La lectrice de journal
de Tarik Tahouche



A l’abri de la nuée qui a commencé à se faire insistante, elle s’est recroquevillée dans une position fœtale et s’est recouverte du feuillet de journal qu’elle était en train de lire. Les nouvelles vont bon vent, au gré des humeurs des lecteurs qui abandonnent les rumeurs de leur quotidien à même le sol. Celui-ci s’occupera d’étaler tout le mensonge avéré.

Son ouïe était altérée. Le temps nécessaire passé dans les rues d’Alger avait fini par l’assourdir et la rendre tributaire des vibrations qui viennent de partout. Alors que les bruits constituaient la source d’innombrables désagréments pour nos oreilles, les vibrations étaient tout au plus un repère, un point d’ancrage. Le soir, le crépitement des voies d’adduction d’eau ou d’assainissement tambourinait dans sa tête. Ainsi, elle prenait le journal et elle lisait. Il lui arrivait de reprendre la même page plusieurs fois. Cela lui permettait d’oublier les bruits qui sourdent d’ailleurs, de l’incompris.

De rares fois, elle tombait sur la page des jeux, elle usait des fouillis et quand elle était d’humeur, il lui arrivait même de remplir la grille des mots croisés. Son refuge était les mots, et les phrases la transportaient loin des chuintements de faux sentiments. Les regards indifférents ont un son strident.

Elle en est à sa troisième grille quand la pluie commence à tomber. Morte de fatigue, le froid apporté d’au delà du bastion 23 lui frigorifie les extrémités. Sa position en haricot lui permet de se protéger. Elle sombre, elle s’endort. Il n’est que seize heures. Ne peut-elle pas choisir une autre heure pour dormir ?

Mais ils passent. Tous seuls, par binômes. Enfants, ou adultes d’un âge adulte ? Elle en voit, ne les regarde même pas. Pourquoi les regarder en face. Elle a déjà pitié d’eux, les sentant gênés lorsqu’ils se dérobent à leur devoir d’aider l’inconnue. L’inconnu est devant eux et peut-être qu’un jour ils endosseront cet habit.

Les passants laissent par mégarde, filer des effets personnels qu’ils viennent juste de récupérer au magasin jouxtant la demeure de la lectrice. Elle en a observé de ces faciès ; tantôt charmée, tantôt intriguée par tant de hideur. Ce n’est pas elle qui le dit, ce sont les photos.

A dix-huit heures, on ne dort pas. Les bruits sont insistants et signifiant qu’elle doit se résoudre à s’adosser encore quelques heures. Ils passent. Elle reçoit un autre journal, neuf celui-là. Elle commence aussitôt à le feuilleter et le vent qui souffle l’aide à faire tourner les pages. Un petit carré semblant noir au premier abord, glisse. Elle s’en saisit. Un autre visage, mais ce n’est pas une photographie, c’est un cliché négatif. Elle l’offre au ciel pour chercher à qui appartient cette face. C’est lui !

- C’est toi !

- Je pourrais l’être. Oui

- Je serais heureuse de pouvoir te retrouver enfin.

- Qu’est-ce qui te fais croire que c’est moi.

- Ta fossette, tes joues, cette chevelure …

- Mais j’ai changé depuis.

- Ta maman ne peut pas t’oublier et toi non plus.

- Je t’ai oublié. Je ne suis qu’un pan de tes souvenirs. Penses-tu vraiment pouvoir me reconnaitre parmi de milliers de nourrissons ?

- Je suis ta maman.

- Je suis tes rêves quand le journal qui te couvre se met à pulser en toi les douces rumeurs.

- Je ne suis pas folle. Je sais mais tu ne veux pas. Je te comprends mais tu ne voudras pas faire autant.

