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Autrefois Charlotte Chemin avait été une charmante jeune fille aux yeux rieurs, et maintenant elle est une mémé à l'air sévère. À quatre-vingt-dix ans, elle n'est plus que le pâle souvenir de ce qu'elle avait été autrefois. Elle est assise dans son fauteuil Louis XIV et buvait à petites gorgées une tisane à la menthe. Qui aurait pensé que c'était la même personne qui soixante-dix ans plus tôt courait à travers champs, une pâquerette entre les lèvres et les cheveux soulevés par le vent ? Les « Charlotte ! » fougueux d'autrefois n'existaient plus ; il n'y avait plus que des « Madame Chemin » respectueux. Mais, trêve de pensées tristes, elle se leva. Sur le sol traînaient des fils électriques censés faire fonctionner un ordinateur. C'était son petit-fils Victor qui lui avait installé. Il disait que c'était pour rester en contact avec elle par « e-mail » . Mais elle, c'était un contact humain qu'elle attendait. Elle voulait sentir les baisers humides de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants sur ses joues. Mais en attendant, les fils jonchaient le sol de sa chambre. Victor avait promis qu'il installerait une gaine la semaine suivante. C'était elle qui lui avait proposé cela, pour le revoir. Elle savait que sinon elle ne le reverrait pas avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Depuis que son mari était mort, elle se sentait si seule... Elle avança vers son bureau, il fallait qu'elle lise son courrier. Elle ne fit pas attention au câble par terre. Elle trébucha et tomba au sol. Une douleur déchirante lui traversa le corps. Mais elle ne cria pas. A quatre-vingt-dix ans, on était trop digne pour crier de douleur. Elle essaya de se relever. Mais cela ne fit qu'empirer sa douleur. Elle devait avoir une jambe brisée. Elle n'en était pas sûre. Si seulement son mari avait été là, lui qui avait fait des études de médecine, il l'aurait aidée, lui aurait dit ce qu'elle avait, l'aurait soutenue . Mais il n'était pas là. Elle tenta de traîner vers le téléphone. Mais elle s'aperçut qu'elle n'avait pas seulement une jambe cassée. Son autre jambe ne répondait pas non plus et son poignet droit lui faisait souffrir le martyr. Elle comprit que ce n'était pas la peine de réessayer. Pour un parcourir un millimètre, elle devait déployer des efforts surhumains. Alors, malgré sa dignité de femme de quatre-vingt-dix ans, elle poussa un cri perçant, déchirant, renversant. Mais il ne fut perçant, déchirant et renversant que pour elle car personne ne l'entendit. Sa grorge s'était habituée à produire une petite voix chevrotante et non des appels au secours. Madame Chemin mit plusieurs minutes avant de réaliser qu'elle était perdue. Plus personne ne s'intéressait à elle. Personne ne remarquerait. Le boulanger, le boucher et le poissonnier, les seules personnes qu'elle voyait quotidiennement, se diraient : "A son âge, un accident arrive vite. Elle est peut-être à l'hôpital." Quant à sa famille, personne ne lui rendrait visite avant Victor, la semaine suivante. Elle savait qu'elle était bien trop faible pour tenir sept jours. Elle repensa à tout son passé avec nostalgie, mais sans regrets. Elle avait passé sa vie en s'amusant, en faisant le plus de bien et le moins de mal possible. Elle avait apporté, si petite soit-elle, sa contribution à la société. Il était maintenant temps de s'effacer, pour laisser place aux jeunes générations. Mais elle ne voulait pas mourir. Elle voulait profiter encore un peu de la vie. Au cours des millions d'années qui nous séparent de nos ancêtres les australopithèques, toutes leurs habitudes ont disparues chez l'homme. Exceptée une : l'instinct de survie. Un homme, qu'il soit pessimiste, condamné, promis à la mort, refusera de mourir . Il voudra une dernière chance. Vivre encore un peu. Aussi Charlotte Chemin ne voulut pas mourir. Elle ne voulut pas se résigner à partir sans dire au revoir. Elle cria à nouveau. Ce deuxième cri était déjà moins perçant, déchirant et renversant que le premier. Il représentait l'espoir de la femme qui s'amenuisait à chaque instant. Il lui fallait quelque chose à quoi se rattacher, pour reprendre espoir. Elle parcourut des yeux sa chambre. Le lit double où elle avait passé des moments si délicieux avec son mari, le bureau italien où elle avait lu tout son courrier depuis cinquante ans, tout cela passa sous son regard affaibli sans qu'elle