Scène de trottoir
Ulysse Lojkine


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La grand-mère

Je marche lentement, mais sûrement. Un pied après l’autre ; Je pose ma canne au sol toutes les trois secondes environ : je la garde par terre pendant deux secondes, puis je la soulève pour la reposer six centimètres plus loin une seconde plus tard. Dans ma vie, voyez-vous, il n’y a pas d’imprévus. C’est que j’ai déjà vécu bien assez, des imprévus. Alors aujourd’hui je me repose. Et je fais attention à moi. Là, je suis douze mètres et treize centimètres d’un groupe de jeunes. Ça ne m’inspire rien de bon. Enfin, vous voyez ce que je veux dire… Je ne me suis jamais fait agresser, mais ça ne veut pas dire que ça ne m’arrivera jamais. Je ralentis le pas, à une cadence d’un centimètre par seconde, comme ça je suis sûre de ne jamais arriver à la hauteur de cette bande de voyous. On ne peut pas dire non plus que ma vie soit millimétrée. Plutôt… centimétrée.

Un garçon me dépasse. Il doit avoir une quinzaine d’années. Il porte un jean, un T-Shirt, et des baskets. Ça ne me surprend plus, mais ça me dégoûte toujours. C’est son temps, me direz-vous. Moi je pense que le « temps » n’excuse pas la laideur. Le T-Shirt, à la limite, ne m’aurait pas choqué s’il n’y avait pas eu cette inscription dessus : « Je fous rien et j’en suis fier ». Quelle vulgarité, vraiment. Et dire que la principale du collège va le laisser entrer avec ça sur le dos.

Son pantalon, ou plutôt son « jean », me fait horreur. Il est extrêmement large, et est descendu jusqu’à son… Oui, jusqu’à son cul, vous m’excuserez de la grossièreté. On voit son caleçon dans sa quasi-totalité, avec ça. Et croyez-vous que ce n’est qu’un accident, et qu’il en aurait honte si on lui faisait remarquer ? Non, mon petit-fils me l’a bien expliqué : ce jeune homme a délibérément exposé son postérieur à la vue de tous les passants. Quant à ses chaussures, je ne vous dis pas. deux énormes mastodontes sales qui peut-être autrefois furent blancs et avec lesquels il est impossible de faire autre chose qu de traîner pitoyablement les pieds.

Mon attention se reporte sur une jeune fille qui traverse la rue, à six mètres et cinquante-sept centimètres de moi. Une vraie beauté. de magnifiques cheveux d’un noir de jais descendent en cascade autour de son visage aux traits parfaits au milieu duquel brillent deux splendides yeux aux teintes bleues et grises, comme dirait le  poète. je crois que si j’étais un garçon de son âge, je tomberais follement amoureux d’elle. Cependant, soupçonneuse, je descends mon regard de dix-neuf centimètres. Et là, horreur. je découvre ses seins. Si, je vous assure, cette garce montre bien une bonne moitié de sa poitrine à qui veut la voir. Des décolletés pareils devraient être interdits, ils donnent à ceux qui les portent des allures de prostituées.

La rivale

C’est une vraie pute, oui. Qu’est-ce qu’elle a fait pour le mériter, hein ? Elle a un gros cul et des seins de ouf, et après ? Elle ne l’aime même pas, j’en suis sûr. Pauvre mec, il s’est fait avoir. C’est trop pas juste. Moi je l’aimais, et il m’aurait aimé aussi si elle ne l’avait pas dragué comme une bouffonne. La voilà, justement, qui traverse la route. Putain, ce que j’aimerais qu’elle se fasse écraser. Ce serait bien fait pour sa belle gueule. Et dire qu’on a été amies… Elle m’a trahie cette connasse. Moi j’étais gentille avec elle, en mode normal tu vois. Elle a grave profité de la situation, elle a trop cru qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait avec moi. Moi je me suis pas laissée faire. Je lui ai dit la vérité en face, que c’était qu’une pute, et je lui ai plus parlé. Vous savez ce qu’elle a fait ? Elle est allée voir toutes les meufs de la classe, et même les mecs, et elle a commencé à leur balancer des trucs sur moi. Je lui avais dit qui je trouvais beau gosse dans la classe, elle tout répété. Je lui avais dit quelles filles me soûlaient, elle a répété ça aussi. Elle s’approche de lui. Oh non, il se retourne. T’as vu comme il lui sourit ? Un vrai con. Elle l’a changé, il était pas comme ça avant. Elle me l’a volé. Une vraie conne. Il s’arrête et il la regarde. « Putain, pourquoi tu la regardes elle et pas moi ? », que j’aurais envie de lui dire. Oh non ! Me dis pas qu’ils vont se smacker. Pas devant moi. Mais bon, je regarde quand même. Il est vraiment baba d’elle, alors qu’ils sortent ensemble que depuis avant-hier.

