Joachim comptait faire un truc sur la véritable aventure. Il avait plutôt dans lidée de « Préparer un dossier sur laventure humaine », fin de citation. Exactement tout ce quil me fallait pour me faire bâiller. Préparer Un Dossier Sur LAventure Humaine, hmm..., le titre manque un peu de majuscules, tu trouves pas ? mavait-il dit après sa première ébauche après la première ébauche du titre, je précise effectuée au fond de cette salle de permanence seulement intéressante lhiver. Quoi ? jai fait. Quoi ?
Jai dit tu trouves pas que ça manque de... enfin, que je devrais tout écrire en majuscules, hein, comme DOSSIER, non, on vire le mot dossier, tout le monde sait que cest un dossier, toute la classe prépare des dossiers, alors je vais plutôt appeler ça, ben... laventure humaine, tout simplement. Quest-ce que ten penses ?
Tu fais comme tu veux, jai dit.
Comment ça, je fais comme je veux ? Hé dis donc, je te rappelle que ce dossier on va le mettre sur pied ensemble, alors faudrait peut-être participer un ptit peu, tu crois pas ? Compte pas sur moi pour te laisser te les rouler pendant que je chercherai de la docu...
Silence dans lfond !!! gueula le pion. Et la cloche sonna la fin des cours.
Bon daccord. Tu veux mon avis, Jojo, tu veux que je te dise ? Moi jappellerais plutôt ça... LA GRANDE AVENTURE HUMAINE. ...la grande aventure humaine... ouais mais ça relativise les choses, ton truc.
Hein ?
Ben oui, la grande aventure humaine, on la compare à la petite aventure de qui ? Des fourmis ?
Non, à celle de..., merde je vais rater mon bus ! Je me suis dépêché de ranger mes affaires après mêtre levé de ma chaise en plastique moulé. Dailleurs tout le monde se levait. Branle-bas de fin de journée. Joachim sen foutait, il la jouait façon élève passionné par ses découvertes du jour et qui méprise la Libération Électrique.
Bon alors, quest-ce que je mets en titre, moi ? Jenfilai ma veste.
Écoute, occupe-toi du titre quand tauras fini.
Quand ON aura fini, corrigea-t-il en me faisant voir sa règle en bois de près, du moins, un bout de sa règle. Comme une épée. Comme un morceau dautorité, décidément tout le monde en voulait, cétait une manie. Je lui proposai ma main droite.
Ouais. Salut. À demain.
Il lâcha sa règle et se plia dans un geste rapide à cette rigolote coutume occidentale. la grande aventure humaine. Cétait ça ou un zéro. Cétait aussi une riche idée du prof dhistoire, le coup du dossier de Presse (presse-citron, ouais) réalisé par des groupes de trois à cinq élèves. Joachim et moi, on sétait retrouvés seuls, tous nos copains (je les retiens sur ce plan-là, les copains) nous avaient largués pour aller fayoter chez les têtes de la classe avec des arguments invincibles comme Tu fais le brouillon et ensuite machin et moi on recopie tout au propre. Alors, bon gré mal gré, on sétait récupérés lun lautre, Joachim et moi. Joachim et moi, par la force des choses. Le jour de la formation des groupes, il ma regardé et il ma dit : bon, on se met ensemble ? Et je lui ai demandé sil préférait une bulle coefficient quatre. Voilà voilà. Le hasard et toutes ces foutaises. Seulement javais aucune idée à développer dans un dossier de praice, à part peut-être « Vous Me Faites Franchement Chier Avec Vos Conneries », mais cétait un peu court. Ça aurait tout juste suffi pour servir de titre, ah-ah-ah. Je dois dire que je men foutais même carrément, jy voyais quun prétexte supplémentaire à embêtements, en plus du programme dhistoire à réviser et des autres matières. Et alors Jojo laventurier est arrivé avec son idée géniale. Elle était quand même plus originale que certains sujets, ceux-là ils font le Développement Du Japon et les trois là-bas Les Guerres De Religion Au Moyen Orient.
