Elle était là. Face à moi. Ses longues mains cachaient son menton que lon devinait arrondi, comme celui dun enfant. Je percevais à peine les visages voilés par lépaisse fumée du barbecue géant.
Au fil du temps, les regards des hommes se firent de plus en plus admiratifs, dégorgeant dun désir déclaratif, presque impatient. Pourtant, elle souriait. Dun sourire apaisé. Nullement troublée semble-t-il par linsistance vulgaire des ours en chaleur. Je conservais à mon grand étonnement une sorte de détachement, de désinvolture authentique et sereine, une distanciation nécessaire et rassurante. Jen étais certain : jaimais profondément Marinette.
Je pouvais " presque " crier victoire sur la roche fissile de ma constance.
Un moment, tandis que mon voisin me parlait de trop près, Cécile(la jeune femme pour laquelle je naccordais pour la circonstance quun intérêt raisonné) saisit le col de ma rêverie.
- Alors comme ça vous avez huit enfants ?
- me dit de sa voix doucereuse et radiophonique lenchanteresse.-
-Oui, le compte est juste, huit charmants bambins qui doivent sen donner à cur joie vu que je ne sais même pas où ils sont passés. Envolés les moineaux ! -
- Et ce nest pas trop dur. Enfin, je veux dire par-là, ça doit donner beaucoup de travail ?
Pourquoi ne sadressait t elle pas à Marinette ? Cétait plutôt à elle en général que lon parlait dadmiration pour lénergie que demande une aussi grande famille.
-Je mexcuse de vous poser une telle question mais
heu
est-ce par amour de Dieu ou bien tout simplement navez vous pas trouvé une méthode contraceptive adaptée à vos besoins ? -
Je devais rire peut être. Peut être pas. Je décidai plutôt de rebondir sur cette question dune agressivité délicate.
-Voyez vous mademoiselle(je pris un air condescendant qui ne me ressemble guère), nous avons, mon épouse et moi-même, une vision quasi écologique des choses de lamour. Non pas que nous portions un regard quelque intégriste quil soit sur les rendez vous charnels. Non, il sagit plutôt dune sorte de partie de loto que nous pratiquons avec les aléas des cycles ovulatoires. Cest drôle, surtout quand on gagne souvent. A chacun sa manière dattiser les subtilités du désir, ne pensez vous pas ? -
- Je ne vois pas ce quil peut y avoir de ludique à soccuper dun élevage aussi conséquent. Cest une remise en question totale de lindividu. Je trouve même que cest de lacharnement à ne pas considérer lenfant comme une personne mais comme un numéro. -
- Là, je vous rejoins totalement. Dailleurs, cest exact, nous les avons numérotés. Ils ont tous un dossard avec notre nom famille inscrit en gros. Cest pratique et ça facilite les rassemblements. -
Il y eut quelques rires étouffés. Je compris que je venais de choquer la sensibilité de mon interlocutrice. Pourtant, elle répliqua aussitôt :
- Vous avez une étrange conception de la paternité. Je mexcuse mais les pères modernes ne raisonnent pas comme vous. Cest idiot peut être ce que je dis, mais
vous nêtes pas à limage
-
A quelle image ? Quel stéréotype allait elle menvoyer à la figure pour me faire admettre la limite de mon humour lapidaire ? Franchement, je la croyais plus fine la petite de la météo. De toutes manières, en la regardant, on se moquait de la grisaille à venir, on ne voyait pas la carte parsemée de nuages pluvieux, ni même ne sapercevait- on de la chute des températures, ou encore des petits soleils posés toujours en bas de lhexagone. . Seul son visage dange à la peau brunie captait notre attention. Je considérais quil y avait là une forme de déplacement de linformation météorologique dû à létat dhypnose dans lequel nous nous trouvions. La beauté de Cécile servait à nous plonger dans une forme de résignation bonhomme face à la déliquescence du rythme des saisons. Le soleil de son sourire illuminait inexplicablement lannonce dun temps maussade. Durant 2mn 47,il faisait beau dans les curs endormis des téléspectateurs.
Et cétait bien là lessentiel. Même la prévision dune tornade naurait eu raison de cette énergie translative dun bonheur étoilé.
Mais que faisait cette jeune femme au beau milieu dune réunion familiale si grossière ? Avait elle un lien de parenté quelconque avec notre tribu ? Je ne le sus jamais et nosai pas non plus lui poser la question.
