L'Étranger
de
Stéphane Paul Prat

Pour la première fois de sa vie, Charles Kotser avait peur.

Pétrifié par l’angoisse, il avait passé les dernières heures allongé, les yeux clos sans pour autant dormir, dans l’attente de sa mort prochaine. Car il allait mourir, il le savait.

En vérité, c’était une conviction qui relevait du domaine du surnaturel : il faudrait parler de « songes » ou de « prémonitions »… Ces phénomènes s’étaient manifestés depuis peu mais avec une précision incroyable. Dans chacune de ses visions funestes, Kotser voyait nettement son assassin : il s’agissait de cet étranger arrivé au village quelques jours plus tôt.

Depuis sa venue au petit village de Cloray, cet inconnu avait montré un comportement particulièrement insolite. L’homme ne parlait à personne et ne sortait de sa chambre d’hôtel qu’au coucher du soleil. Aux heures les plus sombres, l’individu déambulait mystérieusement dans le village et les environs déserts. Un vieil agriculteur l’avait aperçu le premier soir en train d’examiner une ferme abandonnée à la toiture effondrée. Encore hier, on l’avait surpris aux environs du cimetière à essayer de franchir le mur en plein milieu de la nuit !

En quelques jours à peine, l’homme s’était forgé une réputation d’excentrique. Qu’était-il donc venu faire au juste dans ce coin perdu de la campagne jurassienne ? Tout le monde s’interrogeait. Les rumeurs les plus folles circulaient sur son compte. Pourquoi donc ne sortait-il que la nuit ? On le supposait en cavale, poursuivit par les autorités ; ou alors agent secret, détenteur de documents de la plus haute importance. Cet homme était assurément le plus étrange visiteur de toute l’histoire du village !

Mais Charles Kotser lui, connaissait la vérité sur le compte de cet individu. Et il savait qu’il ne pourrait échapper à son bourreau. D’ailleurs, que pouvait-il bien faire ? Fuir ? Pour aller où ? L’autre retrouverait sa trace, tôt ou tard… A vrai dire, Charles Kotser aurait préféré tout ignorer de son macabre futur. Il aurait voulu que la mort vînt un soir, sans crier gare. Mais savoir et attendre, quelle torture ! Alors, Kotser essayait de trouver une raison à tout cela et se répétait – sans trop y croire- qu’il avait déjà grandement vécu et qu’il méritait peut-être de se reposer, enfin.

Il était déjà tard : six heures ou peut-être même sept heures du soir. Les derniers rayons du soleil donnaient au ciel une incroyable teinte orange mêlée de mauve. Au milieu des vieilles tombes, la sombre et grande silhouette de l’inconnu se dessinait de manière menaçante. Il tenait un étrange ustensile, peut-être bien une pioche. Charles Kotser voyait à présent en songe le mystérieux voyageur traverser d’un pas rapide le paisible cimetière, il pouvait entendre le bruit de ses bottes briser un silence qui rendait d’habitude les lieux si paisibles. L’individu semblait décidé. Il savait où aller.

L’homme s’arrêta devant une des plus vieilles pierres tombales située dans la partie la plus reculée du cimetière. Après une minute d’hésitation, l’homme commença à creuser avec rage. Son visage affichait une hideuse grimace. Plus les secondes passaient, plus l’instrument s’enfonçait dans la terre endormie.

Tout-à-coup, l’homme cessa son immonde besogne. Le métal de l’instrument venait de se heurter au bois pourri du cercueil. Il se pencha alors pour dégager la terre qui recouvrait encore le dessus du coffre oblong. Puis, il arracha brutalement le couvercle.

Alors, l’étranger sortit l’arme du crime. C’était le plus effroyable de tous les moyens de mort imaginés par l’Homme : un long pieu en bois dont la pointe était aussi effilée qu’un rasoir. Et dans un geste de violence ultime, il planta le morceau de bois affuté dans un cadavre qui ressemblait plus à un corps endormi.

Aussitôt, à travers les ténèbres, quelqu’un hurla. Kotser se rendit compte que c’était lui. Il sentait sa poitrine comme déchirée : ultime torture avant de disparaître. Puis, doucement, la douleur s’évanouit. Enfin, la libération. La malédiction était relevée. Sensation étrange et réconfortante. Après avoir si longtemps erré, Charles Kotser pouvait se reposer.

Stéphane Paul Prat

Août 2009

FIN

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