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Has lisait tranquillement son journal. Il venait de sortir de son entretien avec Koder Kruni, le chef des services secrets rôdkromaques. Le personnage était étrange ; à la fois effacé, presque timide, et redoutable.
Mais le visage de cet homme allait bientôt disparaître de son esprit. D’après ce qu’il avait compris, il serait payé une fortune pour ne rien faire toute sa vie. Les mots exacts de Koder Kruni étaient :
« Vous pourrez faire exactement ce que vous voudrez de votre vie privée, nous ne nous en soucierons pas. Vous toucherez votre salaire dont le montant exact est de dix mille nickelkrôms par mois et vous en ferez ce que bon vous semble. Mais si vous recevez un ordre de mission, vous vous mettrez dans l’heure à notre disposition et vous obéirez en tous points à ce qui vous sera dit.»
Has pensait à tout ce qu’il allait pouvoir faire avec son salaire. Il s’achèterait un château, certainement. Dans la province de Landeverte, il en avait toujours rêvé.
Il reporta son attention sur le journal ; le titre d’un article avait retenu son attention : « Un étrange mouton ». C’était rare que l’on parle de moutons dans ce journal, il alla voir.
L’article était le suivant :
« Un mouton étrange a été recueilli par un randonneur dans la province de Quatremont. L’animal est d’une couleur qui n’est pas habituelle chez ces congénères : violet. De plus, les chercheurs de l’Institut de Recherche Scientifique qui l’ont étudié ont déclaré que le mouton présentait des signes d’intelligence. Nous vous en dirons plus dès que nous recevrons des informations supplémentaires. »
Un mouton violet. Faire tout un article pour ça. Pas besoin d’être un génie de la sorcellerie pour changer la couleur d’un animal. Quant à son intelligence prétendument surdéveloppée, Has n’y croyait pas une seconde. Après tout, la recherche biologique n’était pas une science exacte. Que l’on fasse donc examiner le spécimen par un magicien, et l’on verrait. Quelle idée de confier un animal à l’IRS ! La science, ce n’était que pour faire peur aux enfants.
Soudain sa boule de cristal vibra dans sa poche. C’était extrêmement désagréable, il l’extirpa rapidement et l’effleura. Les contours indistincts d’un visage féminin apparurent alors et une voix se fit entendre :
Salut Has.
Salut Zendri, en fait je…
Pas la peine de t’excuser. Tu étais encore à un énième entretien d’embauche qui a foiré, c’est ça ?
Les paroles de Kruni retentirent dans sa tête : « A mon avis, vous ferez un très bon agent. Mais sachez que je n’hésiterai pas une seule seconde à vous licencier si vous divulguez le moindre détail sur nos services. »
Oui, c’est ça. C’était pour devenir cadre dans une entreprise de fabrication de baguettes magiques et ils m’ont dit…
Oublie ça, va. Je t’invite au restaurant, pour que t’oublies.
Au restaurant ? Ce soir ?
Oui, qu’est-ce qu’il y a ?
Non, rien. C’est juste que je ne m’y attendais pas.
Alors à ce soir. On se retrouve au Chez le magicien, d’accord ?
Chez le magicien ? Connais pas.
Mais si sur la rue Merlin, vers…
Ah oui, c’est vrai. Excuse-moi, j’avais oublié le nom. Mais c’est très bon là-bas. A ce soir, sept heures.
A ce soir, Has.
Has resta figé, fixant la boule éteinte, pensant à son avenir avec Zendri. Il l’aimait, et c’était réciproque. Peut-être étaient-ils destinés à vivre ensemble un bout de temps. Fallait-il lui révéler la vérité sur son emploi ?
Enfin, s’il voulait être à sept heures sur la rue Merlin, changé et avec un bouquet de fleurs, il fallait qu’il se dépêche. Il héla donc le premier taxipogriffe qui passait.
Hé ho !
Oui bonjour jeune homme. Vous souhaitez aller ?
Au 15 avenue du Sabbat.
Entendu.
Et après quelques minutes et de nombreuses secousses, Has put se précipiter dans son misérable studio pour enfiler les derniers vêtements propres qu’il lui restait.
Il pensa avec résolution, comme à chaque fois qu’il rentrait chez lui, qu’il allait tout rénover et changer son mode de vie. Puis il oublia ça et sortit dehors. Faute d’argent, il allait devoir aller au Chez le magicien à pieds.
Sur le chemin, il pensa à tout ce qu’il allait pouvoir faire avec son nouveau salaire. Il commencerait par partir dans un magnifique pays lointain avec Zendri. Il se demanda comment il allait lui annoncer. « Partons ensemble ! » était pas mal, mais trop commun. « Je voudrais te faire découvrir des horizons que tu n’as jamais imaginés. » était très bien, mais trop littéraire pour pouvoir le caser dans une conversation. Enfin, il improviserait.
Il arriva devant le restaurant. Ce n’était pas vraiment chic, mais il y avait mangé une ou deux fois et ce n’était pas mauvais. Mesurant chacun de ses gestes, il entra.
Il se rendit immédiatement compte que, puisque Zendri n’était pas encore là, sa minutie avait été inutile. Une charmante serveuse lui indiqua une table ; il alla s’asseoir. Il attendit calmement quelques minutes, puis il se laissa gagner par la fatigue. Il n’avait en effet pas dormi de la nuit, tout excité qu’il était par la lettre de convocation du Bureau de Recrutement de l’Agence Secrète Rodkrômaque qu’il avait reçue la veille au soir. Sa tête chuta lourdement sur son assiette et des ronflements sonores commencèrent immédiatement à se faire entendre.
Il était tôt et il n’y avait en conséquent pas assez de clients pour qu’un reproche lui soit adressé. C’est donc dans toute sa laideur que Has se présenta à Zendri lorsque cette dernière arriva, avec une bonne demi-heure de retard.
Elle s’approcha de lui et lui tapota doucement l’épaule. La masse endormie ne bougea pas. Elle le secoua cette fois, tout en murmurant :
Has, réveille-toi.
Toujours aucun résultat. Elle regarda Has et prit une décision. Il le fallait, sans quoi tout serait gâché. Elle fit une rapide prière à l’elfe de la fraternité en le priant de la pardonner. Puis elle se recula d’un pas, remua ses doigts. Enfin, elle prit son élan et donna une gifle monumentale à Has.
Ce dernier se réveilla en sursaut. Il regarda autour de lui, l’air affolé. Lorsqu’il vit Zendri, qui fixait coupablement sa main, il lui dit :
Euh, désolé… Je m’étais endormi… Enfin comme tu n’étais pas là… Mais ce n’est pas de ta faute, hein ? Tu as bien fait de me réveiller.
Et il tenta un sourire. Zendri oublia tout, les ronflements, la gifle, et se concentra sur l’image de Has. Elle l’aimait, c’était certain. Elle répondit à son sourire.
Le besoin de s’embrasser se fit ressentir chez l’un et l’autre des partenaires simultanément. Has, qui n’était pas encore bien réveillé et qui avait peur de faire une autre gaffe, resta immobile et attendit que Zendri avance son corps vers lui. Il fit de même. Le choc de la table contre son ventre lui coupa le souffle.
Mais il avait besoin d’un baiser et il surmonta sa terrible douleur. Les lèvres de l’un et de l’autre s’approchèrent, comme aimantées. Puis elles prirent peur l’une de l’autre. Elles s’étaient frottées déjà de nombreuses fois, mais à chaque fois elles hésitaient. Juste un peu, le temps que l’excitation monte.
Une famille venait de s’installer à une table voisine. Deux parents et un petit garçon. Ce dernier pointa son doigt vers le jeune couple. Le père et la mère échangèrent un regard complice, puis le père se pencha à l’oreille de l’enfant et murmura quelques mots. Le garçon baissa son doigt et sourit.
Pendant ce temps, la passion avait vaincu la peur et les lèvres s’étaient enfin retrouvées. La salive de chacun pénétrait vaillamment dans la bouche de l’autre, comblant le manque créé par les deux jours durant lesquels ils ne s’étaient pas vus.
Has ressentait quelque chose. Quelque chose d’extraordinaire. Une sorte de vibration interne, qui semblait s’intensifier à chaque seconde. Il continua à embrasser Zendri avec engouement, et cette sensation continuait toujours. C’était si fort. Cela lui rappelait autre chose. Mais il ne se souvenait plus quoi.
Puis il comprit. Il retira violemment ses lèvres et sa langue de la bouche de Zendri, enfonça sa main dans sa poche et en sortit sa boule de cristal. Il se précipita vers le vestibule du restaurant où il décrocha. Un visage d’homme d’une quarantaine d’années apparut sur la sphère.
Agent Trâal.
Agent… euh… ah… Oui, c’est moi.
Vous êtes immédiatement convoqué au point de rendez-vous numéro treize pour que l’on vous remette votre ordre de mission.
Le point de rendez-vous numéro treize ?
Si vous n’y êtes pas dans l’heure, vous serez renvoyé définitivement de nos services.
Mais bon sang qu’est-ce que c’est que ce point de rendez-vous ?
La liste des points de rendez-vous vous a été communiquée par la personne qui vous a recruté, agent Trâal.
Et la boule de cristal se ternit.
Has comprit que la liste des points de rendez-vous devait se trouver dans la liasse de paperasses qu’on lui avait donnée. Et ces papiers étaient chez lui. Il échangea un regard avec Zendri. Il fallait qu’il y soit en moins d’une heure. Il n’avait pas de temps à perdre en explications.
Il s’élança au dehors et commença à courir. Il ne se retourna pas et ne vit pas Zendri qui sortait, affolée. Elle tenta tout d’abord de le poursuivre, mais Has était un bon coureur.
Arrivé chez lui, il se jeta sur les papiers si précieux, et eut la mauvaise idée de commencer par le haut. Des contrats, des règles, des explications, des droits et des devoirs. Et ce n’est qu’à la fin que se trouvait la liste des points de rendez-vous :
Tout contact avec les agents leur sera signalé par boule de cristal et un point de rendez-vous leur sera indiqué. Ils devront s’y rendre le plus vite possible.