Puis, pour écourter une conversation dont la componction commençait à raidir ma placidité légendaire, dans un mouvement souple et tonique, je montai sur le banc de bois. Jentamai sans prévenir une chanson de Serge Lama : Les ports de lAtlantique.
(Il marrive de me surprendre ainsi à quelques élans vocaux dont le caractère impulsif ne repose que sur une seule explication plausible : un trouble de la vigilance dû à une absorption dalcool mal contrôlée.)
Pour dire simplement : jétais ivre. Je ne métais pas rendu compte de lextrême application de mon voisin- éleveur- de- cochons à me servir un vin rouge de table aussi chaud que la température qui régnait sous la toile : Environ 22 degrés
Je savais que je ne faisais ainsi quapporter une pierre à la pensée suspicieuse de mon interlocutrice quant à mes prédispositions paternelles. Je le savais mais je neus pas le choix. Mon cerveau me commandait de chanter, je mexécutai. Javais la sensation dêtre sur le nuage brasillant de la Variété française, mon imitation approchant la frontière du presque- parfait. Du moins en avais je limpression suffisante.
Javais découvert ce don le jour de mes dix huit ans grâce à leffet magique du whisky breton sur mon organe vocal dhabitude plutôt quelconque. Une voix au timbre moyen et dont le grain navait rien à voir avec les qualités de basse profonde mises en lumière dans les fumées de livresse .
Blancheur de brume, comme une plume, telle est lécume qui memporte au loin quand laube danse, sans discordance, à la cadence de cet air marin
Puis le refrain : Jaime les ports de lAtlantique
et cette odeur de fin damour que dissipe le petit jour qui se lève vers lAmérique
FIN
Mes bras souvrirent alors comme ceux de Léonardo Di Caprio dans Le TITANIC.Je sentis lextase venir en moi face à la splendeur des vagues d'applaudissements qui propulsaient mon ego vers des envies de conquêtes du monde. Marinette comme à lhabitude, décontenancée par la soudaineté de ma mise en scène, pleurait. Des larmes aveuglantes brûlaient ses yeux verts légèrement rosis par de petits vaisseaux de sang .Marinette couinait, suffoquait, sanglotait de ne plus pouvoir sarrêter de pleurer de rire. Elle devint peu à peu chancelante, secouée par un hoquet interminable. Marinette souffrait.
La métamorphose dans laquelle je métais plongé sans vergogne avait pour effet de lui remettre en mémoire la fragilité de son périnée: souvenir de ses nombreuses grossesses.
Puis, je jetai un regard discret vers Cécile. Jattendais un étonnement, une sorte de ravissement mal dissimulé voire un regard attendri teinté dun mélange subtil fait dadmiration et de curiosité.
Que nenni ! La belle demeura impassible . Ses grands yeux noirs dItalienne du sud semblaient sêtre figés dans un cône de silence ! Elle en apparaissait dautant plus troublante de féerie. Tout semblait inventé sur ce visage parfait de régularité ! Et comme si cette beauté ne se suffisait pas à elle même , il se dégageait de ce bout de huitième merveille du monde , un charme indescriptible !
Un charme méditerranéen où se mêlaient lauthenticité, la fougue, lénergie des éclairs, LABSOLU !
Plus rien ne bougeait, pas même un cil et je crus un moment quelle était morte !
- Vous chantez vraiment faux. Vous devriez prendre des cours. me glissa -t -elle enfin.
Tout en arrondissant le bout de mes lèvres comme pour donner un baiser, je pris un air détaché, feignant de ne pas comprendre. Un signe qui voulait dire chez moi : vous pouvez le penser mais permettez moi de ne pas " embrasser " complètement votre point de vue. Je me demandai simplement ce qui pouvait déclencher une telle agressivité dans les propos de Cécile. La ringardise de mon répertoire linsupportait-elle ? Ou bien, avait elle vécu sincèrement le coup déclat dopérette dont je métais galvanisé comme un véritable supplice auditif ?
Je restai coi devant une telle générosité. Pourquoi ne sadressait elle pas à quelquun dautre ? Pourquoi avait elle dès le départ attaqué sans me connaître ? Une pensée effleura ma conscience que je chassai très vite pour ne pas trop y croire : je lui plaisais !
