Sept heures du matin… Comme tous les retraités de la petite ville de C..., Monsieur et Madame Roland étaient déjà prêts à affronter une journée d’inactivité.
― Regarde, Charles. Le voisin a encore passé la nuit dehors... Il est vraiment bizarre cet homme là !
Assis confortablement dans son fauteuil de cuire favori, Charles Roland était plongé dans la lecture d’un nouveau livre policier lorsque sa femme l’avait interpellé. Il releva le nez un instant et vit son épouse, le front collé à la fenêtre de leur salon. Comme à son habitude, Antoinette Roland épiait le voisinage. Une seconde, Charles Roland songea à raisonner sa femme mais il jugea préférable de ne rien dire. De cette façon, il n’aurait pas à se risquer dans une conversation qui n’aboutirait à rien mais qui par contre le priverait de son précieux temps de lecture.
Antoinette repoussa un peu plus le rideau et se pencha pour mieux voire le spectacle qui la fascinait tant. Son mari savait que depuis quelques jours, elle s’était attachée au cas de leur nouveau voisin. Il ignorait tout de lui et ne l’avait, à vrai dire, encore jamais vu. Seule sa femme l’avait aperçu au petit matin alors que la lumière du jour pointait à peine dans le ciel. Visiblement, les allers et venues de l’individu avaient suscité chez son épouse plus de questions que de réponses... Depuis la première fois qu’elle vit le mystérieux homme entrer dans la maison d’en face au petit matin, elle n’avait cessé d’émettre toutes sortes de suppositions plus ou moins abracadabrantes à son sujet. Même si au début, son époux s’était prêté au petit jeu des théories, ce thème l’avait rapidement fatigué et cela faisait plusieurs jours qu’il se terrait dans le silence, laissant ainsi sa vieille femme divaguer seule dans le salon ou d’ailleurs, dans n’importe quelle autre pièce !
― Je me demande où il peut bien dormir..., dit Antoinette comme si elle réfléchissait tout haut.
Son mari se risqua à une réponse évidente :
― Pourquoi pas dans son lit ? fit-il en esquissant un sourire.
― Mais il n’y en a pas...
Surpris, Charles leva encore une fois le nez de son roman.
― Comment cela ?
― Il n’y a aucun meuble là-bas, répondit la vieille femme toujours à l’affût de ce qui pouvait arriver de l’autre côté de la rue… Il n’y a rien, mis à part un grand frigidaire...
― Et comment sais-tu tout ça ?
― J’y suis allée, répondit simplement Antoinette Roland sur un ton léger.
Aussitôt, son mari bondit hors de son fauteuil. Il se cogna le pied contre la table juste à côté et poussa un petit cri de douleur.
Sa femme se retourna et vit Charles Roland rouge de colère.
― Comment ça, tu y es allée ?!, parvint-il a articuler d’une manière étonnement douce.
― Ah ! Je ne te l’ai pas dit ? (Ecarlate, Charles Roland fit non de la tête). C’est que j’ai dû oublier. Cet après-midi, j’ai voulu souhaiter la bienvenue à notre nouveau voisin...
Elle s’interrompit comme pour voire avoir la permission de poursuivre son récit.
― Continue..., fit son époux qui fulminait intérieurement.
― Alors, j’ai frappé à la porte et je me suis aperçue qu’elle était entre ouverte. J’ai appelé encore et encore mais personne n’a répondu. Alors je suis entrée.
La vieille femme fit encore une pause dans son histoire et se dirigea lentement vers la chaise la plus proche de la fenêtre. Son mari la suivait du regard, le visage empourpré et les mains tremblantes, attendant la fin de l’histoire pour exploser.
― J’ai visitée toutes les pièces. Si tu savais dans quel état lamentable est cette maison ! Et quelle poussière ! Mon Dieu, mon Dieu... Il aurait fallut plutôt la raser au lieu de la vendre. Enfin bon… Je n’ai rien trouvé là-bas sauf le grand réfrigérateur dont je t’ai parlé.
― Et il y avait quoi dans ce frigo, Antoinette ? gronda son mari qui semblait au bord de l’explosion.
― Je ne sais pas. Je ne l’ai pas ouvert...
Estomaqué, Charles Roland ne parvint qu’à pousser un petit cri fluet. Il n’arrivait pas à y croire.
― Tu n’as pas ouvert le frigidaire..., répéta-t-il. Elle ne l’a pas ouvert, fit-il en s’adressant au plafond.
Ahuri, il regarda Antoinette qui s’était installée sur la chaise avant de se laisser choir lui-même sur un fauteuil. Il songea un instant au mystérieux réfrigérateur et voulut émettre une idée mais il se ravisa. Mieux valait oublier tout cela. Il chercha où il avait mis son livre et se promit de ne plus s’occuper du voisinage…
***
Il était presque sept heures du soir lorsque Rudy arriva à la maison hantée. Planté à côté de la bâtisse depuis déjà une demi-heure, le Gros François attendait en grignotant un paquet de biscuits au chocolat.
― Alors, t’es prêt ? lança Rudy à peine arrivé.
― Sûr, répondit son camarade la bouche encore pleine.