La liste des points de rendez-vous est la suivante :
1) Place de la Mairie de la ville de Kogujok ;
Kogujok ! C’était à plusieurs centaines de lieues de Zigrobuk. Il adressa une prière à l’elfe de la paperasse administrative pour que le point numéro treize ne soit pas aussi éloigné et lut :
13 ) Restaurant Chez le magicien, rue Merlin, dans la ville de Zigrobuk ;
Il étouffa un juron, ressortit en catastrophe de son studio et prit le chemin du restaurant pour la seconde fois de la soirée. À mi-parcours environ, il trouva Zendri assise sur un banc publique en train de fumerune Zigâret. Il s’immobilisa pour contempler ce visage incertain. Elle n’avait pas pleuré. Mais elle s’était interrogée.
Tout ce qu’il trouva à lui dire fut :
Je croyais que tu avais arrêté.
Et moi je croyais que tu ne gâchais pas les dîners entre amoureux.
Has ne trouva rien à répondre et repartit en courant. Zendri l’interpella :
Has ! Explique-moi ! Que s’est-il passé ?
Il ne put rester insensible aux cris de détresse de cet être qui lui était si cher. Il fit donc demi-tour et dit :
Je ne peux pas tout te dire. Mais tout ça, c’est parce que j’ai trouvé un travail.
Et il repartit, ne s’arrêtant plus avant le restaurant. Là, il chercha des yeux quelqu’un qui pourrait être son informateur. Le père du petit garçon qui l’avait montré du doigt quelques instants auparavant se retourna et lui fit un clin d’œil.
Au début, le jeune homme ne comprit pas. Il s’attendait à quelqu’un de seul, tenant dans ses mains une mallette noire. Puis il dut se rendre à l’évidence et se rapprocha de la table de l’homme.
Vous êtes l’agent Trâal, je présume ?
Oui. Et à qui ai-je l’honneur ?
Agent Akk, pour vous servir.
Alors, quelle est ma mission ?
Hé ! Pas si vite. Faisons d’abord les présentations. Voici ma femme, Dakod, et mon fils, Envr.
Enchanté.
Asseyez-vous donc, mon garçon.
Mais… euh… je voulais juste savoir…
Vous êtes vraiment pressé ! Asseyez-vous et mangez, je vais vous expliquer ce que les services attendent de vous.
Has s’exécuta donc et goûta au plat, du phœnix confit, un vrai délice.
Tout d’abord, savez-vous ce qu’est la CRRCE ?
Euh, c’est la Compagnie Rodkrômaque de Relations Commerciales avec les Elfes, si je ne me trompe.
Exactement. Eh bien ils ont un problème. J’imagine que vous savez qu’ils gèrent un important réseau de télécommunication.
Oui, ma boule de cristal utilise même leurs services.
Oui. Et ils ont des problèmes avec ce réseau. De sérieux problèmes.
Mais la CRRCE est une entreprise privée…
Oui, mais ils gèrent l’abonnement des boules de cristal de plus de la moitié des habitants du Rodkrôm. S’il venait à y avoir de graves perturbations sur leur réseau, cela serait la panique dans tout le pays.
D’accord. Et que dois-je faire ?
Résoudre le problème. Vous êtes attendu demain à la première heure au monastère de la CRRCE de la province de Quatremont, où se situe leur problème.
Mais comment le résoudre, ce problème ? Et puis de quelle nature est-il ?
Vous verrez tout cela demain, agent Trâal. Et voici dix mille nikelkrôms, de quoi accomplir votre mission sans soucis d’ordre matériels, lui dit-il en lui tendant une bourse. J’ai été ravi de vous rencontrer, agent Trâal.
*
* *
Has resta un instant immobile. Puis il salua poliment l’agent Akk et sortit. Il marcha lentement, perdu dans ses pensées. Son informateur ne faisait pas de secrets à sa famille ; pourquoi en ferait-il,lui ? Il pouvait donc confier à sa famille, ou du moins à sa petite amie, qu’il était agent secret. Après tout, Zendri n’avait pas, à ce qu’il sache, de relations avec des groupes mafieux ou terroristes. Il se décida donc à l’appeler.
Il sortit sa boule de cristal de sa poche, l’effleura du bout du doigt et dit :
Zendri.
Pendant un instant la sphère translucide n’émit pas un son puis Has entendit les mots suivants :
Le serveur magique est momentanément surchargé en raison d’incidents techniques. Veuillez réessayer ultérieurement.
Il étouffa un juron. Puis il adressa une prière à l’elfe de la télécommunication :
Ô elfe de la télécommunication, je t’en prie, rétablis le serveur maintenant pour que je puisse parler à Zendri. Si tu le fais en échange j’irai résoudre les problèmes de la CRRCE qui je crois est ton alliée.
La réponse fut immédiate. Le ciel s’ouvrit majestueusement en deux et un petit bonhomme vert sauta dans le trou ainsi formé en parachute. Il finit par arriver aux pieds du jeune homme qui avait regardé la scène en souriant.
Je viens pour exaucer ton vœu et tu arbores encore un sourire moqueur.
Has ne se laissa pas démonter :
Mon sourire n’est pas moqueur, ô elfe de la télécommunication. Je souris béatement à l’apparition d’un elfe, comme il se doit.
Tes flatteries ne marchent pas avec moi, jeune homme. Je te tuerais si tu ne pouvais pas m’être utile.
Or je peux vous être utile, ô elfe de la télécommunication. Et c’est pourquoi non seulement vous allez me laisser la vie sauve, mais en plus vous allez remettre ce foutu réseau en marche.
Excusez-moi, jeune homme, il faut que je consulte mes prières.
Allez-y, ô elfe de la télécommunication, je vous en prie.
La créature verte marmonna une formule magique inintelligible et une boule de cristal dernier cri apparut dans ses mains. Cette dernière commença immédiatement à diffuser un message :
Vous avez reçu douze mille six cents trente neuf prières en absence.
Quoi ? Comment ça ? s’écria l’elfe.
Ce sont certainement tous les gens qui n’ont pas pu téléphoner à cause des problèmes de surcharge, ô elfe de la télécommunication, expliqua Has.
Alors je dois vous laisser.
Et l’elfe repartit aussitôt, sans que le jeune homme puisse faire quoi que ce soit. Il aurait pu être content, ce n’était que la troisième fois de sa vie qu’il réussissait à provoquer l’apparition d’un elfe. Mais il ne pourrait pas contacter Zendri avant longtemps ; et aller jusque chez elle, de l’autre côté de Zigrobuk, serait trop long, il devait être au dragonoport rapidement s’il voulait être dans la lointaine province de Quatremont le lendemain.
Il prit donc un taxipogriffe, et la pensée qu’il pourrait le payer sans s’inquiéter suffit presque à le réjouir. Le voyage fut rapide et sans encombres. Le dragonoport était énorme, les immenses salles d’attente s’enfilaient les unes après les autres.
Il finit par trouver un guichet de la compagnie Rodkrôm’voyages et y acheta un aller-retour pour la province de Quatremont pour le lendemain à l’aube. Etant donné qu’il avait pris ses billets en dernière minute et en business class, cela lui coûta quatre mille nickelkrôms.
Il dut ensuite se trouver un hôtel, il ne se sentait pas de faire encore un aller-retour avec son studio. Il passa donc la nuit dans un réduit de six mètres carrés et d’un mètre cinquante de plafond. Au moins, dans ces conditions, il ne rechigna pas à se lever lorsqu’il le fallut. Il se prépara, tenta d’avaler un café puis alla en salle d’attente.
Il attendit puis monta à bord du dragon, à six heurs du matin exactement. Cela faisait mal au cœur à voir, ce majestueux animal obligé, après la destruction de son habitat naturel, de transporter des centaines de passagers bruyants et malpropres sur son dos. Mais Has n’avait pas le temps de s’apitoyer et il monta sur l’écaille rembourrée de fourrure qu’on lui indiquait.
Une fois que l’animal eut décollé et que le jeune homme put contempler de splendides paysages, ce dernier oublia complètement le malheur de l’être sur lequel il pesait.
*
* *
L’atterrissage se fit en douceur. Une délégation de moines l’attendait, saisissant une pancarte : « Monastère de la CRRCE de la province de Quatremont ». Has leur fit signe et s’approcha d’eux. Ce fut un des moines qui prit la parole :
Pourquoi nous regardez-vous ainsi ?
Eh bien, pour tout vous dire, messieurs, je suis étonné par vos habits. Et puis, je croyais que les femmes…
En effet, la délégation était composé de deux hommes en T-Shirt, jeans et baskets ainsi que d’une femme habillée de même. Une femme plutôt laide et qui ne comportait pas d’attraits physiques particuliers, mais une femme tout de même.
Oh ! s’exclama la femme en question. Nous ne nous faisons appeler moines que pour des raisons financières. Le statut de « monastère » défini par la loi indique que nous n’avons pas à payer la taxe foncière, ainsi que d’autres impôts du genre qui seraient pour le moins malvenus.
Has comprit qu’un petit rappel à l’ordre était de mise.
Vous ne respectez donc pas la loi, Madame ?
Si, ce n’est pas ce que je voulais dire. Nous sommes des moines, mais pas au sens commun du terme. Nous vivons comme demandé par la loi en communion avec la nature et la magie.
Ça ne marche pas avec moi, Madame. Et je puis vous assurer que le statut de monastère vous sera enlevé et que les sanctions nécessaires seront prises. Et ce dès demain.
Mais… ce n’est pas pour cela que nous avons sollicité l’aide du gouvernement… et puis…
Madame, je vous prierai de vous taire. Je suis venu ici afin de garantir le bien-être de tous les sujets du roi de Rodkrôm, et pour cela je prendrai les mesures nécessaires.
Les futurs ex-moines ne répondirent pas et baissèrent les yeux, contrits. Has se demanda ce qu’il allait faire. Il était tout nouveau dans les services, et n’avait donc absolument aucune idée de ce qu’il avait le droit ou non de faire. Mais, après tout, le gouvernement ne pourrait qu’être heureux qu’il ait dévoilé une fraude.
Tout le monde embarqua dans la charrette avec laquelle les moines étaient venus. Has leur jeta un regard interrogateur. La femme, qui était sur le qui-vive, dit immédiatement :
Comme je vous l’ai dit, monsieur Trâal, nous vivons en communion avec la nature. En utilisant cette charrette, nous respectons les hippogriffes qui sont si honteusement exploités par la plupart des habitants de ce pays.
C’est un bon geste, madame. Mais qui n’excuse pas votre honteux détournement de la loi, dit-il en descendant de la charrette.