De quoi se marrer. Nous, par contre, on avait ciblé nos cervelles sur la grande aventure humaine. Et ça englobait tous les autres plans. Cétait même le nôtre le plus ambitieux. Et il allait être mis au point par un groupe ridiculement réduit à deux membres, dont le premier se foutait royalement de tout ce cirque, et dont le second et ultime avait dès le départ des problèmes pour trouver un titre valable à son grand bazar de projet. Bordel. Un zéro ferait certainement plus mal, mais en attendant ça serait nettement moins fatigant. Et ça compterait pour le deuxième trimestre. Dire quil fallait encore se farcir presque une heure de bus après des journées pareilles, comme après toutes les autres. En nayant pas toujours la chance de dénicher des places assises. Et puis le temps passait. Plusieurs semaines. Naturellement, je ne foutais rien. Mais rien. Vraiment rien. Le Dossier le plus classe de toute la classe, celui qui risquait bien dêtre le plus gros à larrivée du fait de son envergure de départ, allait être accouché par un seul élève, mon ami Joachim. Et je le laissais dans sa mélasse. Du reste, on sétait bien mis daccord. Ça le gênait pas trop de travailler seul, il fallait juste que je sois là et que je mactive au fur et à mesure pour rendre le tout présentable. Lavantage quil en tirait était un contrôle total des choses. Il pouvait absolument tout faire à sa façon, personne ne viendrait lui casser les oreilles avec des Moi je pense quon devrait et Compagnie. Tout le sujet lui appartenait. Dailleurs cétait largument que javais trouvé pour quil me laisse devenir son nègre, son buvard. Merci baas. Le compromis était formidable. Joachim avait là une occasion unique de pouvoir exprimer toutes les idées quil voulait, suivant lordre quil voulait et de la manière quil voulait. Il était déjà impressionné à lavance par le travail quil allait abattre, il sen roulait les yeux jusquaux oreilles, enfin disons que son air était quelque chose dassez difficile à décrire dans les moments précieux où il prenait conscience de sa puissance. Et moi jen rajoutais des tonnes, je lui léchais les bottes, je meffaçais au maximum. Au fond ce type nétait quun âne et javais un pétrolier entier rempli de carottes gratuites. Que demander de plus, sinon une bonne note ?
Tu verras, bordel, tauras la meilleure note de toute la classe, je lui disais, une belle promesse, dorée et bien vivante. Pour bientôt. Et tout à fait à lui ; tu auras la meilleure note de toute la classe, tu. Alors quon était censés être deux à bosser sur ce fichu dossier. On avait changé le titre. Ce nétait plus la grande aventure humaine, cétait devenu : LA VÉRITABLE AVENTURE. Ce qui laissait entendre quil y en avait une fausse quelque part, mais nous on serait les bons, les vrais, les authentiques, aussi authentiques que les westerns du grand Sergio, ceux avec ni bons ni méchants, mais des pourris du début à la fin. Que des pourris. Et le spectateur qui préfère Mister Clint aux autres. Alors mon Clint à moi serait Joachim.
On avait demandé au prof de passer les derniers, vu lampleur de notre sujet, il fallait laisser une chance aux autres avant de tous les balayer comme de la poussière de craie. La présentation des dossiers sétalait sur environ deux semaines, à raison de trois groupes par séance. Mais Joachim avait pris du retard et mavait expliqué quil était absolument in-dis-pen-sable que je lise son truc, son fameux truc du début à la fin avant de me mettre à recopier, et quil fallait donc que jattende quil ait fini et bien fini. Jétais contre cette façon de procéder. Je voulais travailler