y trouve du réconfort. Puis elle aperçut sa fleur. C'est en elle qu'elle trouva du réconfort. Après tout, elles deux étaient les seuls êtres vivants de l'appartement. Tous les souvenirs affectés à cette plante affluèrent à son esprit : Un jour, quand elle avait six ans et qu'elle habitait à la campagne, elle avait trouvé sur le bord d'un chemin une fleur. Elle l'avait délicatement déterrée puis l'avait plantée dans son jardin. Sa mère lui apprit le lendemain qu'il s'agissait d'une plante rare qu'elle n'aurait pas dû prendre. Mais il était trop tard. La plante grandit dans le jardin et la petite Charlotte se plaisait à l'appeler « ma plante ». Elle s'en occupait elle-même avec amour, lui offrant sa dose parfaite de soleil et d'eau. Puis, un jour, alors qu'elle avait vingt-et-un ans, l'Allemagne avait déclaré la guerre à la France. Quelques mois plus tard, une patrouille allemande avait saccagé la maison des parents de Charlotte. La mère de cette dernière lui raconta qu'elle avait vu de ses propres yeux un officier écraser la plante qui lui était si précieuse. Charlotte avait pleuré, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Plusieurs années plus tard, elle rencontra Jacques. Au bout de six mois, ils étaient mariés. Jacques apprit par sa belle-mère l'histoire de la plante. Un soir, il lui en ramena une. Vous ne pouvez imaginer la joie de Charlotte. Elle pleura encore, mais de joie cette fois-ci. Puis ils eurent des enfants. Mais ils n'oublièrent pas la plante : chaque année, la floraison de la fleur était l'occasion d'une fête chez les Chemin. C'était pour Charlotte le symbole du bonheur retrouvé. Aujourd'hui, alors que la guerre était finie, que ses parents et son mari étaient morts, que ses enfants étaient partis de la maison, Madame Chemin aurait pu n'accorder plus aucune signification à cette plante. Mais ce n'était pas le cas, bien au contraire. La fleur autrefois symbole du bonheur retrouvé était maintenant symbole du bonheur passé. Cela faisait au moins vingt ans qu'il n'y avait plus eu de fête à la floraison de la fleur. La gaieté de la vie de famille avait disparu, l'enjouement de Mme Chemin lorsqu'elle annonçait à ses enfants : « Venez les enfants, ma plante a fleuri ! » n'avait plus de raison d'être. La plante avait continué de vivre, mais elle n'était plus ce qu'elle avait été. La plante avait commencé à fleurir une semaine plus tôt. Maintenant, elle était en train de faner. La vieille femme entreprit de compter les pétales qui lui restaient. Elle en comptait quatre, mais peut-être en restait-il de l'autre côté. S'occuper de cette fleur était tout ce qu'elle avait à faire, c'était la dernière chose qu'elle ferait, et elle voulait que cela soit bien fait. C'est pourquoi, malgré l'énergie demandée, elle décida de faire le tour du pot pour compter les autres pétales. Un mètre seulement la séparait de l'endroit qu'elle voulait atteindre, mais un mètre était beaucoup pour elle. Elle commença à se traîner et en quelques minutes, elle accomplit cinquante centimètres. De là, elle aperçut un pétale qui lui avait échappé. Encouragée par cette découverte, elle continua à se déplacer. Mais un centimètre plus loin, elle s'évanouit une première fois. Lorsqu'elle se réveilla, il faisait nuit noire. Elle sentit qu'elle avait faim. Son corps avait sûrement aussi besoin d'eau, mais avec l'âge, elle ne ressentait plus de soif. Elle se dit qu'en restant évanouie, elle pourrait peut-être tenir plus longtemps que si elle restait consciente. Mais, de toute manière, sa volonté était plus forte maintenant que son instinct de survie : elle voulait savoir le nombre de pétales qu'il restait à sa fleur tant aimée, même si cela lui coûtait plusieurs heures de vie. C'est alors qu'elle remarqua qu'un des pétales était tombé. Cela la déçut profondément. Mais au moins elle savait que ce n'était que la fin d'un cycle et que l'année suivante elle fleurirait à nouveau. Contrairement à elle. Elle, elle allait bientôt mourir pour ne plus jamais se réveiller. Mais avant de mourir, elle allait observer sa fleur, afin que son image la berce dans l'au-delà. En réalité, elle ne croyait pas à l'au-delà mais elle aurait tout de même bien voulu qu'il existe. Elle amassa les forces qu'il lui restait. Puis elle repartit à la conquête de sa plante. Elle arriva à l'exact opposé de l'endroit où elle était tombée par rapport à la plante. Un autre pétale l'y attendait. Elle le