Certes non, Monsieur. Mais pouvons-nous passer au plus important et vous expliquer notre problème ?
Allez-y, je vous en prie. Je suis là pour ça.
Ils rentrèrent alors dans le monastère, une belle bâtisse moderne, qui n’était pas haute mais assez étendue.
Bien. En fait, le réseau téléphonique de la CRRCE est géré dans son intégralité par un cube de glace d’une dizaine de mètres de côté.
Un cube de glace. Mais comment…
Ce n’est pas n’importe quelle glace. C’est de l’urine de l’elfe de la télécommunication qui a été congelée et qui comporte des propriétés magiques extraordinaires.
De l’urine d’elfe ? Mais jamais un elfe n’aurait accepté de vous donner quelque chose qui provient de son corps, c’est sacré pour eux.
Tout à fait, agent Trâal, c’est sacré. Mais nous avions des arguments de poids.
Et quels sont-ils, ces arguments ?
Nous ne pouvons pas vous le dire, monsieur. Nous avons juré le secret.
Madame, j’ai besoin de tout savoir pour résoudre votre problème.
Monsieur, si je vous dévoile cette information, notre contrat avec l’elfe de la télécommunication sera rompu. Il détruira le cube et alors vous ne servirez plus à rien.
Bon, laissons cela de côté pour l’instant. Alors, quel est votre problème ?
Eh bien, ce cube… il fond.
Votre système de réfrigération doit avoir un problème.
Non, monsieur. La température en dessous de laquelle l’urine d’elfe gèle est de moins dix-neuf degrés. Et nous maintenons la température de la salle dans laquelle le cube est conservé à moins cinquante degrés.
Alors il ne peut pas fondre, Madame.
Normalement non. Cependant, le fait est qu’il a fondu, puisque qu’il a diminué de volume et que nous avons retrouvé des flaques d’urine d’elfe autour.
Bon. Et vous n’avez aucune explication plausible à cela ?
Il me semble que c’est vous qui devez trouver une explication, pas nous.
Certes. Mais vous devez tout d’abord m’informer de tout ce dont je pourrais avoir besoin. Pour commencer, qu’est-ce qui a poussé l’elfe de la télécommunication à accepter de vous donner son urine ?
Monsieur Trâal je crains de ne pas pouvoir vous répondre. Nous avons juré le secret.
Bon, je comprends. L’elfe doit avoir honte, donc, de ce que vous lui avez donné en échange ?
Je ne peux pas vous répondre, monsieur.
Bien. Et, au moins, puis-je visiter la salle dans laquelle est ce si précieux cube ?
Bien sûr. Suivez-moi.
Has ne se fit pas prier et lui emboîta le pas. Bientôt ils arrivèrent devant une porte blindée. A sa gauche se trouvait un boîtier. La femme posa l’œil dessus.
Une voix retentit :
Empreinte magique numéro seize reconnue. Vous pouvez entrer, madame Layxi.
Et la porte blindée s’escamota. Madame Layxi fit un signe à Has et tous deux entrèrent. Ils se trouvaient dans une sorte de couloir qui surplombait la salle où trônait royalement le cube, que l’on pouvait apercevoir à travers la baie vitrée.
Et quel moyen a-t-on de pénétrer en dessous ? demanda le jeune homme.
Aucun.
Comment ça ? Vous voulez dire que…
Oui. Personne n’y a accès. A moins de faire exploser tout le bâtiment.
C’est… énigmatique.
Nous n’aurions pas fait appel à vous si ça ne l’avait pas été, monsieur Trâal.
Has ne sut pas quoi répondre. Il prit donc un air hautain et dit :
Bon, je verrai cela.
Nous l’espérons, Monsieur. Mais vous devez être fatigué, je vais vous montrer votre chambre.
Oh, c’est très gentil à vous. Je vous suis.
Il lui sembla qu’il avait marché des kilomètres à travers les couloirs blancs et impersonnels du monastère. Mais ils finirent par arriver. C’était un appartement composé d’une chambre spacieuse avec balcon, salle de bains, ainsi qu’un petit salon.
Oh ! Ce n’était pas la peine. Une petite chambre m’aurait suffi.
Nous tenons au confort de nos invités, et vous en particulier, monsieur Trâal.
J’en suis très touché. Et, si cela ne vous dérange pas… vous pourriez me laisser seul ? Pour que je réfléchisse, vous comprenez.
Bien sûr. Je viendrai vous chercher à l’heure du déjeuner.
D’accord. Au revoir.
Et la femme sortit. Has n’avait absolument pas envie de réfléchir ; il voulait profiter tranquillement de la vue du balcon, et cette femme l’indisposait. Il alla donc sur le balcon et regarda. Le paysage était magnifique. Les quatre montagnes si célèbres qui avaient donné le nom à la province resplendissaient sous le soleil.
A gauche, le Mont Dordi, du nom de la première personne à l’avoir cartographié. Tâche pas très glorieuse, en somme, puisque la montagne était entièrement recouverte de forêt. A côté se trouvait le Petit Mont, le plus petit des quatre, recouvert de prairies et d’alpages. On racontait qu’une fois un berger avait mené ses troupeaux paître sur cette montagne, et qu’il avait été retrouvé foudroyé le lendemain ; l’elfe des alpages n’avait pas apprécié qu’on vienne le déranger sur son lieu de vie. A droite se trouvait le Mont des Démons, ou Mont Maléfique. Seule une espèce de plante arrivait à survivre sur ses arides surfaces rocheuses, et cette plante était un poison mortel. Enfin, à droite, se trouvait le Mont de l’Eau, dont les forêts et les vallées étaient parcourues d’innombrables cours d’eau, se jetant tous dans un même lac en contrebas.
C’était vraiment un spectacle extraordinaire. Has sortit de sa valise son appareil photographique, qui se présentait sous la forme d’un trépied agrémenté d’une toile. Il s’agenouilla et récita la formule :
Ô beauté du monde, ô jouissance de la vue ! Mon bonheur ne dépend que de toi, accepte de venir pour l’éternité sur cette toile et tu ne le regretteras pas.
Peu à peu des myriades de couleur apparurent autour de lui, dansant, tourbillonnant. Il dirigea son doigt vers l’appareil photographique. Les couleurs se ruèrent dessus. L’appareil émit un doux ronronnement et la toile remua. Puis il y eut un petit « Clic » et le paysage apparut sur la toile. Has le contempla ; le cliché était réussi, mais il manquait quelque chose, une touche de magie. Il s’agenouilla donc une nouvelle fois et dit :
Ô elfe de la retouche photographique, je t’implore de compléter la splendeur de ce paysage en changeant la couleur des nuages.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Les nuages prirent immédiatement une couleur pourpre. C’était plus au goût de Has, qui roula soigneusement la toile et la rangea dans on sac.
Ici le scan de mon dessin
Puis quelqu’un frappa à la porte :
Monsieur Trâal, le dîner n’attend que vous.
J’arrive.
Et il ouvrit la porte. C’était toujours la même femme.
Alors, vous avez réfléchi à notre problème ?
Non, j’ai siroté un jus d’ananas les doigts de pieds en éventail, répondit Has d’un ton énervé.
Très drôle. Je voulais juste connaître vos premières conclusions.
La conclusion arrive à la fin, Madame. Je n’en suis qu’au début de mon enquête ; et je crois que si vous ne cessez de me harceler de questions, je ne dépasserai jamais ce stade.
Désolée, je voulais juste savoir…
Has sourit intérieurement. Il avait béatement contemplé le paysage pendant une heure et obtenait des excuses. Le métier d’agent secret était plaisant. La femme le mena jusqu’à la salle à manger sans un mot. Une dizaine d’hommes et de femmes étaient déjà présents, autour de quatre tables pouvant accueillir jusqu’à six personnes chacune. Mais les gens préféraient s’attabler par petits groupes et aucune table n’était remplie.
Madame Layxi s’assit à côté d’un homme à l’air austère, dont Has ne parvint plus à se souvenir s’il était présent à son arrivée au dragonoport. Elle lui fit un signe discret pour le convier à se mettre à son côté ; mais il fit semblant de ne pas l’avoir remarqué et alla tout droit en direction d’une jolie jeune femme qui était assise seule.
Vous attendez quelqu’un ?
Oui, mais il y a de la place, vous pouvez vous asseoir.
Seulement si cela ne vous dér…
Laissez tomber les convenances, voulez-vous ? dit-elle en souriant.
Has répondit le mieux qu’il put à ce sourire et s’assit. La conversation s’engagea immédiatement, ce fut la jeune femme qui prit la parole la première :
Qui êtes-vous, pour dédaigner ainsi la patronne ?
Euh… je suis Has Trâal. Mais pourquoi parlez-vous de patronne ?
Vous savez, Madame Layxi.
Madame Layxi ? La patronne ? Mais je croyais que c’était une employée !
En tous cas vous l’avez bien dressée. Je vous ai vu à l’instant.
C’est que…
Oui ?
Has baissa la voix :
Sa compagnie est… disons désagréable.
Oui ! Ça nous le savons tous. Mais elle a au moins le mérite d’être parvenue à son poste grâce à ses capacités et non à ses relations, comme les autres.
Les autres ?
Oui, le directeur adjoint du monastère qui est le fils de la maîtresse du directeur financier de la CRRCE, le directeur du personnel qui a distribué des pots de vin à tout le monde, sans parler de Madame Herko, la directrice de la Compagnie, qui a pendant un temps dit-on trempé dans des affaires financières pas très nettes avec le gouvernement rodkrômaque.
Eh bien, on en apprend des choses. Mais, au fait, vous, qui êtes-vous ?
Je suis Xuta Bilvinar, je travaille ici depuis deux ans. Mais je ne compte pas m’éterniser, ajouta-t-elle avec un léger sourire.
Vous travaillez comme ?…
Interprète. Comme vous le savez les elfes ont appris pour la plupart la totalité des langues humaines afin de pouvoir communiquer avec nous.
Oui. J’ai même eu l’occasion quelquefois de leur parler.
J’ai bien dit « la plupart ». Car il y en a une infime minorité qui a refusé de le faire, ainsi que d’inculquer ce savoir à leurs enfants.
Mais s’ils sont une infime minorité…
L’elfe de la transmission d’ondes dans un but de communication en fait partie. Et les soi-disant « moines » d’ici font appel à lui tous les jours.