Elle tendait ses deux bras au ciel. Lumière de la vérité ou éclairage de la déraison ? Les badauds la dévisageaient comme si elle fut l’incarnation de leur désespoir. Son front fut-il assez large pour que l’image positive du carré s’y imprime ? Le ciel est d’un bleu mais le soleil ne s’offusque pas qu’on le mésestime. Il fait froid, mais elle n’a d’intérêt que son petit carré magique.

Adossée, son regard se vide ; noire est son amnésie. Elle se rappelle de cela. Elle lit le journal pour se remémorer de la date. Ce jour où elle partit se frayer un chemin dans le monde de la folie. Mais elle ne le croit pas. Elle pourrait crier à tous qu’elle n’est pas folle ; les fous n’ont de geôle que leur souffrance. Elle pourrait en être mais elle ne souffre pas de déraison, simplement du désir de le retrouver comme si de rien n’était. Comment fut-il facile de partir et comment devient-il impossible de revenir. La mémoire obscure jusque dans les détails de la disparition. Elle ne sait pas d’où elle vient. Croit-elle réellement qu’il a une fossette, des joues empourprées, une frimousse rappelant … un bébé ?

Elle garde dans sa main droite le cliché et dans l’autre un vieux quotidien qu’elle n’arrive pas à relâcher. Elle est fébrile malgré le vent glacial qui la jette dans un tourbillon inextricable d’incommodités. Ils marchent, ne la voient pas, ne la sentent pas, ne se l’imaginent pas ayant une histoire. Tout s’efface jour après jour et son journal est la preuve qu’elle existe. Elle le prend avec elle là où elle va. Il est son acte de renaissance. Le seul appui, point d’ancrage dans une chronologie fracturée. Il faut qu’elle le relise maintenant. Elle pleure.

Le vent ne s’arrête pas. Elle se saoule de la lecture de son journal ; enfin sûre qu’elle a bien existé avant le vingt-deux septembre mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix-sept. Ses souvenirs sont flous, tels des cris, des effusions de salive, gorge nouée et goût de sang. Les sons sont oubliés, les images sont blanches remarquant bien leur inutilité sans leur expression. Elle est debout, personne ne la connait. Elle ne connait que son journal. Du désespoir de n’être qu’une parenthèse ou toute autre typographie de faits divers, elle est justement là, vivant la mort au second degré ; peut-être même morte dans la mort.

Que dit son tas de papiers jauni ? Lui révèle-t-il ce qu’elle est ? Ce qu’elle ne devrait pas être ou ce que les autres auraient voulu qu’elle fût ? Elle y tient fort, son unique langue, sa pièce d’identité. Dans ce journal, elle se reconnait dans une photo qui déchire les colonnes, revêt un pouvoir de diction plus fort que le sont les mots ; ces mots qu’elle apprend par cœur, toujours avec le même ton mais qui n’ont rien à dire à coté de la photo, sa photo ?

La femme debout, les mains ensanglantées s’arrache les cheveux. Les yeux révulsés, les joues tatouées de sillons qu’auraient épousés ses ongles. Une photo noir et blanc, pourquoi ne l’a-t-on pas présentée sous son vrai jour ? Y a-t-il un compromis entre les couleurs pour sauvegarder un semblant d’humanité ? Mais nous ne savons rien d’elle ! Elle n’est qu’une illustration, un vide comblant l’inconsistance des colonnes. Certains passages se sont effacés, de sa mémoire il ne reste qu’un lieu cité plusieurs fois, était-ce la clé de son sésame ? Elle ne pourra pas le dire, même si elle y pensait de toutes ses forces, l’articuler entre ses lèvres, le souffler au vent qui le transportera ailleurs, à la pluie de le terrer dans les bas fonds. Elle est fatiguée, jamais elle ne pourra …