Les deux enfants âgés d’une dizaine d’années longèrent discrètement le mur de la maison. Tout à coup, le petit Rudy sentit quelque chose sur son épaule. Il sursauta. C’était la main de son compagnon.
― T’es sur que la vieille d’en face ne nous espionne pas ? demanda François, un peu inquiet.
― J’ai vérifié, affirma Rudy. Il n’y a pas de danger. Elle est sortit faire des courses avec son mari...
― Tant mieux. Elle me fou les jetons celle-là.
Les deux garçons continuèrent leur route. Ils arrivèrent à l’arrière de la maison hantée. Les enfants du quartier l’avaient appelé comme ça depuis qu’ils avaient su qu’elle était abandonnée. Au fils de années, les craquements du bois pourrissant, les passages discrets des squatteurs au milieu de la nuit n’avaient fait qu’assoire la légende auprès des jeunes. Parfois, des courageux tentaient l’aventure extraordinaire de pénétrer à l’intérieur de la vieille bâtisse. Un exploit qui faisait l’admiration de leurs camarades… Rudy et François étaient bien décidés à réussir cette prouesse surtout depuis qu’ils avaient entendu dire à la cour de récréation qu’un nouveau fantôme hantait la maison.
― Tu viens, oui ou non ? fit Rudy alors qu’il passait la fenêtre brisé qui donnait directement sur la cave.
Le Gros François hésitait. A vrai dire, il n’était pas vraiment rassuré par cette histoire de nouveau fantôme. Après tout, il avait accepté de se lancer dans cette expédition uniquement parce que Rudy s’était montré insistant. Mais a présent, il était sans doute trop tard pour reculer. Tout le monde se moquerait de lui à l’école. Et la honte l’effrayait encore plus que les fantômes… Et puis, il ne voulait surtout pas passer pour une poule mouillée devant Marianne, la petite blonde assise à côté de lui en classe. François jura puis il jeta par terre le paquet de biscuits.
― J’arrive, répondit-il enfin.
Dans la maison hantée, rien ne bougeait. Les deux garçons se mouvaient avec précaution dans l’obscurité percée seulement par les faibles rayons de leurs lampes torche.
Rudy était un peu déçu par le voyage. Les pièces qu’ils avaient visitées lui paraissaient désespérément vides et la seule difficulté dans leur progression résidait à éviter les longues toiles d’araignées qui pendaient un peu partout. De son côté, François était soulagé par la tournure de cette aventure. Lui et Rudy n’avaient rencontré aucun fantôme. Pas même une ombre menaçante ! Ses seules peurs avaient été causées par les craquements inquiétants que faisait le vieux bois sous leurs chaussures.
Au dehors, les derniers rayons disparaissaient lorsque les deux garçons terminèrent leur étrange visite. Ils étaient si fiers d’avoir réussit cette épreuve ! Dans le salon poussiéreux, leur exploit les faisait jubiler. François pensait à Marianne et imaginait ses yeux remplit d’admiration lorsqu’elle apprendrait la vérité.
Soudain, son regard fut attiré par un objet de forme oblongue posé au fond de la pièce. Au premier coup d’œil, il crû à un cercueil et vacilla. Mais sa crainte ne dura qu’un instant. A la lumière, il découvrit avec soulagement la surface métallique d’un réfrigérateur qu’on avait abandonné là. Pourtant, il y avait quelque chose de bizarre dans cet appareil. Etait-ce la façon dont on l’avait posé sur le parquet, sur sa longueur et non sur ses pieds ? Où était-ce son apparence ? Il était immense et neuf. Pourquoi avait-on abandonné un nouveau réfrigérateur dans la maison hantée ?
Rudy lui aussi avait tout de suite vu le mystérieux frigo. Il était comme fasciné et brûlait d’envie d’aller ouvrir la porte métallique. Mais quelque chose l’en empêchait. Etait-ce le regard angoissé de son camarade ? Non. C’était autre chose. Et tout-à-coup, Rudy prit conscience du grincement inquiétant qui déchirait le silence éternel de la lugubre demeure. Là-bas, au fond de la pièce, la porte du frigidaire s’ouvrait doucement, tout doucement...
***
Encore un fois, Wolfgang Kotser avait mal dormi. Et son réveil avait été encore plus désagréable. Il ne s’était pas encore levé que des gamins du quartier avaient commencé à crier dans ses oreilles. « Mein gott, mein gott », gronda-t-il alors qu’il voyait les deux garçons détaler comme des lapins.
Il s’extirpa de la grande boîte où il avait sommeillé toute la journée. « Ze n’en peux plus de dormir là-dedans », songea-t-il tout haut alors qu’il entendait les enfants cavaler dans la rue en hurlant au monstre.
Wolfgang Kotser referma la porte du réfrigérateur d’un geste brusque. « Il faut vraiment que ze trouve un zercueil », marmonna-il en époussetant sa cape.
Il se demanda alors quel allait être son repas. Il songea aussitôt aux deux garnements qui fuyaient dans les ténèbres et esquissa un sinistre sourire…
Fin
Stéphane Paul PRAT
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