Quel con quand jy pense. Pourtant on avait réussi notre coup avec Peg, on sétait fait la caisse dune station dans laprès-midi sans trop de casse. On avait attendu quil y ait pas trop de monde dedans et là jai fait diversion en maccrochant avec un espèce de routier assis à une table près des chiottes pendant quelle furetait dans les rayons prête à laction. Bagarre. Et quand le mec de station sest interposé pour nous stopper Peg sest fait la caisse. Je la vois encore grimper sur létalage de bonbons et tout faire dégringoler. Moi jétais coincé dans langle des chiottes et les deux gars me barraient le passage, resserrant doucement létau sur moi mais jai réussi à me faufiler dans une brèche, le mec étant trop lourd pour réagir assez rapidement, si bien que Peg et moi on sest tiré avec la thune sans trop de bobos.
Après un coup réussi comme ça léventail de possibilités reste encore assez large pour ne pas se faire chopper, mais une erreur stratégique suffit à réduire ses chances de sen sortir à néant. Une erreur stratégique ou peut-être le destin, ou plutôt dans mon cas, le manque de lucidité.
Après sêtre fait la caisse on a laissé la voiture à une sortie dautoroute et on sest amené chez mon pote David qui habitait pas loin, dans un studio minable avec sa mère qui était la plupart du temps dehors. Quand elle était là cétait galère, fallait pas déranger, fallait quelle dorme, fatiguée quelle était de sêtre fait défoncée toute la nuit pour payer son loyer. Là elle était pas là. Dans la piaule ça vous prenait au nez, une odeur de fumée, de bouffe moisie, de draps pas lavés. Le studio était séparé en deux par une cloison épaisse comme une feuille de papier. Dans la première pièce, si on pouvait appeler ça une pièce, cétait la chambre de la vieille, près du lavabo, cétait pour lhygiène. La deuxième pièce cétait sa chambre à lui, lapocalypse, un concentré de chaos, cétait comme si les deux guerres mondiales sétaient déroulées là dedans, y avait des trucs partout, des magazines, des disques, des assiettes sales, des restes de canettes à moitié vides, des cendriers pleins à raz bord, des fringues sales et puants. Peg a dégagé une pile de magazines sur le lit et sest assise adossée contre le mur quant à moi jai juste fléchi les jambes et me suis assis là sur le sol comme le Bouddha pendant que mon pote comme à son habitude cherchait dans une pile de CDS quelque chose à nous faire écouter. Le groupe du jour cétait Saint Etienne. Jai cru que cétait un groupe français mais Dav ma vite corrigé, cétait des anglais. Il me sortait toujours des groupes excellents venu don ne sait où, des perles rares quil choppait sur des stations obscures à des heures pas possibles. « cest de lélectronique mais cest un groupe de rock » il ma fait. Décidemment je ny comprenais rien, un groupe de rock ça fait pas du rock ? On est resté comme ça des heures, les enceintes crachant leur venin, des rythmes house emplissant la pièce, tapant les murs et nos têtes, ça nous a fait oublier le braquage à Peg et moi, et le fait que les flics pouvaient peut-être débarquer ici. Les joints ont circulé aussi pas mal et je voyais Peg qui dansait sur la zique et Dav passer dune chanson à lautre tant il était pressé de tout nous faire écouter. Ils commençaient à être bien défoncés tous les deux, Peg sagitait dans tous les sens comme si elle était en boite lui était recroquevillé le joint à la main et il mimait avec ses mains le rythme frénétique de la batterie, frappant lair de ses mains, se prenant pour un batteur.
Je me suis dit que moi aussi je voulais planer, mais le joint cétait pas pour moi, alors jai sorti les bonbons magiques et jen ai placé un dans chaque main qui voulait bien se présenter à moi. Une demi heure après on était parti pour de bon dans des sphères inaccessibles aux instants de sobriété, jai même eu le droit à un cours de Dav sur le produits, loin des discours pompant que javais connu à lécole. Jai appris que dans les année 80 les bonbons magiques étaient blindés, quon en prenait pour son grade, 8 heures daffilé au moins, que ça avait changé la zique. Manchester, lHacienda, ça tournait à ça
jétais ravi de lapprendre et je mimaginais cette période comme lâge dor de la défonce et lAngleterre comme la terre promise.