Le  mec

Je marche lentement. Je suis un peu fatigué, j’ai pas bien dormi cette nuit. C’est que je suis resté connecté sur MSN jusqu’à une heure du matin. On avait carrément des tonnes de choses à se dire, avec elle.

Ça fait à peine trois mois qu’on se connaît et deux jours qu’on sort ensemble,et je suis déjà carrément fou d’elle. Oui, je sais, je dis souvent carrément ;  mais c’est carrément normal, tout le monde a des tics de langage comme ça.

Enfin bon, c’est carrément super ce qui se passe avec elle. Moi, les histoires d’amour, avant, je n’y croyais pas trop. Enfin je m’imaginais vaguement un avenir lointain avec une femme et des enfants, mais les trucs du genre sortir avec une fille, c’était même pas en rêve. Même l’amour, c’était carrément hors de portée. tout ça, c’était avant la rentrée. La rentrée de cette année.

C’était une rentrée normale, rentrée en troisième. Tout le monde était un peu énervé, parce que les cours allaient recommencer, et un peu content, parce qu’on retrouvait les potes. Et puis je l’ai vue ; ça a été carrément un choc. Bon, au début c’était pas des sentiments. C’était hormonal… Enfin vous voyez ce que je veux dire, j’ai bandé direct, quoi. Après chaque jour, ça devenait plus fort. Je crois que j’ai compris que je l’aimais une semaine après.

J’osais rien lui dire. Une fille comme ça, carrément canon, je me disais que c’était pas pour moi. Finalement, c’est elle qui me l’a demandé. C’était avant-hier, samedi. Elle m’a appelé sur mon portable. Au téléphone, c’est carrément plus simple. Elle a fait ça normalement, mais j’étais très excité. Au début, j’ai presque cru que c’était un rêve.

Tiens, il y a quelqu’un qui marche, derrière moi. Je me retourne. Oh ! C’est elle. Elle est vraiment belle. On dirait que ses cheveux sont vivants ; ils bougent autour de sa tête, comme s’ils étaient les gardiens de son visage. Faut dire que ça serait pas inutile, des gardiens, parce qu’il est tellement beau qu’on a bien envie de le voler, son visage. Elle a carrément une poitrine superbe. Ça fait bizarre de pouvoir la mater, comme ça, ouvertement. Avant, je devais me dissimuler. Maintenant, c’est comme si elle était à moi, cette fille. Je pourrais même lui tripoter les seins, si je voulais. Je souris à cette idée. Elle sourit aussi. Je trouve que ça la rend carrément plus belle. Tellement belle et tellement sexy que ça me donne envie de l’embrasser. Oh oui, j’ai carrément envie de l’embrasser. Aucun de nous ne dit un mot. Elle continue à avancer, en se déhanchant à chaque pas pour mettre en avant ses formes de déesse.

Je m’avance vers elle. Enfin nous sommes l’un à côté de l’autre. Je pose mes mains sur ses hanches. C’est carrément euphorisant, c’est comme si je prenais possession de son corps. Je l’attire contre mon corps, nous ne sommes plus qu’un, fusion étrange et harmonieuse. C’est carrément extraordinaire, je sens toute la vie bouillante contenue en elle qui vient se répandre sur moi. L’érection se déclenche sans que je m’en rende compte, mon cerveau est carrément débordé. De ma bouche, je cherche la sienne. je la trouve, elle ne résiste pas. C’est la deuxième fois de ma vie que j’embrasse une fille. La première fois, c’était hier, quand j’étais au cinéma avec elle. Ma langue, puissante, se jette dans la gueule de la louve.

La beauté

Ma langue rejoint la sienne. Mon visage contre le sien, ou plutôt son visage contre le mien. Il est déjà accroc à moi, il me serre contre lui de toutes ses forces. Peut-être que c’est parce que je me suis habillée sexy aujourd’hui.

J’aime plaire, ça me donne l’impression d’avoir du pouvoir. Quand je vois des garçons regarder mon cul en bavant, je sais que je suis toute-puissante sur eux. C’est jouissif.

Il me serre encore plus fort. Je commence à transpirer. Il va falloir que ça s’arrête vite, sinon je vais puer la sueur toute la journée. Je trémousse un peu mes seins contre lui, histoire d’accélérer le tout.

En décalant légèrement la tête, j’arrive à voir son visage. Il est fou de moi, ça se voit au premier coup d’œil. Un beau gosse, à part ça, bon choix.

Bon, ça y est, il termine. Il décolle ses lèvres baveuses de moi et me laisse respirer. Sa main vient chercher la mienne. Je le comprends, il veut montrer à tout le monde qu’il est le « mec qui sort avec la plus belle fille du collège ». Mais ça ne se passera pas comme ça.

Je retire ma main, lui fait un sourire à peine perceptible — je suis irrésistible comme ça — puis je lui dis, d’un ton glacial :

— Je casse.

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