A labri de la nuée qui a commencé à se faire insistante, elle sest recroquevillée dans une position ftale et sest recouverte du feuillet de journal quelle était en train de lire. Les nouvelles vont bon vent, au gré des humeurs des lecteurs qui abandonnent les rumeurs de leur quotidien à même le sol. Celui-ci soccupera détaler tout le mensonge avéré.
Son ouïe était altérée. Le temps nécessaire passé dans les rues dAlger avait fini par lassourdir et la rendre tributaire des vibrations qui viennent de partout. Alors que les bruits constituaient la source dinnombrables désagréments pour nos oreilles, les vibrations étaient tout au plus un repère, un point dancrage. Le soir, le crépitement des voies dadduction deau ou dassainissement tambourinait dans sa tête. Ainsi, elle prenait le journal et elle lisait. Il lui arrivait de reprendre la même page plusieurs fois. Cela lui permettait doublier les bruits qui sourdent dailleurs, de lincompris.
De rares fois, elle tombait sur la page des jeux, elle usait des fouillis et quand elle était dhumeur, il lui arrivait même de remplir la grille des mots croisés. Son refuge était les mots, et les phrases la transportaient loin des chuintements de faux sentiments. Les regards indifférents ont un son strident.
Elle en est à sa troisième grille quand la pluie commence à tomber. Morte de fatigue, le froid apporté dau delà du bastion 23 lui frigorifie les extrémités. Sa position en haricot lui permet de se protéger. Elle sombre, elle sendort. Il nest que seize heures. Ne peut-elle pas choisir une autre heure pour dormir ?
Mais ils passent. Tous seuls, par binômes. Enfants, ou adultes dun âge adulte ? Elle en voit, ne les regarde même pas. Pourquoi les regarder en face. Elle a déjà pitié deux, les sentant gênés lorsquils se dérobent à leur devoir daider linconnue. Linconnu est devant eux et peut-être quun jour ils endosseront cet habit.
Les passants laissent par mégarde, filer des effets personnels quils viennent juste de récupérer au magasin jouxtant la demeure de la lectrice. Elle en a observé de ces faciès ; tantôt charmée, tantôt intriguée par tant de hideur. Ce nest pas elle qui le dit, ce sont les photos.
A dix-huit heures, on ne dort pas. Les bruits sont insistants et signifiant quelle doit se résoudre à sadosser encore quelques heures. Ils passent. Elle reçoit un autre journal, neuf celui-là. Elle commence aussitôt à le feuilleter et le vent qui souffle laide à faire tourner les pages. Un petit carré semblant noir au premier abord, glisse. Elle sen saisit. Un autre visage, mais ce nest pas une photographie, cest un cliché négatif. Elle loffre au ciel pour chercher à qui appartient cette face. Cest lui !
- Cest toi !
- Je pourrais lêtre. Oui
- Je serais heureuse de pouvoir te retrouver enfin.
- Quest-ce qui te fais croire que cest moi.
- Ta fossette, tes joues, cette chevelure
- Mais jai changé depuis.
- Ta maman ne peut pas toublier et toi non plus.
- Je tai oublié. Je ne suis quun pan de tes souvenirs. Penses-tu vraiment pouvoir me reconnaitre parmi de milliers de nourrissons ?
- Je suis ta maman.
- Je suis tes rêves quand le journal qui te couvre se met à pulser en toi les douces rumeurs.
- Je ne suis pas folle. Je sais mais tu ne veux pas. Je te comprends mais tu ne voudras pas faire autant.
Elle tendait ses deux bras au ciel. Lumière de la vérité ou éclairage de la déraison ? Les badauds la dévisageaient comme si elle fut lincarnation de leur désespoir. Son front fut-il assez large pour que limage positive du carré sy imprime ? Le ciel est dun bleu mais le soleil ne soffusque pas quon le mésestime. Il fait froid, mais elle na dintérêt que son petit carré magique.
Adossée, son regard se vide ; noire est son amnésie. Elle se rappelle de cela. Elle lit le journal pour se remémorer de la date. Ce jour où elle partit se frayer un chemin dans le monde de la folie. Mais elle ne le croit pas. Elle pourrait crier à tous quelle nest pas folle ; les fous nont de geôle que leur souffrance. Elle pourrait en être mais elle ne souffre pas de déraison, simplement du désir de le retrouver comme si de rien nétait. Comment fut-il facile de partir et comment devient-il impossible de revenir. La mémoire obscure jusque dans les détails de la disparition. Elle ne sait pas doù elle vient. Croit-elle réellement quil a une fossette, des joues empourprées, une frimousse rappelant
un bébé ?
Elle garde dans sa main droite le cliché et dans lautre un vieux quotidien quelle narrive pas à relâcher. Elle est fébrile malgré le vent glacial qui la jette dans un tourbillon inextricable dincommodités. Ils marchent, ne la voient pas, ne la sentent pas, ne se limaginent pas ayant une histoire. Tout sefface jour après jour et son journal est la preuve quelle existe. Elle le prend avec elle là où elle va. Il est son acte de renaissance. Le seul appui, point dancrage dans une chronologie fracturée. Il faut quelle le relise maintenant. Elle pleure.
Le vent ne sarrête pas. Elle se saoule de la lecture de son journal ; enfin sûre quelle a bien existé avant le vingt-deux septembre mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix-sept. Ses souvenirs sont flous, tels des cris, des effusions de salive, gorge nouée et goût de sang. Les sons sont oubliés, les images sont blanches remarquant bien leur inutilité sans leur expression. Elle est debout, personne ne la connait. Elle ne connait que son journal. Du désespoir de nêtre quune parenthèse ou toute autre typographie de faits divers, elle est justement là, vivant la mort au second degré ; peut-être même morte dans la mort.