un peu chaque soir afin dêtre dans les temps et pas trente-cinq heures daffilée pour ensuite mourir dépuisement, à moins que je nen devienne complètement dingue. Javais beau lui expliquer tout ça, la fragilité de mon cur et de mes nerfs avant lépreuve, il ny avait rien à faire, il tenait trop à son idée, il exigeait que tout se passe comme il lavait décidé, de A à Z et pas autrement, javais tort de toute manière. Je ninsistai pas mais le temps filait, les jours tous identiques senvolaient, les cours dhistoire se succédaient et moi, honnêtement, jétais de plus en plus inquiet. Jévitais de croiser le regard du prof, javais la drôle impression de vouloir le narguer jusquà la dernière minute avec de grandes promesses (alors que cétait Jojo qui lavait baratiné pour nous faire passer les derniers) et je me voyais déjà monter sur lestrade les mains vides lorsque mon tour viendrait (et fallait voir le calibre des dossiers des autres). Mais tout a une fin. Et cest arrivé le soir où il mapportait le dossier fini, fini, TERMINÉ. Le chef-duvre de Joachim était désormais prêt à se dévoiler au monde et surtout à moi, son deuxième père. Et donc il engloutissait le chemin séparant nos maisons respectives. Il était sur sa mob et il empruntait la petite route qui longeait le canal. Il pleuvait. Il faisait nuit et il pleuvait. Il mavait appelé avant de partir de chez lui, avant dexposer son cerveau bouillonnant aux intempéries. « Jai fini ! il a hurlé au téléphone. Gérard, jai fini ! Ça va faire un malheur ! Jte lapporte tout dsuite !! Ça va faire un putain de malheur, jte jure quy vont pas en revnir !! Eeeeh, reste où tes, Gérard, jarriiiiive !!! » et il a raccroché. Je me suis dit que cette fois ça y était, que jallais enfin connaître les joies que procurent les crampes dans les doigts. Sous les ongles. Dans les poignets. Dans les bras, dans les poils des bras, dans les coudes, dans les épaules, dans la nuque et dans les paupières. Toutes ces douleurs qui mattendaient, y avait de quoi frémir, trembler, plus mes yeux qui finiraient par être incapables, je dis bien incapables de passer dune ligne à lautre du premier coup, ou incapables encore de déchiffrer son écriture de merde, y avait pas dautre mot, tout ça tout ça tout ça, tout ça pour la gloire. Et pour un nombre à deux chiffres, du moins cest ce que jespérais. Deux chiffres. Et du café fort, sil vous plaît, en attendant. Et mon illustre créateur traînait. Un quart dheure lui suffisait en général pour venir jusque chez moi avec sa pétoire pas réglementaire et en ce moment justement, elle roulait bien. Jy connaissais rien à ces machines mais lui mavait dit lautre samedi quelle était au poil, écoute-moi ce moteur, bon dieu écoute-moi ça, beeeeeeeeeeeuuuppp (et toute la fumée qui va avec), magnifique, non ?
Ouais. Magnifique la façon dont il se faisait désirer. Ça faisait une heure que je lattendais, une heure que je courais jusquà la fenêtre de la cuisine au moindre bruit de moteur sapprochant de la maison et toujours rien, rien sauf la nuit, rien dautre que cette pluie qui tombait plus fort et ce vent sinistre qui sétait levé. Mais bon dieu de bon dieu de merde, quest-ce quil foutait ? À quelle heure on allait commencer ? Quand je pense aux autres, tiens, ceux qui sont passés en premier y a deux semaines, comme ils doivent être peinards, ha les vaches, quest-ce quils doivent être peinards, ces enfoirés, tu parles, ça fait deux semaines quils y pensent même plus, tu parles quils sen foutent maintenant, tu parles, et lautre qui nest toujours pas là ??? Cest simple, dès quil arrive, je le tue.
