Une mouche est entrée, a survolé notre table. Il ny a que moi qui laie remarquée. Je lai suivie du regard, jusquà ce que nos regards se croisent et jai compris que lui non plus ne faisait pas attention à la conversation. Patrick était dans les nuages, il semblait préoccupé, il ma souri, cest rigolo comme les choses arrivent parfois. Si la mouche nétait pas passée, nos regards ne se seraient peut-être jamais croisés de cette façon là.
A deux heures de laprès-midi, sur la place de Santa Ana, il fait une chaleur épouvantable. Nous fêtions lanniversaire de Pablo, et tous les copains étaient là. On parlait lespagnol avec laccent français et le français avec laccent espagnol. On formait une bonne équipe. Patrick a dit, moi je prendrai un fino. Jai trouvé que cétait une bonne idée. Jai commandé aussi un fino. Les autres prenaient de la bière ou du Martini, ils parlaient fort, ils avaient lair en colère, mais cest toujours comme ça. Ils sont contents, cest tout.
A la Brasserie Allemande, il y a une bonne ambiance, et puis tout le monde connaît, cest facile pour se retrouver. Il y avait comme dhabitude les copains espagnols de Francisco, et les miens, qui repartent toujours quand on sentend le mieux, quand on commence à bien se connaître. Il faut recommencer à chaque fois, rencontrer des gens nouveaux, qui sinstalleront à Madrid deux ou trois ans, et ensuite se perdront. Même si on continue à sécrire, après cest plus pareil.
On est allés au Caldero manger une paella. Le serveur nous avait réservé la table du fond. Je me suis assise dans le coin, javais envie de me sentir un peu isolée, observer sans mimpliquer. Je me foutais du scandale de Marbella, et je navais pas dopinion sur le pacte avec la Catalogne. Jétais un peu saoule, je préférais rester en off. Je nai pas été surprise lorsque Patrick est venu sasseoir juste à côté de moi.
Cétait lanniversaire de Pablo. Comme invité dhonneur, il était au centre de la table, Francisco à gauche de Marina, peut-être que jaurais dû être à côté de lui, mais je nai pas besoin dêtre toujours collée à mon mari. Dailleurs il na pas été surpris de me voir au fond, il ma souri, il était gai, il était beau avec sa chemise blanche, jai pensé « cest fou comme je laime encore ».
Les autres parlaient tous en même temps et riaient beaucoup. Les Espagnols savent ironiser sur tout, ils sont heureux, le mois de juin à Madrid est comme ça. On a toujours envie de faire la fête.
Quest-ce qui sest passé au juste ? La mouche. Cest quand même rigolo. Si nos regards ne sétaient pas croisés de cette façon là, je ne me serais jamais rendue compte comme on est bien tout près de lui, comme jaime regarder sa bouche lorsquil dit « Tu veux un peu de vin ? ». Jaurais voulu quil me parle encore, rien que pour observer ses lèvres, et sentir son regard sur les miennes. Il ma dit « en septembre mon contrat se termine, on repart à Paris ». Javais envie de lui dire ce que lon ne pouvait pas dire. Et bien sûr que je me suis tue. A quoi ça aurait servi ?