Je vois. Et, si cela n’est pas indiscret, à quoi ressemble sa langue ?
Xuta sourit. Elle allait ouvrir la bouche pour répondre mais fut interrompue par l’arrivée d’un jeune homme.
Oh, Rihûo, te voilà enfin. Has, Rihûo. Rihûo, Has.
Enchanté, dit Has.
Enchanté.
Has contempla le nouvel arrivant. Il était extrêmement grand, blond, le visage assez fade. Puis il lui tendit la main. Le géant la serra d’un air qui disait : « Cette fille m’appartient. » Has lui répondit d’un regard qui signifiait clairement : « Je m’en fiche, pas assez bien pour moi. »
C’est donc dans cette bonne humeur que tout le monde commença à manger. Rihûo, qui ne voulait pas que son arrivée soit la cause d’un refroidissement de l’ambiance, tenta pendant tout le repas d’engager la conversation sur des sujets sans intérêt.
Has, prétextant du travail, remonta dans sa chambre méditer tout ce que la jolie Xuta lui avait appris. La CRRCE était totalement corrompue et pourrie. Intéressant, mais certainement aucun rapport avec l’affaire. A garder en mémoire, en tous cas.
Puis il décida de sortir se promener au-dehors, histoire de respirer un peu d’air frais et de réfléchir pour de bon à ce qu’il pourrait faire.
Il sortit donc, et en une heure à peine il était dans la magnifique forêt de Trôf, au pied du Mont des Démons. Il se détendit. Le jeune homme regretta de ne pas avoir emmené Xuta avec lui, pour lui traduire ce que le vent qui sifflait dans les arbres disait. Il marcha ainsi longtemps, profitant du cadre ; ses bonnes résolutions de réfléchir au cube du monastère furent oubliées en un rien de temps.
C’est alors que le mouton fit son apparition.C’était une belle bête, dont la seule particularité apparente était le couleur violette. Has l’aperçut et se dirigea vers l’animal. Ce dernier, effrayé, s’enfuit en courant. Le jeune homme poussa un soupir et fit une rapide prière à l’elfe du temps. Immédiatement, une voix venue du ciel dit :
Il est huit heures.
Merci, ô elfe du temps.
Puis il rentra d’un pas rapide au monastère pour dîner. Il ne put cette fois éviter la compagnie de madame Layxi, qui l’invita à haute et intelligible voix à s’asseoir à sa table. Elle lui parla mécanique des fluides magiques et réseau structuré de télécommunication pendant tout le repas. Has, pour qui tout cela était incompréhensible, pensait à sa promenade dans la forêt. Finalement, au dessert, n’y tenant plus, il demanda :
Êtes-vous pour quelque chose dans l’affaire des moutons violets ?
L’affaire des ?
Des moutons violets. Vous savez, il y a quelques jours on en a retrouvé un dans les environs.
Ah oui, c’est vrai. Je ne m’en souvenais plus, je n’avais fait qu’entrevoir le sujet dans le journal.
Moi aussi. Mais ma mémoire a été ravivée par un spécimen que j’ai rencontré à l’instant, dans la forêt.
C’est vrai ? Mais je pense que cela n’a pas une grande importance. Par contre, on vient de m’apprendre qu’une partie du cube avait à nouveau fondue tout à l’heure. Cela devient un vrai problème et…
Ne trouvez-vous pas cela étrange, madame ? Le cube qui fond, les moutons qui apparaissent. Rien ne se perd, rien se crée, tout se transforme, a dit Merlin.
Monsieur Trâal, vous vous trompez, répliqua la femme, agacée. La fonte du cube a produit de l’urine liquide, pas des moutons ou je ne sais quoi d’autre.
Has se tut. Il avait oublié qu’on avait retrouvé le produit de la fonte ; mais il n’abandonna pas son idée. Il réfléchit donc quelques instants puis dit :
C’est vrai, j’oubliais. Mais peut-être que l’un des composants aurait pu être extrait…
Vous divaguez, le coupa-t-elle d’un ton catégorique. Je vous ai déjà dit qu’il n’y avait aucun moyen d’accéder au cube. Cependant, afin d’être tout à fait certaine, j’ai chargé un expert d’analyser l’urine liquide.
Vous venez de vous trahir, madame.
Me trahir ? Comment ça ?
Vous m’avez assuré que vous ne pouviez pas accéder au cube.
Oui, et c’est la vérité. Je ne vois pas en quoi cela…
Et vous venez de me dire que vous avez pourtant récupéré l’urine liquide.
Non, nous ne sommes pas rentrés dans la salle de conservation. En fait, pour maintenir le cube à une température constante, nous utilisons des micro-canons à projection d’ondes magiques de glaciation, qui sont encastrés dans le sol. L’urine liquide s’est infiltrée à l’intérieur et nous ainsi pu en récupérer quelques gouttes.
Has resta quelques instants silencieux et perplexe. Puis il reprit :
Bon, mettons que je vous croie. Et ces analyses, puis-je les voir ?
Je ne sais pas si l’expert a terminé. Si vous voulez bien me suivre, nous pouvons aller le voir dans son laboratoire.
Entendu.
Le laboratoire étant en sous-sol, ils durent descendre de nombreux escaliers, et les jambes de Has étaient en compote lorsqu’il arriva enfin. Et lorsqu’il vit l’expert, ces dernières faillirent se dérober sous lui ; c’était Rihûo. Celui-ci salua madame Layxi avec respect et Has avec froideur. Mais il se plia tout de même à ses injonctions et lui montra les analyses que l’elfe de l’analyse d’urine venait de lui transmettre :
|
Eau |
90 % |
|
Saloperies en tous genres |
10 % |
Has demanda :
Alors ? Tout est normal ?
Euh… Oui, à peu près. En fait l’analyse a été faite sur de si petites quantités qu’elle n’est pas vraiment fiable. Habituellement les proportions sont plutôt de quatre-vingt-treize pour cent d’eau contre sept pour cent de saloperies. Et il y a aussi l’énergie pure, mais elle est présente en proportions tellement faible qu’on ne peut pas la déceler si l’on n’a pas au moins un décilitre d’urine.
Si nous arrivons encore une fois à récupérer des échantillons par le biais des canons ou si ce que j’espère de tout mon cœur qui n’arrivera pas le cube continue à fondre, toute l’urine liquide sera mise à votre disposition, déclara madame Layxi en feignant un sourire.
C’est très gentil à vous, remercia Drihûo avec une amabilité toute professionnelle.
Et tous se séparèrent sans que Has ait appris quoi que ce soit. Il remonta dans sa chambre et eut la chance de pouvoir contempler le magnifique spectacle du soleil qui se couchait derrière les montagnes. Puis il se mit au lit, résolu à prendre un peu de sommeil. Il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil profond que l’elfe des cauchemars ne daigna pas troubler.
Vers minuit, alors que toute activité semblait avoir cessé au manoir, son réveil sonna. Il se réveilla en sursaut. Il ne s’était pas déshabillé et sortit donc tout de suite de sa chambre. Il marchait dans les couloirs à pas de loup, sélectionnant avec soin les endroits où il posait les pieds et surveillant attentivement ses arrières. Il continua à se déplacer ainsi pendant une demi-heure environ, durant laquelle il avait franchi une petite centaine de mètres.
Puis il se dit qu’il n’était pas dans une prison et qu’il n’y avait rien de criminel à marcher dans les couloirs. Il reprit donc son chemin avec le rapide pas élastique dont il avait l’habitude. Ainsi il arriva en quelques minutes à sa destination. C’était à ce moment-là qu’il fallait être vigilant. Il sortit sa baguette magique de sa poche, la pointa sur la serrure de la porte qu’il désirait ouvrir, et murmura une formule. Quelques secondes s’écoulèrent puis une brève lumière apparut et un petit « mouek mouek » se fit entendre ; Has sourit, c’était le signe que ça avait marché. Il appuya sur la poignée. La porte ne s’ouvrit pas. Il conclut finalement que la porte n’était pas fermée à clef lorsqu’il était arrivé et que son sort, qui était le même pour ouvrir ou fermer une porte, l’avait fermée.
Il dut donc tout recommencer. Avant de presser la poignée, il regarda par le trou de la serrure ; si la porte était déjà ouverte, il était possible que quelqu’un soit encore à l’intérieur. Mais il n’y avait personne.Il entra donc et se mit immédiatement à la recherche de l’objet de son déplacement nocturne.
Le premier tiroir qu’il ouvrit était rempli de paquets de Zi-gârets, sans doute le faisait-elle en cachette pour ne pas ternir son image de « patronne qui n’a rien à se reprocher ». Has le referma, dégoûté ; il n’avait pourtant jamais vu la propriétaire des lieux fumer. Il continua à fouiller, et tomba sur une armoire qui contenait des papiers. Il avait de la chance, ils étaient bien rangés. Il ne tarda donc pas à mettre la main sur le document qu’il cherchait, le lut attentivement puis le remit en place. Il allait sortir lorsqu’il entendit des bruits de pas dans le couloir. Il se précipita dans les toilettes du bureau. La personne aux pas si sonores rentra, une tasse de café à la main, et se mit au travail.
Has était bien embêté, il ne pouvait pas retourner dans le couloir. Et s’il venait à être découvert… Il prit donc finalement la décision de sortir par la petite fenêtre. Après de nombreuses contorsions, il y parvint et se retrouva à l’extérieur du monastère. Il contourna le bâtiment et se retrouva face à la porte d’entrée.
Mais deux solides gaillards gardaient cette dernière, et l’on risquerait de s’étonner que le jeune homme rentre sans être sorti par la même porte. Has décida finalement de retourner se promener dans la forêt pour retrouver le mouton violet et de ne rentrer qu’au matin, quand il n’y aurait plus de gardes. Il s’éloigna donc et s’enfonça dans les bois. Il marcha longtemps sans rencontrer ne serait-ce que la moindre trace de mouton. Il finit par s’adosser à un arbre pour essayer de dormir. Des voix l’en empêchèrent :
Voilà.
C’est tout ?
Oui, enfin pour l’instant. Je pourrai sûrement en avoir plus dans les jours qui viennent.
Ecoute, Drihûo, si demain tu ne m’en ramènes pas le double, t’es mort.