Les bonbons magiques cest comme un démon qui sempare de vous, vous vous sentez fort comme un dieu, prêt à tout, et la zique ! elle vous tape à la tête et prend le contrôle de votre corps et vous pouvez entendre chaque instrument qui la compose, même les plus insignifiants, et même des instruments qui nexistent pas, que vous inventez dans votre esprit, cest comme si ces mecs savaient pertinemment dans quel état on serait pour les écouter et samusaient à nous rendre fous, le paradis sur terre
ou lenfer. La soirée a continué bon train et Dav est parti chercher un pack de bière tout frais du frigo quon sest enfilé une par une tout en discutant de je ne sais plus quoi. Peg dormait couchée sur le lit complètement stone quand Dav et moi on a décidé daller faire un tour pour dépenser tout ce surplus dénergie.
Dans la voiture ça se brouille complètement dans ma tête. On avait gobé 2 bonbons supplémentaires et on était chargé à bloc. La musique cognait à fond dans la caisse, boum boum boum ça faisait et tout lhabitacle se mettait à trembler comme si une météorite sétait écrasée pas loin. Cétait lhiver, le crépuscule et tout était allumé dans les rues. Je vois toutes ces lumières défiler à travers la vitre, cest comme si je me trouvais dans un manège, un grand huit mais cest pas loin dêtre ça en fait car Dav roule comme un malade, comme à son habitude, cest un mec calme dans la vie, mais dans une caisse cest un malade et il roule si vite que les lumières au dehors se mettent à défiler et fondre en traînées puis à tourner à mesure que la voiture attaque les virages, fonce dans les lignes droites, grille les feux. Je me sentais bien.
On a roulé comme ça pendant ce qui ma semblé des heures et puis à un moment on sest retrouvé devant une baraque où Dav devait se ravitailler. Cest une fille qui nous a ouvert, pieds nues, t-shirt et jeans. A lintérieur la télé était la seule source lumineuse, si bien que tout se mettait à flasher là dedans au rythme ultra rapide du clip qui passait. La fille va rejoindre le mec sur le canapé. Il est en jogging, pieds nus aussi, les jambes posés sur une table en verre, il est chauve, sale gueule. Je lentend nous dire de nous installer et il me semble voir Dav sasseoir sur un des fauteuil mais je pourrais pas le jurer, moi je planais complètement, et je me sentais attiré par quelque chose, par cette fille se balançant sur sa chaise là, dans la cuisine. Quand on est le pilote de sa vie on a au moins la satisfaction, quoi quil arrive, davoir choisi notre destin, mais dans les moments où on est le passager ou quon se retrouve dans la cale, mieux vaut se raccrocher à tout ce qui peut nous renforcer ou nous aider, à reconnaître les signes du destin. Jai laissé les autres en plan et jai rejoint la fille dans la cuisine en attrapant au passage une bouteille de whisky et un verre sale qui traînait là. Quelque chose chez elle me semblait bizarre et ce nest quau bout dun moment, lorsque mes yeux se sont habitués à la pénombre que jai remarqué quelle était aveugle. Je me suis servit un verre. Derrière moi jentendais une espèce de brouhaha mais je ny faisais guère attention, les voix se perdaient, les sons, les rythmes. Elle a cessé de se balancer sur sa chaise et son visage sest tourné vers moi, avec cette expression de scruter le vide quont les aveugles, ce brouillard dans les yeux, puis elle ma pris la main et ma dit ces mots que je noublierai jamais et qui encore maintenant me font trembler : « fais le bien où le mal mais ne laisse pas le courant temporter au large, garde un pied sur la terre ferme »
Cétait comme un avertissement, une mise en garde, un message. En tout cas cest comme ça que jaurais dû linterpréter, mais jai préférer en rire, jai pris ça pour un délire, pour qui se prenait-elle putain ?. Jai bu entièrement mon verre. Lalcool et tout se mélange commençait à massommer sérieusement, je me vois encore passer rapidement ma main devant ses yeux et lui dire « une aveugle qui se prend pour une voyante on aura tout vu ! » ou un truc dans le genre avant de retourner dans le salon où Dav mattendait pour partir. On prend un chemin et cest mille autres qui soffrent à nous et tout va pour le mieux, la vie a le goût de la liberté. Mais parfois le choix est plus retreint et la moindre erreur est fatale, et revenir sur ses pas impossible. Jaurais pu partir rejoindre Peg à ce moment, ou même rester là, masseoir gentiment sur le bord du trottoir, laisser passer le temps et toutes ces pensées. Mais jai suivi mon pote. Pourquoi ne laurais-je pas fait dabord ? pourquoi ? Cétait comme
oui cest ça, cétait comme me laisser emporter au loin par le courant.