Que dit son tas de papiers jauni ? Lui révèle-t-il ce quelle est ? Ce quelle ne devrait pas être ou ce que les autres auraient voulu quelle fût ? Elle y tient fort, son unique langue, sa pièce didentité. Dans ce journal, elle se reconnait dans une photo qui déchire les colonnes, revêt un pouvoir de diction plus fort que le sont les mots ; ces mots quelle apprend par cur, toujours avec le même ton mais qui nont rien à dire à coté de la photo, sa photo ?
La femme debout, les mains ensanglantées sarrache les cheveux. Les yeux révulsés, les joues tatouées de sillons quauraient épousés ses ongles. Une photo noir et blanc, pourquoi ne la-t-on pas présentée sous son vrai jour ? Y a-t-il un compromis entre les couleurs pour sauvegarder un semblant dhumanité ? Mais nous ne savons rien delle ! Elle nest quune illustration, un vide comblant linconsistance des colonnes. Certains passages se sont effacés, de sa mémoire il ne reste quun lieu cité plusieurs fois, était-ce la clé de son sésame ? Elle ne pourra pas le dire, même si elle y pensait de toutes ses forces, larticuler entre ses lèvres, le souffler au vent qui le transportera ailleurs, à la pluie de le terrer dans les bas fonds. Elle est fatiguée, jamais elle ne pourra
Cest le noir, totale immersion dans les limbes. Nos silences, ses hantises. Un chat noir vient se moquer de sa camarade. Il joue avec un pan de sa robe déguenillée. Elle le laisse faire, elle na pas envie de dormir, ce nest plus un besoin comme si les sourds de par leur incapacité se rendent enclavés dans un monde à part, propre à eux. Loin de tout, loin de la vérité audible. Elle est loin dailleurs, elle se sent partir, elle nexplique pas ce qui lui arrive. Il fait froid, trop même. Elle laurait oublié pour soublier ? Une seule source de chaleur, de sang chaud, de poils noirs, le chat sest immergé dans le creux de son ventre vide. Elle sent renaitre quelque énergie ; mais elle na pas trop de choix. Ses membres sont ankylosés et na pas où aller. Elle ferait mieux de rester ici au lieu daller crever ailleurs. La mort ne lui fait plus peur. En avait-elle peur auparavant ?
Comment le chat lui a-t-il fait renaitre de vieilles douleurs ? Elles émanent du centre de la Terre ; cest elle qui est par terre. Il est une encoche ; il griffe tout, son ventre est douleur. Mais de la douleur quelle se rappelle leffroyable. Il nexiste pas de mémoires ordonnées chez un être tourmenté. Sa mémoire à elle est faite de cris mais elle ne peut pas sen rappeler ; là est toute la difficulté. Elle aurait défini chaque voix sur chaque visage elle pourrait enfin prétendre à une mémoire mais elle est dans le doute, dans laffreux oubli.
Le centre de la Terre, le chat noir et les ténèbres. Elle égrène une à une leurs différentes représentations. Encore le froid, le journal dans sa main gauche, le cliché dans lautre et rien sous la dent. Elle ne pense plus à se nourrir, elle pense même partir en ayant le ventre aussi creux que laurait été
Un cri dans la nuit retentit ; fort, guttural. Il sy ajoute le cri du chat noir. Des lumières parsèment les immeubles de part et dautres. On se demande qui ça peut bien être. Ce nest que la folle, il faut éteindre tout, pour que lon puisse reprendre son sommeil, sa lâcheté, son indifférence. Mais que cela ne tienne, elle se rappelle enfin
« Regardez-moi ! »
Elle vocifère, crache des mots inintelligibles. De lénergie qui fuse don ne sait où, le corps fou se meut jusquen face du bâtiment de la sûreté. Cest moi ! Cest moi ! Elle tend le journal à une façade aveugle, muette et sourde. Cest moi ! reprend-elle ; les cheveux en palabre, la salive qui manque, les mains qui fouettent, le corps qui se souvient. Cest moi ! crie-t-elle encore. Regardez, je vous assure que cest moi. Elle brandit le journal à la page trois, le texte na rien à dire, il nen subsiste quun reliquat difforme de mensonges. Elle sait ce qui sest passé. Cest sa photo là, au milieu des colonnes. Elle reprend le même faciès, ses doigts redessinent les mêmes sillons, son corps vibre et le sang est sa couleur.
« Cest moi ! »
Un éclat de verre puis le silence. Le vent sest calmé. Je suis un vieux saoulard que la gnole a protégé des excès du temps. Je suis le seul spectateur. Cette femme criait comme une aliénée et voila quelle est par terre. Lhystérique veut bien me laisser terminer ma bouteille. Elle disait quoi déjà ? «Cest moi, cest moi », et moi je suis qui ? Foutue merde !
Il finit le contenu de sa bouteille et le jeta droit vers le corps de la folle. Elle ne réagit pas, ne tressaillit même pas. Il titube, essaie de se donner un port, arrivera-t-il à suivre son chemin rectiligne ?
« Hé toi, lève-toi ! »
Il fait passer sa main sur son corps repoussant de froideur. Il na rien dhumain, il na rien de vivant. Il sursaute lorsquil voit la marre de sang qui entoure sa tête. Un autre coup de feu. Ils sont tous les deux par terre, le chat se prosterne dans une ultime prière.
De là-haut, lhomme qui tient un fusil ne sait pas que cétait elle. Oui, il ignore tout delle.