En entendant le nom de Drihûo, Has se risqua à jeter un coup d’œil derrière le tronc sur lequel il somnolait. L’expert en analyse d’urine se trouvait en effet là, et il discutait peu calmement avec un autre individu. Lorsqu’ils en vinrent aux mains, Has jugea opportun d’intervenir. Il murmura :
Ô brûlant elfe du feu, je te prie d’entourer ces deux hommes d’un cercle de flammes qui ne brûlent pas le bois, comme toi seul dans ta toute-puissance sait en faire.
Et en un instant les individus furent entourés de flammes, qui grâce aux précisions de Has ne provoquèrent pas d’incendie. Le jeune agent leur cria :
Au nom de la loi et du roi, je vous arrête.
Au milieu du brasier, les deux hommes paniquèrent. Rihûo courait en tous sens alors que son interlocuteur s’était allongé à terre, désespéré. Has, ayant atteint son but, changea au moyen d’une autre prière les flammes en cage de métal. Ainsi il put contempler les deux individus. Et il comprit immédiatement ce qu’ils faisaient dans une forêt sombre aux alentours de trois heures du matin : Rihûo tenait dans ses mains une petite fiole étiquetée « Urine d’elfe ». L’autre était un inconnu, mais il n’allait pas le rester :
Qui êtes-vous ?
Il ne répondit pas.
J’ai dit : qui êtes-vous ? Je vous conseille d’être coopérant.
Je suis Gerg Dejut.
Bon, c’est bien. Et quelles sont vos raisons pour acheter de l’urine d’elfe ?
Eh bien je… On m’avait dit que ça rendait séduisant, et qu’aucune fille ne pourrait me résister si j’en avais bu un verre. Alors j’ai piqué de l’argent à mon père et…
« Pauvre type », se dit Has. Gardant ses pensées pour lui, il dit :
Je vois. Mais l’urine d’elfe coûte très cher. Votre père est donc millionnaire ?
Euh… C’est-à-dire que… Oui. Je suis le fils de Husk Dejut.
« Et merde », se dit Has. « Encore un à qui il ne va rien arriver. » Husk Dejut était un ami proche du roi du Rodkrôm. Il avait même invité ce dernier sur son yacht pendant une semaine après son accession au pouvoir.
Bon. Et vous, Rihûo, pourquoi avez-vous fait cela ? Votre salaire est, à ce que je me suis laissé dire, très correct. Pourquoi aviez-vous besoin d’argent ?
C’est… j’ai un frère… il avait des dettes… il a eu des problèmes avec la mafia nurdok… alors j’ai remboursé… Mais ça n’a pas suffi. Voyant que je payais, ceux à qui il avait affaire ont demandé plus. Je ne pouvais plus. Alors je lui ai organisé un voyage vers l’Hinegzistan. Là-bas ils ne pourraient plus le rattraper. Ça aurait tout réglé une bonne fois pour toutes ses problèmes, vous comprenez. Mais le prix d’un billet de dragon pour là-bas, c’est exorbitant. J’avais besoin de plus d’argent.
Has soupira. Le con qui piquait du fric à son père pour acheter des trucs idiots serait libéré dès le lendemain, alors que Drihûo qui voulait sauver son frère s’en prendrait pour plusieurs années de taule. Il ne pouvait rien faire contre ça. Alors il fit apparaître des menottes et les mit aux poignets des deux malfaiteurs, puis les conduisit au monastère, alors que le soleil commençait à se lever paresseusement.
Le jeune homme croisa madame Layxi. Celle-ci regarda d’un air étonné son expert et cet inconnu qui suivaient docilement Has :
Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
J’ai appris beaucoup de choses pendant la nuit, madame.
Comment ça… mais…
Je vous expliquerai tout cela plus tard. En attendant, contactez les services de police pour leur dire que j’ai deux suspects à leur remettre ; ma boule de cristal ne marche pas. Et convoquez donc tout le personnel du monastère à une réunion dans… une demi-heure, disons, dans la salle de conférences.
Bien. A tout à l’heure, alors.
Et elle partit. En attendant, Has procéda à l’interrogatoire de Drihûo :
Bon. Il est maintenant temps de vous expliquer. Comment avez-vous fait tout cela ?
Eh bien… J’ai pris les échantillons que madame Layxi m’avait confiés et j’ai cherché un acheteur sur le marché noir. Je n’ai pas trouvé, alors finalement j’ai cherché autour de moi et j’ai trouvé Gerg.
Oui, bien sûr. Mais je veux dire : comment avez-vous réussi à faire fondre le cube ?
Comment ça ?
Mais vous êtes sourd, bon elfe ? J’ai demandé comment vous aviez fait pour…
Oui, j’ai entendu. Mais ce n’est pas moi qui l’ai fait. Je me suis juste servi de l’opportunité.
Allons, Drihûo, vous aviez bien commencé dans la route de l’honnêteté, ne me racontez pas des mensonges.
Mais… c’est la stricte vérité !
Has resta pensif. C’était tout de même un peu fort, comme coïncidence. L’ « opportunité », comme le disait son suspect, était arrivée au bon moment.
Enfin arriva l’heure qu’il avait fixée pour la réunion et il emmena les deux hommes avec lui jusqu’à la salle de conférences. A l’intérieur, plus d’une centaine de personnes étaient déjà installées. La plupart de ces gens ne savaient absolument pas pourquoi ils étaient là, n’étant même pas au courant que le cube fondait, et étaient assez énervés d’avoir été tirés du lit.
L’agent secret monta sur l’estrade, se racla la gorge, et commença à parler :
Mesdames et messieurs, je suis désolé d’avoir dû vous réveiller à cette heure matinale.
Les chuchotements mécontents dans l’assistance semblaient vouloir dire : « On espère que t’as une bonne raison ! ». Il continua :
Il y a en ce moment un dysfonctionnement ici. Ou plutôt des incidents. En fait, c’est le cube en urine d’elfe glacée qui a commencé à fondre.
Les murmures étonnés se substituèrent aux murmures mécontents. Madame Layxi regardait devant elle avec un air gêné.
La CRRCE, voulant résoudre au plus vite ce problème qui, comme vous avez pu le constater, a gravement détérioré la qualité de son réseau de télécommunication par boule de cristal, a fait appel au gouvernement. Ce dernier a dépêché un agent de nos services de renseignement sur place. Cet agent, c’est moi.
Je vais vous résumer le travail que j’ai accompli jusqu’ici. Tout d’abord je me suis renseigné sur le contrat passé entre la CRRCE et l’elfe de la télécommunication. Ce contrat est assez étonnant, sans être pour autant à mon avis utile à l’enquête.
Madame Layxi pâlit. Has la regarda avec un sourire indéchiffrable.
Mais j’ai obtenu des informations plus intéressantes en surprenant en flagrant délit monsieur Drihûo, que vous connaissez sans doutes, qui vendait illégalement des substances que madame Layxi lui avaient données à des fins d’analyses.
Cependant je ne connais toujours pas l’identité de la personne qui a fait fondre le cube. Je vous demande, si vous avez des informations quelconques sur ces évènements, de m’en faire part.
Les murmures énervés reprirent le dessus. On les avait fait venir juste pour ça…
Evidemment, si quelqu’un peut m’apprendre quelque chose d’utile à l’enquête, il sera récompensé. Je ne peux fixer maintenant la somme de ladite récompense, étant donné que mon budget est limité et que je ne sais pas combien d’entre vous j’aurai à remercier. Mais je pense pouvoir vous assurer que tout témoignage intéressant sera gratifié d’environ mille nickelkrôms.
Les gens étaient abasourdis. Mille nickelkrôms de cet inconnu ? Chacun commença à fouiller fébrilement dans sa mémoire. Et chacun trouva une petite anecdote, une vague rumeur, dont il pourrait faire part à l’agent.
Je recevrais les personnes désireuses de me parler, en tout anonymat bien sûr, dès aujourd’hui dans le bureau de madame Layxi.
Elle le regarda, interloquée. Dans son bureau ? Cependant un agent des services secrets était un agent des services secrets et elle ne trouva rien à objecter.
Vous pouvez disposer, dit enfin Has.
Sur quoi tout le monde partit. Les deux suspects furent emmenés par la police qui venait d’arriver, et le jeune agent secret se retrouva seul.
Il décida finalement de retourner encore un peu dans la forêt, toujours histoire de retrouver le mouton. Cette fois il ne tarda pas à trouver quelque chose d’intéressant ; c’était un œuf. Un énorme œuf. D’un mètre cinquante de haut environ. Has s’approcha et le caressa de la main.
Il était parfait, sans le moindre défaut. Il était coloré de reflets orangés qui lui conféraient une allure magique. Has s’assit en face et le contempla. La contemplation d’un œuf géant est très bonne pour le corps. Cela relâche les muscles et calme l’esprit. Il resta donc longtemps là, le temps glissant sur lui.
C’est alors que des bruits parvinrent à l’oreille du jeune homme. Puis des fissures commencèrent à apparaître à la surface de l’œuf. Il se fendilla ensuite. Et enfin l’être qui était enfermé à l’intérieur réussit à pratiquer un trou assez grand pour se montrer.
Has s’estomaqua. Ce qu’il venait de voir, ce qui était en train de sortir de l’œuf, c’était… un mouton. Un mouton violet, pour être plus exact.
Ici le scan de mon deuxième dessin
Celui-ci ne remarqua tout d’abord pas le jeune homme ; il regardait autour de lui, avide de découvrir son futur milieu de vie. Enfin la rencontre se fit :
Bonjour, étranger. Je viens de naître et je n’ai en conséquence pas encore de nom. Et toi ?
C’était donc ça, les symptômes d’intelligence repérés par les scientifiques. Un mouton parlant. C’était carrément extraordinaire. Mais après tout, le domaine de la recherche magique était en perpétuelle progression. De peur que son interlocuteur soit susceptible, Has le salua très poliment :
Je suis enchanté de vous connaître. Puis-je vous aider ?
Laisse tomber les politesses, mec.
« Il est passé du registre courant au familier. Etrange. » nota Has. Afin d’éviter de se faire traiter comme un chien, le jeune homme choisit d’être ferme :
Evitez de me parler comme cela, s’il vous plaît.
Oh je vous prie de m’excuser. Je ne saurais oser croire que vous me pardonniez déjà, mais je vous prie du moins d’avoir l’obligeance de tenter d’oublier ces paroles dès que cela vous sera possible. J’étais dans un état second.