Les phares des voitures dans le crépuscule urbain, le cône des lampadaires le long des trottoirs, des passants qui glissent sur le macadam comme des entités lumineuses, la musique, mais quel album ? celui avec le ciel bleu, non, mais cest pas grave, cest trop bien. Et cette fille nous regarde, il sest passé quelque chose je lai vu, ouais mais y a Peg, pfff il suffit de pas lui dire. Des cigarettes, les cendres par la fenêtre, ouais je suis au courant je sais que tu las baisé mais cest pas grave me dit Dav, ma mère cest une pute. Encore des gens, mais que font ils, ils restent immobiles, ah non certains bougent, ou vont-t-ils ? et ou on va nous hein ? « on va acheter un truc à boire » me dit Dav, ah ouais cest vrai. Du macadam encore et encore, à perte de vue, change de disque , les lignes blanches sur la route défilent comme sur un tapis roulant, le ciel est orageux, toutes cette force dans les nuages, comment tient la pluie là dedans. Cest le nouveau Cassius me dit Dav. On y est , ça y est, on sarrête déjà. Une vitrine illuminée, multicolore, des entités lumineuses entre et sortent. Sommes nous aussi des entités tous les deux, moi et Dav. On entre.
« quelle gonzesse jai pas vu de gonzesse dans la cuisine ». Cétait déjà le soir et on devait ressemblait à deux pochetrons comme ça, dans lallée du magasin, au rayon alcool, moi affalé contre le rayon den face, le rayon des salés si je me fie au bruit que ça faisait quand je bougeait, et lui se tenant à létagère où étaient entreposées les bouteilles comme des petits soldats au garde à vous. Il était si catégorique que jai décidé de ne pas insister, je voulais pas passer pour un fou. Après tout je me disais quil était aussi défoncé que moi sinon plus et que si javais pu imaginer la présence de cette fille, lui avait tout aussi bien pu ne pas la voir pour les mêmes raisons. On sest dirigé vers le fond et jai attrapé une bouteille de whisky au passage, ça ferait laffaire pour ce soir, pour nous trois. Je le vois encore glisser quelques pièces dans une machine, le bruit des pièces résonne dans ma tête comme si je me trouvais dans une boite de métal. Moi je masseye mais je manque de tomber et je me rattrape de justesse à la table. Je suis là assis immobile mais dans ma tête tout va à cent à lheure, léclairage vif de la boutique agresse mes pupilles dilatées et je sens mon cur battre la chamade. Pour Dav cest la même chose, il est tout speed quand il me rejoint deux cafés en main, comme un robot survolté, et ses pupilles sont comme 2 cratères plongeant dans les profondeurs de lâme humaine.
On est resté comme ça à discuter quelques instants de tout et de rien. Le calme avant la tempête. Jusquà ce que tout saccélère comme si quelquun avait appuyé sur la touche avance rapide et passé un vieux 33 tours en 45. Ca a été dabord le regard apeuré de Dav ou peut être cette voix qui criait : cest lui ! cest lui ! avec toujours cet écho et le café renversé, une main qui agrippe ma veste, le tabouret qui tombe, le carrelage tâché et poussiéreux, le cris dune femme, la bouteille de whisky brisée sur le sol, puis la vision du vendeur de ce matin, et dun autre gars essayant dimmobiliser Dav complètement déchaîné, tentant désespérément de se libérer, puis une douleur fulgurante dans mon ventre. Cest lui ! cest lui ! un coup au visage, un coup de pied dans les côtes, connard ! connard ! puis la gorge en sang du vendeur, un tesson de verre dans ma main, le sang qui coule, dautres cris, des gens qui fuient, le gars qui se tient la gorge et je frappe encore, à labdomen, au ventre, et puis le regard de cette fille horrifié croisant le mien, elle a peur de moi, mais quel idiot je fait, lautre mec qui veut secourir son pote mais ne veut pas lâcher Dav !, merde Dav ma ramené à la station de ce matin ! je suis revenu à la station de ce matin putain ! un haut le cur, la honte, ma gueule dans les journaux, jai honte, maintenant je nai quune issue, ce couloir devant moi, la porte dentrée de la station comme la lumière au bout du tunnel vers laquelle je me met à courir, ma seule possibilité, ma dernière chance.