Deux heures plus tard, alors que je regardais la télé avec le reste de la famille comme si javais rien de mieux à faire (attendre lautre dans ma chambre aurait été trop dur, il me suffisait de jeter un il sur mon bureau, mon paquet de feuilles blanches, mes stylos et ma lampe de travail, le tout en stand-by total avant le grand combat contre la montre, pour avoir des sueurs froides), le téléphone sest mis à sonner et jai sauté jusquau plafond. Cest mon père qui a décroché, il ne disait rien, sauf allô au début, depuis il écoutait, on ne lentendait pas derrière la porte vitrée dailleurs entrouverte à ce moment-là. Ça devait être pour lui, cest ce que je croyais en tout cas. Javais confondu le bruit de la sonnerie du téléphone avec celle de la porte dentrée. Cest précisément ça qui ma fait sursauter. Je pensais que cétait Joachim qui venait darriver. Et au téléphone, justement, cétait la mère de Joachim. Elle appelait pour nous prévenir que son fils, son fils, mon ami Joachim, mon ami, avait eu un accident de mobylette, mon père en a pas dit beaucoup. Joachim avait percuté une camionnette en plein virage, la camionnette venait en sens inverse, naturellement. Cest toujours comme ça que ça se passe. Et mon meilleur ami avait été tué sur le coup. Le choc lavait projeté dans le canal. Les gendarmes ou les pompiers venaient de le retrouver, il ne restait plus grand-chose, tout ce qui manquait sétait perdu au fond de ce maudit cours deau transformé en bête sauvage par cette pluie et ce vent. Et fallait que ce soit cette nuit-là. Le dernier truc que jai entendu, cétait : le choc lui a fait perdre ses chaussures. Je ny ai pas cru. Jai regardé lintérieur de la maison, jai regardé les gens qui sy trouvaient, à cet instant figés comme des statues, ma famille, et je ny ai pas cru. Je ny ai jamais cru. Même si à un moment jai dû penser ou dire tout haut cette ânerie monumentale : « Alors le dossier a disparu aussi, puisquil me lapportait. » Cest grâce à cette phrase idiote que jai compris. Et je me suis enfui vers ma chambre pour essayer de savoir si je devais pleurer ou tenter de me réveiller, tenter de sortir de ce cauchemar, espérer que ce nétait quun cauchemar, tandis que la télé, dans sa grossière impolitesse, était maintenant la seule à parler parler parler alors que tout le monde se taisait. Et avec tout ce café que javais bu, jai pas dormi de la nuit, pas une seule minute, malgré maman et ses somnifères, prends ça, sois dont raisonnable, mais mman, mon meilleur copain vient de mourir et jétais même pas avec lui, il vient de mou-rir alors tu sais je... mman, mman il est mort ! cest pas vrai, cest des conneries ! cest des histoires !! tout ça cest des histoires pour pas AVOIR À RENDRE cette saloperie de dossier !!!... cest des conneries, merde maman..., maman, ste plaît éteins pas la lumière. Sil te plaît. Elle est sortie. Elle a laissé allumé. Jai envoyé valdinguer contre les murs tout ce quil y avait sur mon bureau. Jai entendu un bruit dampoule qui éclate. Jai ouvert grand la fenêtre et jai vomi sur le rebord. Lair était froid et humide. Jai vomi sur la nuit, sur la pluie et sur le vent. Jai vomi parce que cétait de ma faute. Et pendant que la nuit me tenait par la nuque, la pluie et le vent me donnaient des gifles gelées, des gifles gelées qui disaient Cest Ta Faute. Cest Ta Faute. Ensuite jai relevé la tête pour respirer un peu et jai regardé cette sale gueule quont les lampadaires sous la pluie, la nuit. Le lendemain, le journal en parlait page neuf, faits divers. Jai découpé larticle, le minuscule article du petit canard régional. Un petit rectangle de papier tout fin qui tenait dans la main. Et je me demandais où jallais le ranger, sil fallait le planquer au fond de mon portefeuille ou le coller sur la première page dun cahier. Je le tournais et le retournais, josais pas le plier ou le mettre sur mon cur, cétait comme le billet numéroté que vous prenez en arrivant dans la salle dattente des Assedic. Prenez Un Numéro Et Attendez. Attendez quoi ? Y avait plus rien à attendre et jétais perdu, cétait le premier du genre. Un quart dheure après, je savais : jallais linclure au dossier sur la VÉRITABLE AVENTURE. Jallais tout recommencer. Ça ferait un malheur, exactement comme il lavait annoncé. Un malheur. Lenterrement était insupportable, le cauchemar des cauchemars. On ny croit pas une seconde et pourtant on met ses beaux vêtements et on enfile les chouettes chaussures (moi qui ne portais que des baskets, tout le temps) et cette cravate