« Eh ben dis donc le voilà distingué maintenant. »
Si, je vous excuse. Oublions cela. Dites-moi plutôt ce que vous savez sur vous.
Ce que je sais sur moi ?
Oui, tout à fait.
En fait je ne sais pas grand-chose. Seulement ce que mon créateur a eu la bonté de m’apprendre.
Votre créateur ?
Oui, celui qui m’a créé après de nombreux efforts pour que je serve l’humanité.
Bon. Eh bien je vais te donner une chance de la servir l’humanité. Il faut que tu me dises tout ce que tu sais de toi et de ton créateur.
Moi, je suis une créature chimère. Mélange de mouton, de poule, ainsi que d’IFMEC et de EP. Et…
Excusez-moi, que sont l’IFMEC et l’EP ?
Oh, désolé. Ce sont l’Intelligence Formée Magiquement et Chimiquement et l’Energie Pure.
Bien. Et que savez-vous d’autre ?
Je sais que je n’ai pas été engendré par deux êtres de la même espèce que moi comme la plupart des animaux, que j’ai été créé artificiellement par mon créateur.
Oui, intéressant. Et votre créateur, justement, que savez-vous de lui ?
C’est un homme. Je suis né chez lui et je dois y rester encore longtemps. Dites-moi, sommes-nous ici chez mon créateur ?
Eh bien… Je n’en sais rien. En fait, je ne pense pas. Continuez.
Mon créateur m’a conçu pour que je serve l’humanité. Il a projeté de me vendre à une société privée ou à un gouvernement. Il ne sait pas. Il avait une femme. Elle est morte alors qu’elle était enceinte, un accident d’hippogriffe. C’est un souvenir triste pour mon créateur.
Et comment savez-vous tout cela ?
Il m’a inculqué tout son savoir. Il a utilisé un sort des Sombres Sorcières pour extraire de son corps toutes ses pensées et son savoir, qu’il a ensuite ajoutés à la mixture avec laquelle il m’a créé.
Une formule des Sombres Sorcières ? Mais alors, il pratiquait la magie noire ?
Il pratiquait en effet ce que beaucoup nomment la magie noire, mais c’était pour le bien de l’Humanité.
Bon. Il faut que je vous emmène au monastère.
Le monastère ? Quel monastère ?
Ce n’est pas un vrai monastère. C’est un ensemble de locaux appartenant au département « télécommunication » de la CRRCE.
Je ne crois pas que ça soit une bonne idée de m’emmener là-bas.
Ah bon ? Pourquoi ?
Mon créateur n’aimait pas cet endroit. Il le craignait, même.
Vraiment. Pourquoi ?
Mon créateur se cachait. Il ne voulait pas qu’on connaisse sa présence dans les environs. Il s’est installé ici il y a longtemps, alors qu’il n’y avait personne à des kilomètres à la ronde. Et puis il y a ce monastère qui est venu s’installer. Il a été obligé d’abandonner sa maison et de s’installer plus loin dans les bois.
Mais vous, vous n’avez rien à craindre. Vous serez respecté là-bas, vous verrez. De toute façon il faut que j’y retourne pour les témoignages des gens qui travaillent là-bas… Et je ne veux pas vous laisser seul.
L’animal finit par accepter et tous deux rentrèrent au monastère. Tout le monde se retournait et poussait des « Ah ! » et des « Oh ! ». Le mouton, lui, souriait. « Ces gens s’étonnent en me voyant violet. Qu’est-ce que ce serait s’ils m’entendaient parler ? » Puis Has laissa l’étrange être dans sa chambre et alla dans le bureau de madame Layxi. Cette dernière avait laissé les clefs sur la porte. Elle avait aussi écrit un petit mot :
« Si vous avez besoin de moi, je suis en salle de conférences. J’espère de tout cœur que vous allez enfin pouvoir tout arranger. »
L’écriture était très serrée, nerveuse ; le jeune homme en déduit que ce n’était pas de gaieté de cœur que la propriétaire des lieux lui avait laissé la place. Tout était comme pendant la nuit, parfaitement ordonné et rangé. Il se dit qu’il était un peu bête d’avoir fait tout ce cirque nocturne, alors que les lieux étaient maintenant à sa disposition. Par curiosité, il vérifia les placards. Ils étaient totalement vides.
« Oh, la vipère » pensa-t-il. Il avait largement la place pour mettre ses pieds sur le bureau, ce qu’il ne manqua pas de faire. Puis il regarda par la fenêtre ; on ne voyait rien. Il alla aux toilettes ; chose fort intéressante mais malheureusement de courte durée. Puis il se mit en équilibre sur sa chaise. A chaque instant, la stabilité de son équilibre était menacée. Cependant sa vaillance était sans égal et il résista tant bien que mal, réussissant toujours au dernier moment à continuer à se balancer. Cette occupation passionnante fut interrompue par quelqu’un qui frappait à la porte. Has, agacé, demanda sèchement :
C’est pour quoi ?
Euh… C’est pour vous faire entendre un témoignage, monsieur. Vous aviez dit que…
Le jeune agent se ressaisit :
Entrez.
La porte laissa place à un homme d’une cinquantaine d’années, au crâne dégarni et à l’air sympathique.
Alors. Que voulez-vous me dire ?
Voilà. Je voudrais vous parler d’un fait qui je pense peut vous aider. En fait, voilà… Eh bien… C’est que…
Monsieur, je n’ai pas de temps à perdre.
Bien. En fait, j’étais marié. Et j’ai trompé ma femme. Juste une fois, hein ? Elle l’a su. Nous avons divorcé. Mais je crois qu’elle m’en veut toujours. Et moi je sais bien que si le cube continue à fondre la section « Télécommunication » de la CRRCE sera en faillite. Et moi je me ferai virer. C’est un mobile, non ?
En effet. Mais la présence du cube ici est tenue secrète, non ?
Ben oui. Mais ma femme aurait pu l’apprendre. Je crois qu’elle voulait vraiment se venger.
Bon. Et avait-elle proféré des menaces ?
Non, la rupture s’était faite très calmement. Un soir elle m’a dit qu’elle était au courant, qu’elle aussi elle se lassait de moins, qu’il serait mieux pour nous deux qu’on se sépare. Elle m’a regardé avec ses grands yeux bleus, et ses chev…
Monsieur, je ne suis pas ici pour entendre votre vie privée. De plus il me semble que vos aventures domestiques n’ont ici aucun rapport avec l’enquête. Vous pouvez disposer.
Et… Euh…
Oui ?
Eh bien… Vous aviez parlé d’une récompense, il me semble.
Vous ne m’avez rien apporté. Je ne vous apporterai donc rien.
Contenant sa colère, l’homme sortit. Has crut être tranquille pour un bon moment et il allait déjà remettre sa chaise en équilibre lorsque la personne suivante rentra. Après un coup d’œil à l’horloge et une petite réflexion, le jeune homme comprit que la raison de la concentration des visites à cette heure précise était le début de la pose déjeuner. Fier de son sens de déduction, il regarda à qui il avait affaire.
C’était une dame d’un certain âge, peut-être soixante ou soixante-dix ans, dont la beauté de jeunesse s’était changée en une distinction et des manières qui n’avaient pas leurs pareilles.
Je suis enchantée de vous rencontrer, dit-elle d’une voix qui, malgré le poids des années, ne tremblait absolument pas.
C’est réciproque, dit Has.
Je n’étais pas à la réunion ce matin, car je ne travaille pas et je n’ai jamais travaillé ici. Je… j’ai été avertie.
Avertie ? Mais qui êtes-vous, pour être ainsi « avertie » de ce qui se passe ici ?
Oh, bien sûr. J’ai négligé cela. On m’appelle la petite fée.
Les fées étaient d’immenses êtres qui vivaient au-dessus des nuages, ne se préoccupant pas de ce qui se passait à la surface de la Terre, contrairement aux elfes. Mais pourtant, plusieurs dizaines d’années avant la naissance de Has, une fée était tombée éperdument amoureuse d’un humain. Et de leur union était né un enfant. Il avait les pouvoirs de sa mère, mais l’apparence de son père. C’est pourquoi on avait nommé cette fille la petite fée. Elle s’était dévoué à la cause des humains. En raison de sa légendaire beauté, de nombreux hommes s’étaient épris d’elle, et en étaient morts pour la plupart. C’est pourquoi elle avait fait le serment de ne rencontrer qu’une fois chaque humain dans toute son existence. Mais elle ne faisait ce privilège qu’à peu d’entre eux. Has était flatté ; il resta quelques secondes sans contenance puis répondit :
Vous êtes la petite fée… Le fait que vous soyez au courant ne m’étonne plus. Et pourquoi ai-je l’immense privilège de vous voir ?
Je suis installée ici, dans ces bois. Au loin de toute activité humaine. Mais j’ai pourtant un voisin. Un homme d’une trentaine d’années, qui fait des expériences magiques.
« Ces bois pullulent d’habitations, finalement » se dit Has en souriant.
C’est lui qui a fait fondre le cube. Mais ce n’était pas intentionnel. Il a pratiqué un sort des Sombres Sorcières qui sert à récupérer de l’énergie pure à base de toute l’énergie naturelle qui nous entoure. Il n’avait pas pensé que cela irait jusqu’au monastère. C’est pourtant arrivé et le cube, qui contenait de l’énergie pure, a été particulièrement touché. Ladite énergie s’est échappée du monastère, alors que c’était elle qui maintenait le cube à l’état solide. C’est ainsi qu’il a fondu.
Madame, serait-ce trop de vous demander l’emplacement du logement de cet homme ?
Non. Il vit dans une sorte de cabane, assez grande cependant, qu’il a construite à flanc de montagne, juste en contrebas d’une falaise, vers l’Est de la forêt de Trôf.
Vous êtes trop bonne, madame. Et, puisque je ne peux vous dire au revoir, du moins puis-je vous faire mes auxelfes.
Certainement, jeune homme.
Et elle se leva. Has songea qu’il ne lui avait pas donné de récompense comme promis :
Madame, ne partez pas. Voulez-vous votre récompense ?
Oui, je la veux bien. J’avais oublié.