découvrit avec la joie de la mère qui voit son enfant et avec la fierté de l'explorateur qui découvre une nouvelle terre. Cela faisait cinq. Elle espéra qu'aucun autre ne tomberait. Cela lui ferait trop de chagrin. Elle voulait pouvoir mourir avec la vue de cette plante qu'elle admirait tant. Puis elle se dit que les gens qui la trouveraient morte risqueraient de jeter la plante ou de la revendre. Il fallait trouver un moyen pour la sauver. Elle voulait que cette plante continue à vivre, qu'elle finisse sa vie qui s'abrégeait trop tôt. Elle chercha longtemps, malgré son esprit engourdi par la fatigue, la faim et la douleur. Puis elle se dit que même si elle avait été oubliée par les siens, il se pourrait qu'ils éprouvent un petit peu de respect devant sa mort. Si elle prenait la plante dans ses mains, ils n'auraient quand même pas le toupet de la maltraiter ! Cette pensée violente eut raison une seconde fois de sa conscience et elle tomba évanouie. Elle se réveilla vite. C'était sans doute son esprit qui savait qu'il lui encore des choses à faire et qu'elle ne pouvait pas se permettre de perdre du temps. Mais une deuxième fois, elle remarqua qu'un pétale était tombé. Elle fut triste encore une fois et sa tristesse ne lui réussit pas. Très vite, une sorte de folie la gagna. Elle se mit à parler à sa plante : « Tu sais, après tout ce que j'ai fait pour toi, ce n'est pas gentil de faire tomber tes pétales. Ecoute, il faut que je t'apprenne quelque chose : je vais bientôt mourir. Depuis que je t'ai rencontré, j'ai pris soin de toi. Mais maintenant que je vais mourir, c'est à toi de prendre soin de moi. Je ne te demande pas grand-chose, vois-tu. Je voudrais juste que tu ne fasses pas tomber tes pétales. » Comme en réponse, un troisième pétale se détacha et tomba lentement de la plante. Ce fut un coup terrible pour Mme Chemin. Elle sentit que sa vie partait avec les pétales de la plante. Elle s'écria : « Non ! Tu es une méchante plante. Une très méchante plante. Je crois que tu ne réalises pas que je suis en train de mourir. Ou peut-être est-ce moi qui ne le réalise pas ? Je suis peut-être folle. Non, je ne suis pas folle. Je vais mourir, c'est tout. Bon, mais même si tu es très méchante, je vais te prendre avec moi. C'est bien parce que je tiens à toi. Tu sais, je vais te sauver la vie en te prenant avec moi. » Elle tendit sa main valide vers le pot et le fit basculer tant bien que mal vers sa poitrine. Le choc compressa ses poumons et son corps ne put plus tenir. Elle s'évanouit encore une fois.
***
Victor Chemin, en sortant du travail, se dit qu'il pourrait peut-être aller voir sa grand-mère. Cela l'inquiétait qu'elle soit dans sa maison avec ces fils qui se baladaient partout. Cela ne lui prendrait que quelques minutes d'arranger ça. Il avait laissé la gaine chez elle. Lorsqu'il arriva devant la porte, il eut un pressentiment : il savait que sa sonnerie resterait sans réponse. C'est ce qui arriva. Heureusement la porte n'était pas fermée à clef. Il se précipita à l'intérieur. Il aperçut depuis l'entrée le corps inanimé étendu dans la chambre. En quelques secondes il se retrouva sur le corps de sa grand-mère. Voyant le pot de fleur qui écrasait sa poitrine, il fut pris d'un accès de rage. Il l'attrapa et le jeta par la fenêtre entrouverte. À cet instant, Mme Chemin se réveilla. Puis ce fut un grand chamboulement. Les pompiers arrivèrent avec une ambulance, ils l'oxygénèrent. Durant plusieurs heures, à l'hôpital, son état resta entre la vie et la mort. Puis elle se réveilla. Sa famille sauta de joie. Mais elle était triste. Elle ne fut plus jamais comme avant. Souvent, lorsqu'elle se retrouvait face à son fils, elle perdait ses esprits et criait : « Tu l'as tué, le seul être que j'aimais encore ! ». Elle ne pouvait plus parler sans que survienne une crise de larmes. Un an plus tard, elle mourut. Ses derniers mots furent : « Je vais te rejoindre, j'espère que tu n'as pas perdu de pétales ».
Un jeune enfant juif se rend, quelques mois, quelques mois après la fin de la seconde guerre mondiale, dans la mystérieuse bibliothèque de son grand-père. Un jeune garçon rêve d'un dragon pour séduire Sandra, la fille de ses rêves, qui sort avec son pire ennemi.
Victor, petit enfant, décide de chevaucher une statue de son salon.
Quelle est la destinée du héros, dans chaque histoire ?
Vous le découvrirez, transporté par le suspens d'Ulysse LOJKINE.
Prix : Gratuit