noire qui métouffait (une idée de ma mère). Y avait toute la classe, évidemment, plus les parents, les profs, le lycée quoi, plus toute la ville. La mort brutale dun adolescent, ça attirait beaucoup de monde, bien sûr. Ce jour-là on a dû battre un record, la moitié des gens présents avait été obligée de rester dehors pendant la messe, il ny avait plus de place dans léglise. Et ils venaient tous lenfouir, alors quaucun naurait eu lidée de le sortir de là, ni même celle dessayer. Je nai gardé quune seule odeur de cette journée et cétait celle de lamidon de mon costume. Et le pire, voyez-vous, cest quil faisait un temps splendide, le ciel était bleu et lumineux, lair était tiède, y avait pas un poil de vent, tout ça avait quelque chose décurant. La terre ne voulait pas pleurer la mort de mon meilleur ami, je trouvais ça injuste, immonde même, cette salope de Nature sen foutait royalement et ça me faisait mal, jai pas arrêté de détester le soleil et tout ce qui allait avec, pauvre petit con que jétais. Javais pas ouvert la bouche de tout laprès-midi. Un Joachim microscopique agonisait dans ma gorge. Ou alors cétait cette cravate. Cette putain de cravate noire. Une semaine plus tard, je me retrouvais de nouveau en classe, les choses étaient exactement comme avant. Sauf cette chaise vide à côté de moi. Personne navait osé venir la combler. Y avait rien à dire. Rien à faire. La vie était pleine à ras bords de ce genre de saloperies. Les autres étaient distants, ils avaient choisi entre essayer de me réconforter et me foutre la paix, attendre que ça se tasse, à leur place jaurais été pareil, chacun ses petits soucis. Ils fuyaient mon regard, je les mettais mal à laise et ça me faisait même pas rire. Jétais le meilleur copain du mort. Quest-ce quon peut dire au meilleur copain du mort ? Condoléances ? Démerde-toi la vie continue. Du moins celle des autres. Oui, mais il manquait quelque chose. Et jai mis du temps à savoir ce que cétait. Ça pouvait ressembler à un détail pour tout le monde, ça pouvait même être déjà complètement oublié depuis longtemps, mais cétait essentiel pour moi, moi qui avais compris. Et puis cétait à cause de ça que Joachim était mort : Son Dossier. Et personne, je dis bien personne, ne savait ce quil y avait dedans, ce qui voulait dire quil était mort pour rien. Mort Pour Rien. Pire quà la guerre. Ouais. À la guerre, les types sont morts, disons quils sont allés se faire trouer la peau pour éviter la taule ou la corde. Au moins ils avaient le choix. Joachim, lui, non. Il avait rien demandé à personne. Il voulait simplement mapporter le dossier. Et il est mort pour des prunes, puisque le canal avait tout noyé. Fallait absolument remédier à ça. Alors un matin, jai interrompu le cours dhistoire et jai rejoint lestrade. Le prof était là, à côté. Il me soutenait du regard. Jai jamais su sil en était venu lui aussi à se sentir un peu responsable de tout ça mais bref, à quoi bon se le demander ? Jai respiré un grand coup. Jai avalé ma salive. Ça a fait un drôle de bruit. Puis jai expliqué ce que je voulais, je ne sais plus ce que je leur ai dit au juste à part le dossier, le dossier de Joachim sur LA VÉRITABLE AVENTURE, LE DOSSIER DE JOACHIM SUR LA VÉRITABLE AVENTURE A DISPARU. TOUT SON TRAVAIL A DISPARU. Ensuite jai lu la coupure, la seule pièce que contenait le dossier refait à ma manière. Jai lu. Tout ce quil fallait savoir, noms des protagonistes, âges, professions, lieu de laccident, heure, circonstances, le jeune Joachim Criant est mort sur le coup, y avait pas beaucoup de place pour cet article, faut comprendre le rédacteur en chef, il a un canard à vendre et huit gosses à nourrir. Jai laissé un petit silence se poser dans la salle. Le petit silence est devenu un gros point dinterrogation invisible qui sest mis à flotter au milieu de la pièce. Jallais faire un malheur, ils étaient tous à mes pieds, tous à mes pieds, bon Dieu taurais dû voir, et Joachim était pas loin, je le sentais.
Joachim avait préparé un Dossier sur LA VÉRITABLE AVENTURE, jai dit. Eh bien je crois que sil était là, avec nous, il vous dirait lui-même que lAventure, ce qui sappelle LA VÉRITABLE AVENTURE, on la trouve tous les matins dans les journaux à la page des faits divers. Cétait la première phrase du Dossier, daprès ce que javais compris. Et Joachim me surveillait, jen étais persuadé. Plus personne nosait faire le moindre bruit. Jojo ma soufflé quelque chose à loreille. Daccord.
Dès que jen sais plus, je vous tiens au courant, jai dit.
Ulrich Exit.