Le jeune agent fouilla dans ses poches pour prendre sa bourse, mais elle l’interrompit d’un geste. Puis elle tendit sa joue vers lui. Il resta un instant immobile, se demandant s’il devait céder. Peu à peu l’envie subjugua le raisonnement et il déposa ses lèvres sur cette peau qui lui était offerte. Contact électrique. Il ne fit que l’effleurer, et cela donnait tout son intérêt au baiser. Ce n’était qu’un « bisou sur la joue », mais c’était plus fort que tout ce qu’il avait ressenti auparavant. Quant à la petite fée, impossible de savoir ce qui se passait en elle. C’était elle qui avait voulu qu’il l’embrasse, mais était-ce vraiment pour son propre plaisir ?
Elle partit, et lui resta, songeur. Il déclara qu’il n’avait plus besoin de témoignage, et tous les employés repartirent, déçus de repartir sans la récompense tant espérée.
Has décida de prendre son repas avant de partir dans la forêt, il n’avait pas mangé depuis la veille au soir. Il commençait à connaître un peu les longs couloirs des bâtiments, et ne se perdit qu’une demi-douzaine de fois avant d’arriver à la salle à manger. La table de la belle Xuta était pleine de personnes qui tentaient vainement de le consoler après l’arrestation de Drihûo et madame Layxi n’était pas là ; il se trouva donc cette fois en compagnie d’inconnus, parmi lesquels il crut reconnaître certaines des personnes qui étaient venues pour témoigner. Le repas se déroula dans un silence pesant, personne n’osant prendre la parole. De toutes les façons, Has était sur son petit nuage ; il venait de rencontrer la petite fée, et de l’embrasser.
Puis tous se séparèrent. Le jeune agent alla en salle de conférences où se trouvait madame Layxi. Son bureau était entourée d’immenses piles de papiers, sans doutes ceux qu’elle avait pris de son armoire, qui formaient de hautes murailles. Un sandwich douteux traînait au sommet d’une de ces piles, à moitié consommé. Lorsque Has entra, elle posa immédiatement son stylo, retourna la feuille qu’elle était en train de remplir, et se tourna vers lui.
Vous avez trouvé quelque chose d’intéressant ?
Oui. Enfin disons plutôt que l’on m’a appris quelque chose d’intéressant.
Je suis honorée que l’un de mes employés ait pu vous être utile.
En fait, ce n’est pas l’un de vos envoyés. C’est… quelqu’un d’extérieur à la CRRCE, qui a été informé de l’appel à témoins et qui s’est présenté.
Ah bon. Et que vous a-t-il appris ?
Elle. C’était une femme.
« Et pas n’importe laquelle » pensa-t-il.
Oui. Et ?
J’avais raison. Votre problème est directement lié à celui des moutons violets. Il se trouve qu’un magicien qui fait des expériences illégales s’est installé dans la forêt. C’est lui qui a produit les moutons ; c’est lui aussi qui a utilisé un sort des Sombres Sorcières pour pomper toute l’énergie qui se trouvait autour de lui et qui a ainsi récupéré une partie de l’énergie pure qui se trouvait dans le cube et qui permettait de le maintenir à l’état solide.
Vraiment ? Mais quelle était cette « personne extérieure », comme vous dites, pour savoir tant de choses ?
Has hésita. Il n’avait aucune vraie raison de le cacher, mais c’était si intime… Si beau… Pouvait-il dévoiler cette beauté à d’autres, sans qu’elle soit détruite ? Il prit finalement une décision :
Une femme d’une trentaine d’années. Elle ne m’a pas dit son nom, mais elle avait l’air sûr de lui. De toute façon, le seul moyen de vérifier la véracité de ces propos est d’aller sur place.
Sur place ?
Oui. Si vous avez la bonté de contacter immédiatement mes services, je pourrai procéder à une arrestation en règle du coupable avant la fin de la journée.
Eh bien… Euh… D’accord. Je les appelle immédiatement. Elle sortit sa boule de cristal et dit :
Koder Kruni, services secrets rodkrômaques.
Le visage d’une jeune femme magnifique apparut à la surface de la boule, et elle susurra quelques paroles. « Je ne connaissais pas encore cet aspect de nos services » se dit Has.
Pourrais-je parler à monsieur Kruni, s’il vous plaît ? demandait madame Layxi.
…
Dites que c’est à propos de l’affaire du réseau de télécommunication de la CRRCE.
…
Je me permets d’insister.
…
Non, j’ai besoin de lui parler en personne.
…
Mais dites-lui que c’est moi qui appelle, et vous verrez qu’il voudra me parler.
…
Mademoiselle, je peux vous assurer que vous serez au chômage demain si vous ne faites pas ce que je dis.
…
Qui je suis ? Une amie intime de monsieur Kruni. Très intime, même. En général, il tient à le savoir lorsque j’appelle.
Un silence de quelques secondes s’ensuivit. Enfin :
…
Madame Layxi sourit. Quelques secondes plus tard, elle parlait à Koder Kruni :
Salut Koder. Je t’appelle à cause du jeune agent que tu as envoyé.
…
Oui, c’est ça. Il a trouvé la cause du problème.
…
Grâce à un témoignage.
…
Je ne sais pas.
…
C’est ça. Et il veut que tu lui envoies des renforts.
…
Parfait. Au revoir.
…
Et la conversation se coupa.
Has, étonné, demanda :
C’est vrai, ce que vous avez dit ?
Que j’étais une amie intime de monsieur Kruni ?
Oui.
Sachez que je n’ai pas l’habitude de mentir, monsieur Trâal.
« Et Xuta qui pensait que celle-là ne devait son avancement que grâce à son propre mérite. », pensa le jeune homme. Mais il sut encore une fois taire ses sentiments et il ne fit que demander :
Et, au fait, comment avez-vous fait pour vous servir de votre boule de cristal ? Cela fait plusieurs jours que la mienne ne fonctionne plus.
Eh bien…
Elle rougit puis avoua :
Je me suis provisoirement abonnée à un réseau concurrent.
Has sourit. Puis il sortit. L’attente ne fut pas longue ; apparemment l’armée avait une caserne à proximité. Ses renforts étaient constitués d’une dizaine d’hommes.
Colonel Vudrez, pour vous servir.
Agent Trâal, enchanté.
Qu’attendez-vous de nous ?
Je veux procéder à une arrestation. L’homme est seul et il n’est pas armé. Cependant c’est un magicien de haut niveau et il ne faut pas prendre de risques.
Bien. Un encerclement, peut-être ?
Non, je pense qu’il a prévu cela. Il a sûrement installé des systèmes de surveillances tout autour de chez lui. Quelque chose de plus rapide serait préférable.
Alors une attaque éclair. Un homme sert de diversion, pendant ce temps tous les autres surgissent et mettent le sujet hors d’état de nuire.
Mouais. Je ne suis pas convaincu. Allons prendre une tasse de thé pour discuter de tout cela, voulez-vous ?
Oui, d’accord.
Et les onze hommes se retrouvèrent autour d’une table. Bien vite les thés furent finis et l’on passa à la bihère, puis au ouiski. Un des hommes, qui fut plus vite sujet à l’ivresse que les autres, commença à délirer en chantant une chanson à la mode, dont seule la mélodie égalait les paroles en nullité :
J’ai fait mu… mu… muse. Faire mumuse les Muses préfèrent faire joujooooou. Z’avez qu’à… qu’à… qu’à demander à Ulyyyyyyyysse.
Mais bien sûr ! s’écria Has.
Les soldats regardèrent le jeune homme, interloqués ; il ne semblait pas soûl, pourtant. Il s’expliqua :
Ulysse. C’est la solution. C’est comme ça que nous allons arrêter cet homme sans prendre de risques. Sur l’île du cyclope, pour échapper à Polyphème, Ulysse s’attache sous un bélier. Nous allons faire la même chose. Cet homme a fabriqué des moutons. Et j’en ai un. Il suffira que l’un de vous s’accroche en dessous, et le mouton ira jusque chez son créateur.
Bonne idée, dit le colonel. Et qui allons-nous choisir pour cela ?
Il faudrait quelqu’un de pas trop grand, dit un des hommes.
Has mesurait un mètre soixante.
Et pas trop gros, ajouta un autre.
Has avait la taille très fine.
Peut-être que l’agent Trâal… suggéra un troisième.
Mais… Je ne suis pas un soldat, moi… protesta-t-il.
La réussite de votre mission est en jeu, argumenta le colonel.
Et puis, nous, nous ne pouvons pas le faire. Nous dépasserions de partout, déclara un homme de forte carrure qui n’avait fait que boire jusque là.
Et c’est votre idée, insinua un autre.
Et puis on vous couvrira, assura un dernier.
Bon. C’est d’accord, finit par dire Has.
On commença immédiatement les préparatifs. Pendant que le jeune agent allait chercher le mouton dans sa chambre, les militaires versèrent un seau d’eau glacée sur la tête du malheureux qui avait trop bu, préparèrent leurs armes et vêtirent des tenues de camouflage. Puis Has s’attacha sous le ventre du mouton, qui avait accepté sa mission sans rechigner, et tout le monde partit en direction de la forêt. Ils n’eurent pas de mal à trouver l’endroit indiqué par la petite fée, et s’immobilisèrent à une centaine de mètres de la cabane.
Des libelespions, regardez, chuchota un des hommes.
Les libelespions sont de petits êtres constitués d’un œil, un œil de lynx le plus souvent, qui est agrémenté d’ailes de libellules, permettant d’espionner discrètement et efficacement. En quelques secondes, les hommes eurent transpercé de flèches ceux qui les regardaient de trop près.
C’est à vous de jouer, maintenant, dit le colonel Vudrez.
Oui, je vais faire de mon mieux, répondit le mouton.
Et il se dirigea nonchalamment vers l’habitation. De nombreux libelespions vinrent l’entourer. Heureusement pour Has, ils se plaçaient la plupart du temps à une hauteur assez élevée. Enfin l’homme, qui avait sans doute reconnu sa création sur les images transmises par ses petites créatures, sortit. Puis il se dirigea vers son mouton. C’était le moment d’agir. Has jaillit et pointa vers la gorge de l’homme un poignard mortel que lui avaient fourni les militaires, puis dit :
Au nom de la loi et du roi, je vous arr…
Il commençait à s’enfoncer dans le sol. Il regarda l’homme ; celui-ci faisait d’étranges gestes avec ses mains. Puis il ouvrit la bouche et dit d’une voix grave :
Ô elfe de la terre, enfouis en tes entrailles ceux qui me veulent du mal.