- Cest lalcool qui vous fait les yeux tout rouge ? - me demanda alors la belle dun ton proche de la glaciation.
Je pensais sans répondre -je me fous de ce que tu racontes, tu nes même pas vraie! Tu nexistes pas ! -
Japerçus alors le regard torve de Marinette qui annonçait une réplique foudroyante. Quelques secondes de plus et Cécile se verrait fusiller par la violence de mon épouse au point de déverser des larmes dhumiliation.
-Marinette a un défaut qui est une qualité : la mort ne lui fait pas peur lorsquil sagit de défendre une des parcelles damour qui constituent son champ du bonheur-.
Cest alors quun petit bout de tête frisottée et orange vint se jeter comme un bélier atteint dune myopie congénitale, sur la pointe de mon genou gauche. Je me dégageai promptement évitant ainsi un accident délan affectif. Ce " tampon damour " eut pour effet de calmer aussitôt les ardeurs vindicatives de mon épouse.
Je penchai mon visage vers la bouille de No 3.
- Papa, eh ben Léontine, elle est descendue aux rochers du gouffre et cest mal ! -
Je me devais de réagir et vite. Je me levais, raide comme un piquet, mais je me levais. Eussé- je basculé dans des hésitations volitives, il ne métait pourtant guère possible desquiver une réalité : No 4 avait disparu.
Jattrapais mon poil de carotte par les hanches et le déposais dans les bras de sa mère qui aussitôt létouffa dune angoisse incontrôlée. Marinette saffolait, suffoquait, se disloquait de panique tout en criant des " Mon Dieu " en levant les yeux au ciel.
Je navais plus de temps pour la consoler et dans un mouvement approximatif, je lançais mes longues jambes à la conquête de la colline. A ma grande surprise, je me sentis tout dun coup dans une sorte de plénitude corporelle. Javais craint que leffet de lalcool nentame mes capacités physiques et ne me fasse trébucher au premier caillou posé sur le chemin. Bien au-delà de mes espérances, je déroulai, tranquille, lamplitude de mes foulées épousant dans une harmonie totale, linclinaison de la pente. Je dévalai celle ci tel un cabris, sautillant, évitant les petites roches, les dénivellations soudaines, les talus de bruyères et dajoncs, avec une aisance inouïe.
Je devais sauver ma fille !
-Moi qui ne cours jamais, par manque de temps et faute de tout un tas de raisons largement dominées par la flemme, je mapercevais que je volais ! Oui, cétait exactement cela, je ne courais plus , je volais !
Enfin japerçus la " maison sandwich " entre les deux immenses rochers. Jétais proche de ce que lon appelle le gouffre. Des vagues rageuses venaient projeter leur colère saline sur ses formes étranges et immobiles. La marée était haute et à cette époque de l année, en été, dun coefficient de lordre de 70. Léontine ne se serait pas laisser surprendre par la montée des eaux.
Tandis que je marrêtai pour souffler un peu et évaluer mon pouls qui restait dans la norme raisonnable de 150 pulsations/minute, je sentis la chaleur dune autre expiration près de mon épaule. Je me tournai, Cécile était là. Haletante, magnifique, souriante dun sourire complice. Une mèche de ses cheveux lisses et dorées sétait prise dans lajour de ses lèvres. Je lenlevai très délicatement et décidai de terminer la course qui devait mamener jusquaux rochers les plus massifs. Javais une vision cadastrale de cet environnement granitique. Je me souvins de certaines parties descalade que nous effectuions avec Léontine certains soirs de printemps. Je lui accordais ces moments privilégiés en cachette de ses frères et surs au risque de susciter chez eux une jalousie légitime.
Cécile me suivait avec difficulté, gênée par létroitesse de son jean et le manque dadhérence sur les roches humides, de ses bottines. Enfin, nous arrivâmes à lendroit le plus risqué de lexploration. Je ne voyais toujours pas No 4 et une pensée désastreuse envahit mon esprit. Et si la petite était tombée ! - Le passage étroit qui permettait de continuer une escalade assez facile demandait tout de même une certaine dextérité de manière à atteindre la partie la plus splendide du site. Là où la vue sur la mer, de très haut, conduit vers linfini.
