pu se dégager
Cest un bien triste cortège qui sen revint des champs.
Comme une mante religieuse, la machine a mangé le cavalier qui la chevauchait
Moisson du dimanche
Dans la cour de Franckie, les moineaux se disputent toujours dans les pruniers. Le lilas fleurit. Mais près du sureau rabougri, le tabouret est vide
Et la moto dort sous la couverture grise
*