Et Has s’enfonça de cinquante centimètres supplémentaires. Il avait de la terre jusqu’à hauteur d’épaules. Dans son affolement, il laissa tomber le poignard. L’homme le saisit et menaça Has avec. Puis il cria :
Hé ho ! Ses alliés ! Vous pouvez vous montrer ! J’ai un otage, inutile de tenter un coup bas, il mourrait.
Ledit otage trouvait que ce nom ne lui allait pas bien. Il préférait « agent ». Même « homme » lui aurait convenu. Mais « otage », vraiment, il n’aimait pas ça. Il comprit qu’il était à la merci d’un homme qui s’avérait peu à peu être un savant fou. Cependant les soldats qui l’avaient accompagné ne se montrèrent pas. Ils préférèrent tirer une salve de flèches de sable sur le magicien. Les flèches de sable contiennent du sable endormant, donné aux hommes par l’elfe appelé couramment « marchand de sable ».
Celui-ci ne put rien faire et tomba au sol, raide comme une souche. Has s’empressa de se dégager et de récupérer le poignard, précaution inutile puisque le magicien était endormi pour plusieurs heures.
Dommage que ça se soit terminé comme ça, soupira le colonel. En plus, avec tout le sable qu’il s’est pris, à son âge, il risque d’avoir des complications.
Oui. Apparemment mon idée n’était pas bonne. Et puis je n’aurais pas dû paniquer quand j’ai commencé à m’enfoncer. Je suis désolé.
Ce n’est pas grave. On s’en est sorti, finalement, hein ?
Ensuite tout se passa machinalement. L’hippogriffe ambulancier vint chercher le corps. Un docteur le regarda, demanda quelle dose de sable il avait reçu, puis il dit que si tout se passait bien l’homme se réveillerait sans séquelles. Ensuite tout le monde rentra au monastère. Les militaires quittèrent Has, et lui dirent qu’il avait fait exactement ce qu’il fallait, que de toute façon tout s’était bien fini. Un rendez-vous avec madame Layxi suivit. Elle le félicita et le remercia. Puis elle lui demanda :
Mais, dites-moi, comment pouvons-nous maintenant compenser les dégâts ? Pensez-vous que nous pourrions augmenter la taille du cube ?
Vous n’avez qu’à demander à l’elfe de la télécommunication de vous redonner de son urine.
Mais notre contrat était unique. Il n’acceptera pas de recommencer.
Oh ! Eh bien alors payez une jeune femme pour le séduire. Je suis sûr qu’il ne résistera pas. Et ensuite vous le ferez à nouveau chanter. A moins que vous préfériez le faire vous-même. Néanmoins je crains qu’il soit surtout sensible aux attraits physiques des humaines et que les vôtres vous ont plus ou moins quitté avec le temps.
Has avait gardé le sourire en prononçant ces mots, tout en sachant pertinemment que chacun d’eux était un coup de poignard dans le cœur de son interlocutrice. Cette dernière tenta ensuite de détourner le sujet et abrégea au maximum leur entretien. Le soir-même, le jeune homme apprit qu’un nouveau cube serait bientôt fait à base de l’urine de l’elfe de la télécommunication.
Le lendemain l’hôpital qui avait pris en charge le magicien le contacta pour lui annoncer que le magicien s’était réveillé, qu’il allait très bien, et qu’il avait été placé dans une chambre à radiations anti-sorts. Has décida de lui rendre visite et alla donc à l’hôpital. On le conduisit à travers des couloirs sales et glauques,bien dignes d’un hôpital rodkrômaque. Enfin il arriva à la chambre du magicien :
Bonjour.
Ah, c’est vous, répondit l’homme. Je vous attendais.
Ah bon ? Pourquoi ?
Eh bien, je trouve que vous avez été fantastique quand vous êtes venus. Votre plan, il était très astucieux ; je m’attendais à tout sauf à ça.
Oui, mais ça n’empêche pas que vous ayez retourné la situation.
Oh, je savais bien que si vous aviez des renforts, je n’avais aucune chance. Mais j’ai essayé quand même, au cas où.
Vous m’avez une belle peur, en tous cas.
Le vieil homme sourit. Has reprit :
Bon, passons à des choses plus… professionnelles.
D’accord. Un interrogatoire, j’imagine ?
Exactement. Tout d’abord, comment vous appelez-vous ?
Hay Tekk.
Bon. Et quelles étaient ces expériences que vous faisiez ?
J’essayais de créer un animal intelligent. En fait, il ne devait pas précisément ressembler au mouton violet que vous avez vu.
A quoi devait-il ressembler alors ?
Plutôt à une poule géante, répondit Hay en souriant.
Bon. Et comment se fait-il que les œufs aient atterris dans la forêt de Trôf ? C’est là que vous pratiquiez votre magie ?
Non, pas du tout. J’ai moi-même été très étonné par cela. Normalement, l’œuf devait apparaître chez moi, dans ma maison. Mais c’est l’énergie du cube, que j’ai captée sans le vouloir, qui l’a projeté si loin. Et moi, comme je ne lis pas les journaux et que je n’ai pas rencontré de mouton, j’ai cru tout simplement ça n’avait pas marché. Alors j’ai recommencé, et c’est ainsi qu’il y a maintenant trois moutons violets.
Je comprends. Ecoutez, il se fait tard et il faut que je rentre au monastère. Au revoir, et merci de m’avoir répondu. J’espère que la justice sera clémente avec vous, ajouta-t-il dans un élan plein de bonne conscience.
Au revoir, répondit Hay.
Has se leva et allait sortir lorsqu’il se souvint de quelque chose :
Ah, une dernière chose. Lorsque j’ai rencontré votre mouton, il a commencé par me parler dans plusieurs registres de langues. Il en changeait à chaque phrase.
Hay Tekk réflachit un instant puis dit :
Je suppose que c’est à cause de l’acide d’adaptation à l’environnement. Il a testé les différentes formes de langages que je lui avais inculquées afin de décider laquelle serait la plus adaptée à sa sitution.
Sur quoi l’agent secret sortit et rentra au monastère.
Puis vint l’heure du retour. Le seul être auquel il souhaitait vraiment dire au revoir était le mouton. Celui-ci était retourné vivre dans la forêt ; Has alla le trouver et lui dit :
Je vais rentrer chez moi. J’habite à Zigrobuk.
C’est vrai ? J’en suis affligé, Has. Je peux vous appeler par votre prénom ?
Oui, bien sûr. Tu peux même me tutoyer, si tu veux.
D’accord. Il est un peu tard pour me donner cette permission, puisque c’est la dernière fois que nous parlons ensemble.
Oh non. Justement, je t’ai acheté un cadeau. Pour qu’on puisse rester en contact.
C’est vrai ? Je peux voir ?
Has sortit un carton d’un sac qu’il tenait à la main. Dessus était écrit en fines lettres violettes : « Boule de cristal Sfera Le nec plus ultra de la technologie magique ».
Oh ! s’écria le mouton. Mon créateur savait s’en servir. C’est très gentil. Je t’appellerai, Has, c’est promis.
Alors au revoir.
Au revoir.
Sur quoi ils se quittèrent, et le jeune homme prit le chemin du dragonoport.
*
* *
Il était arrivé. Il n’y croyait pas. Il avait appelé Zendri pour lui dire qu’il serait chez elle une heure plus tard. L’idée des retrouvailles l’emplissait de bonheur. Soudain sa boule de cristal vibra.
Has Trâal j’écoute.
Ici les services secrets rodkrômaques. Vous êtes attendus au siège de nos services dans une heure.
Quoi ? Comment ?
La boule de cristal se ternit ; la conversation était finie. « Ça, Zendri risque de ne pas me le pardonner » se dit-il. Mais il ne pouvait rien faire d’autre qu’obéir et il prit un taxippogriffe pour se rendre à son rendez-vous.
Une fois arrivé, il n’attendit pas. On le fit entrer dans un bureau. Lorsqu’il reconnut la personne qui l’attendait, il n’en revint pas. Il tenta tout de même de se contenir et salua avec politesse :
Enchanté de vous retrouver, madame Bilvinar.
Je vous en prie, Has, vous pouvez m’appeler Xuta.
Bien. Alors, pourquoi m’avez-vous appelé ?
Pour vous annoncer la bonne nouvelle, Has. En effet, j’ai la joie aujourd’hui de vous déclarer que vous êtes recrutés dans les services secrets rodkrômaques.
C’est très gentil à vous, Xuta, mais je fais déjà partie des services depuis presque une semaine déjà.
Non, Has. C’est ce que l’on vous a fait croire pour que vous donniez le meilleur de vous-même. Mais vous n’étiez qu’en période de tests.
De tests ? Mais…
Vous ne vous êtes pas demandé pourquoi vous n’aviez pas suivi de formation ?
Non. En fait…
Bien sûr vous étiez surveillé en permanence.
Surveillé ? Mais par qui ?
Par moi, Has. Mais je n’ai pas eu besoin d’intervenir. Vous vous êtes très bien débrouillé.
Vous ? Et alors… votre travail d’interprète ? et Drihûo ?
Mon travail était bien réel. La CRRCE m’avait engagé il y a deux semaines comme interprète ; tout avait été prévu.
Deux semaines ? Mais vous m’aviez dit que…
Oui. En fait, j’ai été prise au dépourvu. Je n’avais pas pensé que vous viendriez à ma table. J’ai hésité, puis j’ai pensé qu’une intérimaire qui ne travaillait là que depuis deux semaines aurait risqué d’attirer sur elle vos soupçons. Alors j’ai menti.
Bon. Et Drihûo ? Lui ne travaillait pas pour nos services ?
Xuta fit un pâle sourire.
Non. Nous étions… pour de vrai ensemble.
Ah. Je suis désolé. Vous savez, Xuta, c’était un type bien malgré ce qu’il a fait. C’était pour son frère.
Son frère ? Oui, je savais qu’il avait des problèmes. Mais il ne m’avait pas raconté les détails ; il n’aimait pas parler de ça.
Je le comprends.
Mais nous sommes ici dans le cadre de notre travail. Parlons plutôt de votre formation.
Ma formation ?
Oui, celle que vous allez devoir suivre pour pouvoir de venir un « vrai » agent secret.
Ah, d’accord. Et elle commence quand, cette formation ?
Xuta jeta un coup d’œil à sa montre.
Dans… une demi-heure.