C’est le noir, totale immersion dans les limbes. Nos silences, ses hantises. Un chat noir vient se moquer de sa camarade. Il joue avec un pan de sa robe déguenillée. Elle le laisse faire, elle n’a pas envie de dormir, ce n’est plus un besoin comme si les sourds de par leur incapacité se rendent enclavés dans un monde à part, propre à eux. Loin de tout, loin de la vérité audible. Elle est loin d’ailleurs, elle se sent partir, elle n’explique pas ce qui lui arrive. Il fait froid, trop même. Elle l’aurait oublié pour s’oublier ? Une seule source de chaleur, de sang chaud, de poils noirs, le chat s’est immergé dans le creux de son ventre vide. Elle sent renaitre quelque énergie ; mais elle n’a pas trop de choix. Ses membres sont ankylosés et n’a pas où aller. Elle ferait mieux de rester ici au lieu d’aller crever ailleurs. La mort ne lui fait plus peur. En avait-elle peur auparavant ?

Comment le chat lui a-t-il fait renaitre de vieilles douleurs ? Elles émanent du centre de la Terre ; c’est elle qui est par terre. Il est une encoche ; il griffe tout, son ventre est douleur. Mais de la douleur qu’elle se rappelle l’effroyable. Il n’existe pas de mémoires ordonnées chez un être tourmenté. Sa mémoire à elle est faite de cris mais elle ne peut pas s’en rappeler ; là est toute la difficulté. Elle aurait défini chaque voix sur chaque visage elle pourrait enfin prétendre à une mémoire mais elle est dans le doute, dans l’affreux oubli.

Le centre de la Terre, le chat noir et les ténèbres. Elle égrène une à une leurs différentes représentations. Encore le froid, le journal dans sa main gauche, le cliché dans l’autre et rien sous la dent. Elle ne pense plus à se nourrir, elle pense même partir en ayant le ventre aussi creux que l’aurait été …

Un cri dans la nuit retentit ; fort, guttural. Il s’y ajoute le cri du chat noir. Des lumières parsèment les immeubles de part et d’autres. On se demande qui ça peut bien être. Ce n’est que la folle, il faut éteindre tout, pour que l’on puisse reprendre son sommeil, sa lâcheté, son indifférence. Mais que cela ne tienne, elle se rappelle enfin …

« Regardez-moi ! »

Elle vocifère, crache des mots inintelligibles. De l’énergie qui fuse d’on ne sait où, le corps fou se meut jusqu’en face du bâtiment de la sûreté. C’est moi ! C’est moi ! Elle tend le journal à une façade aveugle, muette et sourde. C’est moi ! reprend-elle ; les cheveux en palabre, la salive qui manque, les mains qui fouettent, le corps qui se souvient. C’est moi ! crie-t-elle encore. Regardez, je vous assure que c’est moi. Elle brandit le journal à la page trois, le texte n’a rien à dire, il n’en subsiste qu’un reliquat difforme de mensonges. Elle sait ce qui s’est passé. C’est sa photo là, au milieu des colonnes. Elle reprend le même faciès, ses doigts redessinent les mêmes sillons, son corps vibre et le sang est sa couleur.

« C’est moi ! »

Un éclat de verre puis le silence. Le vent s’est calmé. Je suis un vieux saoulard que la gnole a protégé des excès du temps. Je suis le seul spectateur. Cette femme criait comme une aliénée et voila qu’elle est par terre. L’hystérique veut bien me laisser terminer ma bouteille. Elle disait quoi déjà ? «C’est moi, c’est moi », et moi je suis qui ? Foutue merde !

Il finit le contenu de sa bouteille et le jeta droit vers le corps de la folle. Elle ne réagit pas, ne tressaillit même pas. Il titube, essaie de se donner un port, arrivera-t-il à suivre son chemin rectiligne ?

« Hé toi, lève-toi ! »

Il fait passer sa main sur son corps repoussant de froideur. Il n’a rien d’humain, il n’a rien de vivant. Il sursaute lorsqu’il voit la marre de sang qui entoure sa tête. Un autre coup de feu. Ils sont tous les deux par terre, le chat se prosterne dans une ultime prière.

De là-haut, l’homme qui tient un fusil ne sait pas que c’était elle. Oui, il ignore tout d’elle.


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