Nous devions coller nos bustes contre la paroi tout en laissant glisser nos pieds latéralement. Surtout ne fallait il rien faire de précipité ni de brutal. La mer nous tendant lourlet de sa bouche belliqueuse quelque 10 mètres plus bas.
Puis, nous atteignîmes le lieu magique. Une poupée blonde, au visage rougi par la sécheresse du vent, le regard aigue-marine, était étendue sur le lit que formait lincurvation dune roche. Je mapprochai, mallongeai près delle, la joue contre la sienne, sans rien dire. Cécile nous rejoignis et sallongea elle aussi, près de moi. Nous ne fîmes rien dautre que de regarder
Puis, bien que jeusse souhaité que ces instants ne durent, je me levai et dit à Léontine :
- Cest formidable dêtre venue jusquici, ma chérie, je suis fier de toi ! -
Nous repartîmes lentement, lair joyeux. Cécile avait enlevé ses bottines et me les tendit lorsque nous dûmes à nouveau glisser le long de ce passage étroit. Au sortir de celui ci, sans comprendre pourquoi, nous nous enlaçâmes
La petite aventurière continuait son chemin, sarrêtant quelquefois, intriguée par un bébé crabe qui se glissait sous un caillou. Elle le prenait dans sa main, le laissant lui faire des chatouilles et le reposait délicatement sous la pierre de sa destinée. Nous restâmes ainsi, Cécile et moi, lun contre lautre, ne sentant que les quelques coups de fouet du vent qui venait gifler nos capuches. Nous étions en simple harmonie, ni trop serrés, ni trop intimidés. Il ny eut pas de flamme à séprendre ainsi, juste sagissait-il dun moment inoubliable de tendresse. Le sauvetage de Léontine nous unissait, pour une parenthèse. Ensuite, légèrement, subtilement. , nous décidâmes de nous déprendre.
Cette virgule de bonheur, avait duré : 2mn 47.
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Le repas semblait terminé lorsque enfin nous atteignîmes le noyau de la fête. Japerçus Marinette qui courait vers nous. Elle se mit directement à genoux pour embrasser son petit cur. Une gifle magistrale vint claquer sur la joue rosie de No 4.La petite ne broncha pas. Cest alors que jeus le tort de faire observer à la maman que je ne voyais pas ce quil y avait dutile à frapper un enfant qui bienheureusement lui était revenu. Aussitôt elle se tourna vers Cécile et lui asséna un coup de sabre déterminant :
- Et vous, ne dites rien parce que je vais vous rentrer dedans, de quoi vous mêlez vous, vous ne pouviez pas rester à table ! -
Cécile prit son visage dans ses mains et courut en direction du parking. Jeus lidée de la rattraper mais je ne le fis point. Evitant dattiser ainsi une jalousie déjà manifeste.
- Ne tinquiète pas ma chérie, Cécile voulait juste maider. Entre nous il ny a rien de particulier. Et puis tu sais bien quelle est mariée avec ce fameux joueur de foot alors comment pourrait elle sintéresser à un garçon comme moi, tellement ordinaire. Elle qui a lhabitude des strass et des paillettes, qui côtoie les plus beaux hommes de la terre, les plus intelligents, les plus célèbres. Que veux tu quelle fasse dun homme qui na rien à voir avec ce monde du spectacle et de la télévision ? -
Oui, je me demandai alors ce qui avait bien poussé Cécile à me suivre ?
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Lodeur du café chaud méveille.
- Bien dormi mon chéri ? - me demande Marinette
Je ne réponds pas. Jaurais aimé ne pas me réveiller
Mais une réalité mattend. Cest aujourdhui que démarre le centre de Loisirs organisé par la commune. Le directeur va répartir les groupes denfants : un adulte pour huit, cest la législation.
-Tiens au fait, jai oublié de te le dire, nous avons reçu des photos du mariage de Gwénaëlle, elles sont très réussies. Tu vas voir, il y en a une où tu es en train de chanter. Cest très drôle
-
Je bois lentement mon délice du matin tout en allumant une cigarette. La journée qui sannonce ne me fait pas peur, japprécie la compagnie des enfants. Et puis ce soir, à 19h57, je regarderai la météo pour savoir si demain nous pourrons organiser une sortie à la base de loisirs..
Oui, ce soir jai un rendez vous !
Pour 2mn47
de rêve
Fin
MORISSEAU.THIERRY@wanadoo.fr